vendredi 9 décembre 2022

The Starscrewer n° 08 printemps 1978


 

« Star Screwer comes alive » n° 08, publié en mars-avril 1978, déposé au Service des périodiques de la préfecture du Pas-de-Calais le 29 décembre 1978. Tirage de 500 exemplaires. Prix du numéro 5 F. Format A4. Abonnement annuel 25 F. 32 pages en offset et en ronéo (stencil électronique).

Couverture : Dessin de P. R. Lawson

page 2 : Collage bande dessinée de C. P. Washburn (1977)

page 3 : Sommaire

pages 4 à 12 : suburban monastery   death poem (part zero & part one) par d. a. levy (1942 – 1968) traduit de l’américain par Henry-Le-Welche et Lucien Suel, portrait de l’auteur par Josiane Suel.

page 13 ; Bob Dylan par Charles Bukowski, poème publié dans le #10 du « Coldspring Journal », traduction de Lucien Suel

pages 14-15 : Auch das ist nur eine Wolke par Heny-Le-Welche, Lausanne, mars 1978, illustré et mis en page par l’auteur.

pages 16-17 : D’un carnet, Ils ont encagé la Terre, Privation sensorielle, Chanson, Auréoles (pour Anne Waldman), poèmes de Michael Mc Clure, extraits de « Ciels de Jaguar », traduction de Georges Louisy et Nidra Poller, © l’auteur et Christian Bourgois, éditeur, 1978, que nous remercions.

pages 18-19 : HEY RAY for Ray Bremser (in the mood of Chet Baker), poème de Charles Plymell en anglais

pages 20 à 25 : Eté 77 Californie ‘Space Civic Center’ U. S. A. par Claude P. Washburn, traduction de l’américain par Mary Beach.

pages 26 à 28 : Je suis, Déclaration d’importance, L’âge du nirvana, Dans de beaux draps, quatre poèmes de Nanos Valaoritis, traduction de l’anglais par Lucien Suel.

page 29 : La fille dehors au n°1 de Strawberry Patch, poème de Charles Bukowski, traduction de Lucien Suel, extrait de l’anthologie Intrepid « A DECADE & THEN SOME » contemporary literature – 1976, édité par Allen Deloach.

page 30 : Conseils de lecture

page 31 : Recueil de proverbes beefheartiens choisis par Walter Hartmann (non traduits)


 

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mercredi 17 janvier 2018

L Suel à l'aveuglette en 2001 avec Sonic Youth et Soft Machine (5/5)

En août 2001, Philippe Robert m’a interviewé longuement sous la forme d’un blind test. Il m’a donc envoyé par la poste (hé oui!) une cassette d’une dizaine de morceaux, à charge pour moi de les reconnaître et de répondre aux questions ayant un lien avec ce que j’avais entendu. Cet entretien a été publié en septembre 2001 à Grenoble dans le n° 49 de « Revue et corrigée ».
Nous le publions en cinq parties au Silo. Voici le cinquième épisode (bande-son : Sonic Youth et Soft Machine.)

9.
Sonic Youth "Tunic"
Heldon ? Savage Republic ? Non, bien sûr, Sonic Youth et en plus je porte le t-shirt de l'album Goo ! Et autre coïncidence, je viens de leur envoyer le CD de Potchük et aussi le bouquin de d.a. levy que j'ai édité, avec la musique qu'Arnaud Mirland a composé pour accompagner ce long poème... Tout ça à cause de leur album récent "nyc ghosts & flowers" dans lequel la chanson small flowers crack concrete est un hommage à d.a. levy, en prime, sur la couverture du livret, une peinture de Burroughs ! No comment!

Claude Pélieu dit que les musiciens ont réussi là où les poètes ont échoué. Qu'en penses-tu ?
Pourquoi as-tu monté Potchük ?

Je viens juste d'avoir des nouvelles de Claude. Je ne connaissais pas cette phrase de lui. Je ne sais quoi répondre. Je ne fais pas trop de différences entre poètes et musiciens. Quant à la réussite ! C'est quelque chose de très relatif ! Le fait est que le livre semble en perte de vitesse par rapport aux autres supports de diffusion, mais d'un autre côté, quand on est dans "l'underground", on ne se soucie pas du nombre des supporters. Une vraie rencontre de temps en temps est satisfaisante, eu égard au nombre d'habitants de la planète, sans tenir compte de ceux qui sont déjà morts, et de ceux qui ne sont pas encore nés. Alors, réussite ? Mais peut-être, ai-je mal interprété ?
La plupart du temps, les musiciens de rock sont aussi des poètes, et parmi les poètes que je connais, beaucoup ont une expérience de la scène, du contact avec le public, que ce soit en solo ou avec des musiciens. Il y a de plus en plus d'expériences de mixage... Ainsi, c'était intéressant d'écouter ce que Serge Teyssot-Gay a fait à partir du texte de Georges Hyvernaud. Il m'est arrivé cette année de travailler avec le chorégraphe Dominique Jégou. Une expérience étonnante, une danseuse de la compagnie improvisant sur la lecture d'un de mes poèmes... Je suis d'accord avec Julien Blaine qui dit en gros : "Je suis vivant, je suis un poète vivant, et tant que je suis vivant, la poésie passe par mon corps, elle n'est pas figée sur le papier..."
C'est une des raisons pour lesquelles j'ai créé Potchük. Potchük existe depuis 1990. C'était d'abord un duo : Thomas, mon fils (14 ans à l'époque) à la batterie et moi à la guitare basse. Dès le début, c'était spontanéiste, free-rock punk, voire death métal, entre poésie sonore et bruitisme intégral. Je murmure, psalmodie, chante ou hurle mes textes, des poèmes tirés de mes livres, des ready-made (style mode d'emploi ou listes diverses) ou des improvisations à partir de documents pris au hasard. Guillaume Marien (membre de Gomm) nous a rejoints avec guitare et effets, puis Benoît Queste avec son sax alto qui donne une coloration nettement plus free-jazz. Potchük n'aurait pas existé sans les grands anciens comme Captain Beefheart et Sun Ra.
Une autre raison est que j'aimais l'idée de créer mon groupe de rock alors que je venais d'atteindre un âge plus que respectable ! Et tout ça est tellement amusant. J'adore reprendre avec le groupe le Surfing Bird des Trashmen, un morceau qui nous réveillait le matin au dortoir quand j'avais 15 ans !

10.
Soft Machine "Moon in june"
Soft machine, Third, Moon in june, Robert Wyatt ! Reconnu à la première note, et pour cause, un ami nous a offert ce disque lors de notre mariage en 1971, 30 ans déjà ! Mon exemplaire, album double, impression kraft, magnifique photo en couleurs du groupe en page intérieure, il craque horriblement. On l'a écouté tellement souvent. Je me souviens avoir acheté les deux premiers albums de Soft Machine au Monoprix de Lens en 1969 (on n'y vendait pas que des déchets à l'époque !). J'ai vu le groupe en concert dans l'église Saint-Maurice à Lille, avec Gong, c'était grandiose ! Je les ai vus aussi au festival d’Amougies.

Si la Beat generation fait partie de tes premiers chocs littéraires, quels furent tes premiers chocs musicaux ? (souvenirs, souvenirs...)

Ah ! Le festival d'Amougies, c'était quelque chose. Jusque là, mes chocs musicaux, je les avais eus par la radio et les disques (Jailhouse rock d'Elvis, She loves you des Beatles, Satisfaction des Rolling Stones, En roue libre de Bob Dylan qui fut mon premier 33 tours !) Mais c'est lors de ce fameux festival en 1969 que j'ai reçu les plus grands chocs musicaux de mon existence. Découvrir en 3 nuits successives des groupes aussi divers et aussi novateurs, c'est inoubliable. Pour donner une idée : l'Art Ensemble of Chicago, Don Cherry, Captain Beefheart, Frank Zappa, Soft Machine, Musica Elettronica Viva, le GERM de Pierre Mariétan, Pink Floyd, Colosseum, Gong, Sunny Murray, Anthony Braxton, East of Eden...).
Deux ans plus tard, j'ai vu l'Arkestra de Sun Ra à Lille avec Marshall Allen et John Gilmore. J'en ai encore des frissons. Un peu comme lorsque j'ai entendu les premiers disques d'Albert Ayler enregistrés à la Fondation Maeght.
Il y a eu aussi la période punk. Ce qui m'a renversé, c'est le 45 tours de X ray spex "The day the world turned day-glo" et le premier album de Clash.
Plus tard, j'ai aussi eu d'autres révélations en assistant au premier festival Rock in Opposition à Reims, en 1980 je crois, et là, j'ai vu Etron Fou Leloublan, Lol Coxhill, Fred Frith, Michael Nyman, Zamla Mammaz Manna, Univers Zéro, bref, d'autres innovateurs, des musiques stimulantes. Et je n'ai même pas parlé de Throbbing Gristle ou des Residents. Shame on me!

Aujourd'hui, qu'écoutes-tu ?

J'écoute peu de choses récentes. Je n'ai pas trop les moyens de m'acheter des nouveautés... Par contre, j'essaie d'assister aux concerts, c'est toujours mieux, the real thing ! Et en plus, à Lille, il y a un très bon endroit pour ça : La Malterie, rue Kuhlmann.
Je suis aussi toujours touché par mes grands classiques : Captain Beefheart, Albert Ayler, John Coltrane, Sun Ra et pour les plus "jeunes", j'écoute encore Zen Arcade (Hüsker Du), Pussy Galore, Big Black, Butthole Surfers, Sonic Youth, Pere Ubu... J'écoute aussi pas mal de reggae, surtout des chanteurs comme Winston Rodney (Burning Spear) et Ras Michael qui, je l'avoue, me fait presque pleurer...

Je passe aussi pas mal de temps assis dans le jardin à écouter le vent dans les branches des sureaux et du tilleul, les aboiements des chiens, la rumeur de l'autoroute, parfois le grondement sourd des réacteurs, les avions du chef des armées, et puis le tsiep tsiep du pouillot véloce.

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mardi 25 février 2014

Sombre Ducasse (version justifiée) 70

& tous ces autres soirs vie organique

c'est le cas terrestre la couronne de
fleurs & bracelets saran wrap gouttes
de sang qui perlaient à la lisière de
la muqueuse vomissant dans la cuvette
immaculée trop petit pour tirer cette
chasse sur la châsse dans le jardin à
nouveau la tête alourdie par les gros
citrons et le ciel s'il n'y avait que
lui elle court sous l'averse de plomb

en chutant dans la porte trouée Brige
s'arrête & saisissant la clef qui lui
pend entre les cuisses se glisse dans
la serrure ouvrant la porte & ce ciel
ni bleu ni rose où respirer le combat
de rage toute la nuit chaude une joue
déchiquetée vapeurs ammoniaquées dans
son vase en cristal de Venise éternel
infini éternité mais déshabille-le et
fais glisser ce short et il est corps
sans vie qu'on agite près de lui avec
Paul Molémort levant le pouce avec la
barmaid du bistrot des poètes vous en
avez besoin quand à voix haute sur la
route milano-venezia vous fourguez un
chef d'oeuvre en fait tout a commencé
quand il s'est réveillé dans une nuit
chaude islamique sur la scène enfumée
embrumée Mr. Van Vliet il portait une
redingote marron en velours bottes de
cuir à revers & tapait du pied liasse
de poèmes à la main The Mascara Snake
soufflait CG s'est extirpé de dessous
cette couverture à grain rude et il a
trébuché vers la scène enjambant tous
les dormeurs sur le passage Beefheart




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lundi 22 août 2011

SOMBRE DUCASSE 30

CHAPITRE XIII

MOTEUR : ÉPOUILLAGE (2).(b)

Tous ces autres soirs de vie organique :
C'est le cas terrestre.
Couronne de fleurs & bracelets : saran wrap ?
Des gouttes de sang qui perlaient à la lisière des muqueuses
Tout vomissant dans l'immaculée cuvette,
Trop petit pour tirer la chasse sur la châsse.

De nouveau dans le jardin & la tête alourdie par les gros citrons & le ciel (s'il n'y avait que lui !) , elle courait sous l'averse de plomb. En chutant, trous dans la porte, Brigitte s'arrêta & saisissant la clef qui lui pendait entre les jambes, se glissa dans la serrure ouvrant la porte & ce ciel ni bleu ni rose, pour respirer les combats de rage, toute la nuit chaude, les joues déchiquetées.

Vapeurs ammoniaquées dans mon vase en cristal de Venise,

Ah, Éternité !
Mais, déshabille-moi ! Fais glisser ce short &
Je suis corps sans vie qu'on agite près de moi.

... & Paul Molémort levant les pouces avec la Barmaid du Café des Poètes. Vous en avez besoin quand vous fourguez à voix haute vos chefs d’œuvre sur l'autoroute Milano-Venezia... Tout a vraiment commencé quand je me suis éveillé dans la nuit chaude islamique & sur la scène brumeuse, Monsieur Van Vliet : il portait une redingote marron en velours, je crois et il avait des bottes de cuir, tapant du pied, une liasse de poèmes à la main & le Mascara Snake soufflait. Je suis sorti de dessous cette couverture à grain très rude & j'ai trébuché vers la scène enjambant les dormeurs........................................................................................................

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mardi 26 juillet 2011

SOMBRE DUCASSE 25

CHAPITRE XII
MOTEUR : ÉPOUILLAGE (1) (h).

À l'ombre des jeunes fesses en pleurs

Appel sous les drapauds et défense du territoire par l'aide technique militaire aux pays en voie de sous-développement - y a bon - boucher tous les trous créateur inexprimable - Kronos qui jette le temps par la fenêtre - musique grève éternelle sur les banquettes des autobus et mène la secte des Skopsys Scope le Ziz tout commence de glisser de ma main tremblante et je rejoins au bord du vide ma feuille de vigne comme à Dikili frottais mes lèvres sur le sable brûlant, de petits grains y collaient à mon bras tiède que je suçais sur mes cuisses ouvertes au soleil.
J'ai coupé dans les textes que je recevais par le biais des P. et T. J'ai accouplé des magnétophones. Il est clair, transparent, se suffit à lui-même. Le mode d'emploi est dans l'emballage. Alors, qu'a t-on à nous faire chier avec des exégèses ? "That's right, the Maskara Snake !"
pas plus de 10 mg par jour, l'armure des tarentules (centipèdes).
des larmes fondues, parlez-nous du rock, de l'écologie, de la manipulation des moyens audio-visuels, donnez une réponse, sagouins !
Et les vaches continuent à pisser en tendant la queue loin derrière. Écarte tes jambes de coton pâle, chair offerte à bas prix (dérisoire), jus acidulé sur la lèvre rectale. Besoin de rien ? Besoin de dissocier les mots pour enfoncer plus avant la bite-poignard fouillant les bouches des rois dingues ivrognes sur l'arrêt de tout, pitre assistant sans y comprendre beaucoup à la chute du temps cristallisant la vapeur de l'espace et les atomes de chair en mouvement. Cimetière rosâtre et fesses brunes.
Le sombre Sombre sombre.
Une goutte de sang qui perle.
Concentrationnaire.
Soyez raides.
Prenez le train de caoutchouc.
Abattez le témoin de charge...............
aux frais du ministre sinistre de la guerre, plaisir passager, et dans les chambrées : stroboscopé. Enfin......... Stop......... Les hagiographes ne vont plus tarder à se manifester maintenant (Là Où Ils Sont Assis) hé hé hé hé hé.........
Il semble qu'il n'y ait qu'à continuer d'écrire la suite des aventures de Cosmik-Galata... ..nous en sommes donc au chapitre 23 qui relate la rencontre de C... ..- G... ..avec El Hombre Invisible.
1978

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mardi 21 décembre 2010

Captain Beefheart in Amougies

J’ai vu Captain Beefheart sur scène le 28 octobre 1969 au festival d’Amougies. Il était en compagnie du Magic Band et c’était la première fois qu’ils jouaient en Europe. Leur set était basé sur l’album « Trout Mask Replica » qui venait de paraître.
Le film tourné à l’époque par Jérôme Laperrousaz n’est malheureusement pas distribué. Le seul document accessible montrant le Magic Band est cette vidéo de 5 minutes. On y entend “She’s Too Much For My Mirror” « et “My Human Gets Me Blues”.
Ci-dessous, un extrait de mon compte-rendu du festival d’Amougies, la version en français, traduction de l’original en picard. Un texte écrit en 2000 et publié sur Silo pour les 65 ans du Captain. Pour lire le texte intégral dans les deux langues, c’est ici.

Amougies
(où j’ai vu Captain Beefheart)

Amougies, vous ne connaissez sans doute pas.
C’est en Belgique, un petit village, proche de Tournai.
Il s’est passé là un événement inhabituel.
C’était il y a pas mal de temps, voyez-vous, à l’automne 1969, au milieu des champs et des prés.
S’est déroulé là durant quatre jours et quatre nuits, un imposant festival de musique avec un grand nombre de groupes et des spectateurs venus en foule.
Pop, rock et free jazz, le tout sous un énorme chapiteau chauffé par des brûleurs au fuel et de la chaleur humaine.

[...]

Selon moi, c’est la dernière journée qui fut la plus réussie.
Nous étions assis sur le sol dans nos sacs de couchage près de deux jeunes Anglais.
Nous avons bavardé un peu avec eux.
Ils nous ont demandé si Captain Beefheart était bien programmé pour ce jour-là.
Ils avaient fait la traversée uniquement pour lui.
J’ai vérifié dans mon programme. Je n’avais jamais entendu parler de ce personnage.
On s’est simplement dit, Léon et moi, qu’à venir de si loin uniquement pour le voir, il fallait que ce soit quelque chose d’étonnant.
Nous avions déjà vu, et entendu des choses exceptionnelles, Nice notamment.
Imaginez Keith Emerson maltraitant son orgue, le soulevant et le laissant retomber de tout son poids dans un bruit effroyable. Ah, on ne pouvait pas dire qu’il respectait son instrument !
On avait aussi vu Soft Machine, et Gong avec Daniel Lalou et son tambour, et David Allen qui grattait les cordes de sa guitare avec un couteau !
Et aussi, tout ce free jazz sauvage !
Et le tout présenté par Frank Zappa, grand escogriffe revêtu d’un ciré jaune, et qui faisait le bœuf avec tous les musiciens.
Et ce soir-là justement, il a joué avec Captain Beefheart.
A ce moment, j’ignorais qu’ils se connaissaient, qu’ils étaient allés en classe ensemble.
Enfin, le voici ! Le fameux capitaine va nous présenter sa musique.
Je me suis levé pour me rapprocher de la scène.
Il me fallait enjamber tous les spectateurs épuisés, endormis sur le sol dans leurs sacs de couchage.
Je me suis installé à droite de la scène, juste à l’endroit d’où j’avais écouté et observé David Allen avec Gong.
Voilà ! Ils arrivent. Ils entrent en scène, Captain Beefheart et son Magic Band.
Une vision saisissante : voici le Mascara Snake affublé d’une sorte de masque à gaz et portant d’étranges vêtements.
Tout juste comme sur la pochette de l’album Trout Mask Replica que je me suis procuré peu de temps après.
Et lui, Captain Beefheart avec son chapeau haut-de-forme, sa redingote marron et ses longues bottes de cuir, tenant à la main une liasse de feuilles, les paroles des chansons.
Ils commencent à jouer.
Je n’ai jamais rien entendu de pareil, une force pure, la poésie qui vous tombe dessus, comme une averse d’orage.
Je le vois, sa liasse de feuilles dans la main gauche, marquant de sa botte le rythme tout en déclamant ses poèmes.
Une voix d’une puissance incroyable, qui fait trembler la peau des haut-parleurs.
En tous les cas, j’en suis encore ébahi.
Quelques mois plus tard, j’avais réussi à me procurer tous ses disques.
Je les ai toujours. Ils craquent tous à force d’avoir été écoutés et réécoutés.
C’était il y a une trentaine d’années. C’est à cause de ça qu’un jour, moi aussi, je suis monté sur une scène, avec mon groupe.
Aujourd’hui, je sais que le Capitaine s’est retiré, qu’il vit dans une caravane, au milieu du désert de Mojave, en Californie.
De fait, d’ailleurs, je suis un peu triste en pensant à lui. On m’a dit qu’il était très malade.
Mais cet homme-là ne peut pas mourir.
Sa musique a donné tant de vie à tant de monde.
Il ne peut pas nous quitter.
Il est dans ma tête, il est dans mes oreilles, il est dans mon ventre.
C’est ça, la musique !
C’est ça, la poésie !

Lucien Suel
Berguette, avril-mai 2000
traduit du picard par l’auteur en mai 2005
En complément (courtesy Julien Delmaire), l'ambiance dans le village d'Amougies pendant le festival : première partie du film, deuxième partie.

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lundi 20 décembre 2010

Well Captain Beefheart

"Well", extrait de l'album "Trout Mask Replica", 1969.

WELL
BIEN
Light floats down day river on a red raft of blood
La lumière descend la rivière du jour sur un radeau rouge de sang
Night blocks out the heavens like a big black shiny bug
La nuit masque les cieux comme un gros cafard noir brillant
Its hard soft shell shinin' white in one spot well
Sa carapace dure molle tache blanche luisante bien
It's a hard place that I'm livin' but I'm doin' well well
C’est dur de vivre ici mais je me débrouille bien bien
The white ice horse melted like a spot of silver well
Le cheval de glace blanche a fondu comme une tache argentée bien
Its mane went last then disappeared the tail
Sa crinière est arrivée la dernière puis la queue a disparu
My life ran thru my veins
Ma vie courait dans mes veines
Whistlin' hollow well
Sifflant dans le vide bien
I froze in solid motion well well
Je me suis solidifié gelé en mouvement
I heard the ocean swarmin' body well well
J’entendais le corps grouillant de l’océan bien bien
I heard the beetle clickin' well
J’entendais le cliquetis du scarabée
I sensed the thickest silence scream
Je sentais hurler le silence le plus épais
Then I begin to dream
Ensuite mon rêve commence
My mind cracked like custard
Mon esprit s’est craquelé comme une crème dessert
Ran red until it sealed
Coulant rouge puis se figeant
Turn to wooden 'n rolled like a wheel well well
se transformant en bois et roulant comme une roue bien
Thick black felt birds are flyin'
Des oiseaux de gros feutre noir volent
With capes of solid chrome
avec des pèlerines de chrome solide
With feathers of solid chrome
avec des plumes de chrome solide
'n beaks of solid bone
et des becs d’os solide
'n bleach the air around them
faisant pâlir l’air tout autour d’eux
White 'n cold well well
Blanc et froid bien bien
Till it's shown in pain
Jusqu’à la vision douloureuse
The hollow cane clicked like ever after
La canne creuse cliqueta comme toujours ensuite
Its shadow vanished shinin' silence
Son ombre disparut faisant luire le silence
well well
bien bien
Traduction, L. S.

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samedi 18 décembre 2010

Adieu Capitaine

Don Van Vliet
Captain Beefheart

15 janvier 1941 - 17 décembre 2010

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dimanche 29 janvier 2006

Carnet noir encore : Alex Snouffer St Clair

The Times
January 18, 2006
Alex St Clair : September 14, 1941 - January 5, 2006

Influential guitarist and founding member of Captain Beefheart's Magic Band.
ALEX ST CLAIR was responsible for bringing the voice of Captain Beefheart to the world.
In early 1965 St Clair invited him to sing with his band at a Californian college. Beefheart, who had never performed in public, went on to become one of the most extraordinary and influential figures in alternative rock.

La suite ici.

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mercredi 18 janvier 2006

Amouji / Amougies

Happy Birthday, Captain !
Don Van Vliet, a. k. a. Captain Beefheart, vient d’avoir 65 ans. A cette occasion, nous publions ce récit à propos du festival d’Amougies (1969). Ce texte a été écrit en 2000 en picard qui n’est pas la langue la plus utilisée dans la blogosphère. Nous le faisons suivre de sa traduction en français.



Amouji

(dukjavu Kaptenn-Bifartt)

dédikaçé a C. Edziré Déquesnes

Amouji, okonéchépon, chétin-tchiovilach in-Beljik, ponforlon d'Tourné.
Içapaçéla kitkos dpon ordinerr, iadja lontindcha, takavir, chéto in 1969, o mitan tchékan é tchépatur, omomin-tchékourjour.
Ia ula inmaousfestival edmuzik, katjour-edlon, katnwioci, gramindgroup, gramindjin, pop, rok, épi fridjass, toucha indzou dingran chapito, kofé par dékubulo-agazwal, épi delkaleurumenn.
Normalmin, chfestivalla yérodusfer in-Franss, aszalintour ed-Pari, mé ach mominla, elpé-i yéto komindé pa dzatardé, kizavott eltroul ed chéjon-n, épidleumuzik.
Ozalé mdir, kché korparel asteur, méadon, chéto graminpir.
Métoudi-kmi, chamarinjo, javapukerdalé in-Beljik ka-Pari.
Dechtinla, javokor ennviel-depat, enn depatakapott.
Jemrapelkor dechnuméro : 4844 FK 62.
Jlavoker emm depatt, javomem été in-Turki-aveuk, Istanboul, Izmir, émem pulonkcha.
Méjenn supon ichi pourdvizé dmin vo-iash in-Turki, arvénon a Amouji, sikonvoulé.
Lpremiéjourdechfestival, ja parti aveukminkomarat Léon, invré içaplo pon Léon, sin nonchéto Pierr, mékomm cin-nondfamil chéto Morin, nouzott inlaplo toudi Léon.
Lpremié swar d'Amouji, chéto touchénouviogroup pop-fransé.
Jennsupon sur demm raplé dtouchénon, surtoukejna pongardé eszafish, ekdin mézarshif jnapu kinmorciodprogramm, amitandékiré.
Koa kiavo ? Iavo : Mouving-Jélatinn-Plétz, épi Blossom-Toss, pi Amm Son, ékor chl'Indesskriptip-Kao-Ranpan.
Mé cha kshétovrémin nouvio-pouszorel, chéto l'fridjass, déjin komm Seni-Muré, Archi-Chep, Donn-Tchéri (li iémor asteur).
Iavo kor chl'Art-Inçimp-ed-Chikago, Djoakimm-Kunn, épikor Antoni-Brakstonn, Kéness-Téroad, éjeunn noubli surmin.
Vlatoudi, kankchel premierr nwi alatéfinitt, Léon-pimi in a rvénudormir a-Lil, dinsskamp-alrézidinch.
Omatinjmadi kjalo artourné a Berguett, pour mikerr min jon-nfrerr Joël, jéto sur kcha alo liplerr.
Ejna profité pourmi printt em tentt, épi mkapott in piodmouton, kjavo akaté a Kouchadaçi, o parfon del Turki.
Arvénu a Amouji, poul deuziemm jour, in amonté noutentt akoté dechgranchapito.
Éyaravo dzott konçer, del popmuzik, cha, inn-navo gramin : Tenn-Ieur-Zafteur, Kolo-Séom, aveuk Dik-Estal-Smit, Karavann, Iéss, Istofideun, aveuk Def-Arbuss, chtikiavo inkapio nwar, ékijuo duviolon.
Iavo oci korinko, du fridjass.
Chass suivo komcha : komkiavo de-çenn, adon, chéto in ko del pop, in ko du fridjass.
Jem rapelratoudi chl'Art-Inçimp-ed-Chikago, ak Jozef-Jarmann, kiafé sinstriptiss alafin dsinspektak ; iavofok esguitarsurli, chéto ennguitar blank.
Echswarla, in navu oci Pink-Floït, chéto lpremiéko kijuott such kontinin.
Akech'Léon épi min frerr, in sza akouté, ralonjé din nou sakettkouchash.
Miiiar détoupp ! A kchéto bio ! astronomi-dominé, e-soceurfoul-ofcikwets, toudébiomorcio, kin-nalo artrouvé din chlalbomm ou-ma gouma.
Finalmin, enn sapon servi dchell tentt, in navopukerr resté indzou dech chapito, parel ek kazitertouss.
A forsh dett matt, in navo fini parsinbronké, é chech bateur dché Préti-Singz kinouza révéyé.
Amitan indormi, ja intindu krié : "Guéteup ! Guéteup ! Guéteup ! Guéteup !"
Ibuko in memmtan, suss sinbal, komm sikchasro enncastrol.
Li, inndormopon ! Yamem monté ach pilonn, toudi in bra-yan. I féjo in rafu edchinmildjapp.
Pialfin, iavnuabou dferselvé gramindjin.
Épivla kché Préti-Singz, izonpujué, ékomcha onz-za akouté.
Méam mott, kché lderniéjour kchakorété lpubio.
In néto açiparterr din nou sak, iavo dejon-n Zinglé just akoté dnou.
In nadvizé intchokouaveuk.
Idmindott sike ch'Kaptenn-Bifartt yalo jué echkochi.
I zavott princhbatcho just pourelvir, li.
Mijakashé din min programm, sikiy-yéto, méjamé javo intindu parlé dechtomm la.
Piak Léon, insadi, didju, sikion vnutsilon espré pour li, chekcha dou ett kitkoss !
In navo djavu, épi intindu, dzaffer pon ordinerr, komm ché Naïss.
Falo vir Kess-Émersonn chinchonné snork. Ilsoulvo, pi illécho arkerr, échaféjo insakré potin. In npeupon dir kirespekto sninstrumin.
Iavo uoçi Soft-Machinn, épi Gong aveuk Daniel-Lalou écin tanbour, é Davidalenn, kijuo del guitar, ingratan chékortt ak inkoutcho.
Épikor, touch'fridjass sovash.
Étoucha, chéto prézinté par Frank-Zapa, in gran teskogrif, inchirégann.
Liiféjo lbeu aek tertouss.
Justemin, ia oci jué ak ch'Kaptenn-Bifartt.
Ach mominla, jenn savo pon kiss konéchott, ki zavott été alékol insonn.
Adon, justemin, chéto vnu ltour ach fameu Kaptenn ed jué smuzik.
Jmami aroutt, ammraproché delsenn.
Pour cha, jadupaçé padzeur toucheula, matuzé, kidormetteparterr, dinleu sakettcouchash.
Jma rtrouvé tou just a droitt delsenn, al mem plash ekjavo ravizé Davidalenn, ak Gong.
Cha iié ! Zé vla ! Irintt sulsenn, ch'Kaptenn-Bifartt, ak sin Madjik-Bentt.
Iadkwaett sézi : ia ch'Maskara-Snek, akenn sortt edmaskagass, ak dzabibizar.
Chéto kommdinchlalbomm troutmaskréplika, kja akaté kiktan apré.
Éli, Kaptenn Bifartt, iavo in kapio otform, épienn kapotapan maron, akdé grantt bott incuir.
Dinsmin, iténo in paké-tfeul, ak ché parol.
Izon kminchéajué.
Jnavojamé intindu kitkoss edparel, delforshpur, delpoézi kit kéyo dzeur, komenn aversh aziudvak.
Jelvo-yo, li, aksin paké-tfeul dinsmingosh, itapo sbottaterr, totin dijan sépoem.
Insakré kreu, cha, in peu ldir, enn vwa kalfeujo tran-né lpio dché baff.
É bin mi, ejnin sujamé arvénu.
Kikmo apré, javo réuci a akaté toucédisk.
Jeszakor toudi. Ikrakt tertouss, aforsh deuz zavoir rakouté é rakouté.
Chéto ia trantan dcha, é chafé kmi oci, injour, jamonté sulsenn, kja fé min group.
Asteur, chsé keu ch'Kaptenn, i sa artiré, kivi dinss karavann, o mitan deuch dézer Mojav, in Kaliforni.
Pimemm, la, chsu intchopeu tristt, inbuzian ali, kinmadi kiéto for malatt.
Mé chtomm la, inn peu mi morir.
Smuzik aladoné delvi a sitan djin.
Inn peumi sin nalé.
Li, ié din mtett, i é din mézorel, i é din min vintt.
Chéchachelmuzik !
Chéchachelpoézi !

Lucien Suel
Berguett, avril-mai 2000



Amougies
(où j’ai vu Captain Beefheart)

Amougies, vous ne connaissez sans doute pas.
C’est en Belgique, un petit village, proche de Tournai.
Il s’est passé là un événement inhabituel.
C’était il y a pas mal de temps, voyez-vous, à l’automne 1969, au milieu des champs et des prés.
S’est déroulé là durant quatre jours et quatre nuits, un imposant festival de musique avec un grand nombre de groupes et des spectateurs venus en foule.
Pop, rock et free jazz, le tout sous un énorme chapiteau chauffé par des brûleurs au fuel et de la chaleur humaine.
A l’origine, ce festival devait avoir lieu en France, dans la région parisienne, mais en ce temps-là, le pays était dirigé par des gens rétrogrades qui avaient peur des jeunes et de leur musique.
Vous me direz que les choses n’ont pas changé, mais à cette époque, c’était bien pire.*
Toujours est-il que ce changement de lieu me convenait. Je préférais me rendre en Belgique plutôt qu’à Paris.
A l’époque, je possédais une vieille 2 CV, une 2 CV bâchée.
Je me souviens encore de son numéro d’immatriculation : 4844 FK 62.
Je l’aimais bien, ma 2 CV. Avec elle, j’étais allé en Turquie, Istanbul, Izmir et plus loin encore.
Mais je ne vais pas vous relater mon voyage en Turquie. Revenons à Amougies, si vous le voulez bien.
Pour le premier jour du festival, j’étais parti avec mon ami Léon, qui s’appelle en fait Pierre mais, son nom de famille étant Morin, tout le monde l’appelait Léon.
A Amougies, la première soirée était consacrée aux nouveaux groupes pop français.
Je ne suis pas sûr de me souvenir de tous les noms, n’ayant pas conservé l’affiche du festival. Dans mes archives, ne me reste qu’un fragment déchiré du programme.
Qui était présent ? Moving Gelatine Plates, Blossom Toes, Ame Son, L’Indescriptible Chaos Rampant...
Assurément, ce qui était vraiment nouveau aux oreilles, c’était le free jazz avec des personnalités comme Sunny Murray, Archie Shepp et le regretté Don Cherry.
On découvrait aussi The Art Ensemble of Chicago, Joachim Kühn, Anthony Braxton, Kenneth Terroade et bien d’autres que j’oublie.
A l’issue de cette première nuit, Léon et moi sommes rentrés dormir à Lille dans sa chambre d’étudiant à la résidence universitaire.
Le matin venu, j’ai décidé de rentrer à Berguette pour aller chercher mon frère Joël. J’étais sûr qu’il apprécierait.
J’en ai profité pour emmener une tente et le manteau en peau de mouton que j’avais acheté à Kusadasi, au fin fond de la Turquie.
De retour à Amougies pour la seconde journée, nous avons installé notre tente à proximité du grand chapiteau.
Et les concerts ont repris.
Beaucoup de pop music : Ten Years After, Colosseum (avec Dick Heckstall-Smith), Caravan, Yes, East of Eden (avec Dave Arbus, le violoniste au chapeau noir).
Et encore une fois, du free jazz.
C’était ainsi : comme on avait installé deux scènes, on passait d’un concert pop à un concert free jazz, et ainsi de suite...
Je n’oublierai jamais le concert de l’Art Ensemble de Chicago, avec le strip-tease de Joseph Jarman terminant le spectacle, uniquement « revêtu » de sa guitare blanche.
C’est ce soir-là que nous avons vu Pink Floyd dont c’était le premier concert sur le continent.
Avec Léon et mon frère, nous les avons écoutés, allongés dans nos sacs de couchage.
C’était extraordinaire ! Sublime ! Astronomy Domine, A Saucerful of secrets, des morceaux magnifiques que nous allions retrouver plus tard sur l’album Ummagumma.
En fin de compte, nous n’avons pas utilisé la tente. Nous avons préféré rester comme pratiquement tout le monde, sous le chapiteau.
A la longue, la fatigue nous a gagnés et on s’est endormis.
C’est le batteur des Pretty Things qui nous a réveillés.
Dans mon sommeil, j’entendais crier : « Get up ! Get up ! Get up ! Get up ! »
En même temps, il frappait sa cymbale, à l’instar d’une casserole.
Ah, il ne dormait pas, lui ! Toujours hurlant, il a escaladé un pylône. Il produisait un vacarme incroyable.
Finalement, il a réussi à faire se lever un maximum de gens.
Et les Pretty Things ont pu commencer leur concert, avec des auditeurs !
Selon moi, c’est la dernière journée qui fut la plus réussie.
Nous étions assis sur le sol dans nos sacs de couchage près de deux jeunes Anglais.
Nous avons bavardé un peu avec eux.
Ils nous ont demandé si Captain Beefheart était bien programmé pour ce jour-là.
Ils avaient fait la traversée uniquement pour lui.
J’ai vérifié dans mon programme. Je n’avais jamais entendu parler de ce personnage.
On s’est simplement dit, Léon et moi, qu’à venir de si loin uniquement pour le voir, il fallait que ce soit quelque chose d’étonnant.
Nous avions déjà vu, et entendu des choses exceptionnelles, Nice notamment.
Imaginez Keith Emerson maltraitant son orgue, le soulevant et le laissant retomber de tout son poids dans un bruit effroyable. Ah, on ne pouvait pas dire qu’il respectait son instrument !
On avait aussi vu Soft Machine, et Gong avec Daniel Lalou et son tambour, et David Allen qui grattait les cordes de sa guitare avec un couteau !
Et aussi, tout ce free jazz sauvage !
Et le tout présenté par Frank Zappa, grand escogriffe revêtu d’un ciré jaune, et qui faisait le bœuf avec tous les musiciens.
Et ce soir-là justement, il a joué avec Captain Beefheart.
A ce moment, j’ignorais qu’ils se connaissaient, qu’ils étaient allés en classe ensemble.
Enfin, le voici ! Le fameux capitaine va nous présenter sa musique.
Je me suis levé pour me rapprocher de la scène.
Il me fallait enjamber tous les spectateurs épuisés, endormis sur le sol dans leurs sacs de couchage.
Je me suis installé à droite de la scène, juste à l’endroit d’où j’avais écouté et observé David Allen avec Gong.
Voilà ! Ils arrivent. Ils entrent en scène, Captain Beefheart et son Magic Band.
Une vision saisissante : voici le Mascara Snake affublé d’une sorte de masque à gaz et portant d’étranges vêtements.
Tout juste comme sur la pochette de l’album Trout Mask Replica que je me suis procuré peu de temps après.
Et lui, Captain Beefheart avec son chapeau haut-de-forme, sa redingote marron et ses longues bottes de cuir, tenant à la main une liasse de feuilles, les paroles des chansons.
Ils commencent à jouer.
Je n’ai jamais rien entendu de pareil, une force pure, la poésie qui vous tombe dessus, comme une averse d’orage.
Je le vois, sa liasse de feuilles dans la main gauche, marquant de sa botte le rythme tout en déclamant ses poèmes.
Une voix d’une puissance incroyable, qui fait trembler la peau des haut-parleurs.
En tous les cas, j’en suis encore ébahi.
Quelques mois plus tard, j’avais réussi à me procurer tous ses disques.
Je les ai toujours. Ils craquent tous à force d’avoir été écoutés et réécoutés.
C’était il y a une trentaine d’années. C’est à cause de ça qu’un jour, moi aussi, je suis monté sur une scène, avec mon groupe.
Aujourd’hui, je sais que le Capitaine s’est retiré, qu’il vit dans une caravane, au milieu du désert de Mojave, en Californie.
De fait, d’ailleurs, je suis un peu triste en pensant à lui. On m’a dit qu’il était très malade.
Mais cet homme-là ne peut pas mourir.
Sa musique a donné tant de vie à tant de monde.
Il ne peut pas nous quitter.
Il est dans ma tête, il est dans mes oreilles, il est dans mon ventre.
C’est ça, la musique !
C’est ça, la poésie !


Lucien Suel
Berguette, avril-mai 2000
(traduit du picard par l’auteur en mai 2005)

* Cette assertion est discutable, notamment dans la mesure où, de nos jours, il existe des « musiques de jeunes » obligatoires (cf Fête de la Musique, techno-parade, ...). Note de l’auteur, mai 2005.

Le texte original a été publié dans la revue Ffwl.
L’ensemble a paru pour la première fois sur le blog « Terrains vagues ».

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