Le Crématorium
Nouvelle inédite écrite en 2017
Le crématorium
Je ne suis pas mort.
Pas encore.
Niko ! Mon pote, c’est toi là-bas dans la boîte en bois.
Une tumeur, forcément, tu meurs, c’est clair.
L’hôpital, les rayons -pas ceux du soleil- et la chimio.
Tu maigris, tu maigris, et je me retrouve ici, assis sur ce banc de bois avec ton père, ta mère, ta sœur, les autres potes du lycée et plein de mecs et de meufs que je ne connais pas.
Tous en arc de cercle dans la grande salle.
Ça fait mal, super mal.
Toi, Niko, tu connais ça, la douleur, la peur de partir, la fin, crever, la mort, quoi !
Croire jour après jour que tu vas peut-être guérir, que le miracle viendra.
C’est trop dur, ton petit sourire au milieu des draps blancs. Ton bras décharné plein de tuyaux.
T’aurais pu te bousiller en scoot ou bien te faire renverser par un bus, un camion, même prendre un coup de couteau par un cinglé. C’est rapide. Je ne t’aurais pas vu dépérir.
Au moins ici, cette saloperie de tumeur, on va la cramer, la réduire en fumée. Ouais, comme toi, dans ton coffre en agglo.
Tout ce qu’on aurait pu encore faire ensemble. Tous les délires.
Ah ! Faut qu’on se lève ! Costar-Cravate vient de le dire dans son micro.
C’est étrange d’observer le monde de là-haut, du plafond, vous tous, debout entre les bancs, vos crânes, vos cheveux, vos épaules. La vue de dessus, aussi, de mon propre cercueil, avec la plaque gravée
Nicolas Rivière
2000 - 2017
Je ne souffre plus. C’est arrivé d’un seul coup. Plus rien. Le noir. Le silence. Ténèbres profondes. Oubli du temps qui passe. Une autre dimension. Jusqu’à aujourd’hui, ce grand rassemblement pour mon départ. Et moi, genre perché dans un arbre gigantesque surplombant le parking, j’ai senti arriver les voitures, les gens sortir, s’embrasser et aussi les piétons, comme toi, Jos, descendant du bus avec les amis du quartier, ceux du lycée. Je vous ai suivis de loin, vers la salle d’attente et les couloirs du crématorium. Personne ne peut me voir. Mon corps malade, amaigri, maquillé, est enfermé entre les planches et le couvercle. Je n’ai plus de matière, ne pèse plus rien. Mais il reste une présence, une sorte de télépathie, à sens unique. Jos, je saisis tes pensées, ta tristesse, ta révolte.
Ah, Niko, Niko, Niko, comme c’est triste, plat et chiant, le baratin de Costar-Cravate !
Déjà, comment il t’appelle : « Mesdames, messieurs, nous sommes réunis autour de la famille et des amis de monsieur Nicolas Rivière qui vient de nous quitter… Bla, bla, bla. »
J’en peux plus. Envie de crier.
Bon, c’est comme ça ; moi aussi, un jour, je ne serai plus Jos, mais monsieur Joseph Debacker.
Et maintenant, le type appelle Marjorie. Elle se lève, avance, passe à côté de toi dans ta caisse.
Elle est au pupitre. Costar-Cravate lui abaisse le micro.
Elle est belle, ta sœur ! Tout le monde la regarde.
Je tremble.
Elle lit dans un livre, un poème pour toi, pour Niko.
Ça commence comme ça « Nous voici aujourd’hui au bord du vide » et je regarde bouger les lèvres de Marjorie, au bord des larmes, au bord de l’eau, je sens vibrer sa voix, j’entends aussi un peu de la tienne dans sa respiration, dans les silences entre les mots. J’entends mais je n’écoute pas. Juste les derniers mots « plus fort que la mort ».
Cette fille est bien plus forte que moi.
Toutes les pensées de l’assistance grouillent dans mon esprit, ma conscience. Elles se mêlent à mes souvenirs. J’enregistre des images, des sensations. Je me sens comme un petit oiseau bleu sur le fil. Ni début ni fin dans ma Time Line. Pourtant personne ne reçoit mon « Cuicuicui ».
Je suis sans voix mais je vois sans yeux, j’entends sans oreilles.
Je sens et ressens sans peau, sans nez, sans sang.
La poésie de Marjorie, l’ironie de Jos, l’immense peine de ma famille…
Je suis plongé dans un brouhaha, un remix du passé avec le moment présent.
Je plane, totale défonce, commence à me frotter aux autres morts de mon histoire. Ils arrivent. Tous collés au plafond du crématorium comme des zombies chauve-souris, soyeux et amicaux.
Les disparus
au-dessus.
Les vivants
sur les bancs.
Je fais la différence entre la vérité et le mensonge.
Le numéro
d’un robot
dont les mots
sonnent faux.
Le chagrin indicible des miens et, en face, la mécanique passe-partout du commerce.
Encore et encore, je pense à mon pauvre corps enfermé, caché aux yeux de tous dans cet emballage, ma dernière maison avant l’évaporation finale.
« Selon les vœux de la famille, voici maintenant des images de Nicolas, notre défunt. »
On ne s’y attend pas et cette vidéo sur le mur blanc, derrière ton cercueil, c’est le choc.
Je ne sais pas d’où ça sort, ces images. C’est juste avant que ta maladie se déclare.
Travelling. Tu arrives de loin, bien planté sur ton skate.
Bande-son : le souffle du vent, le bruit crescendo des roues sur le macadam.
On te voit grandir, tu te rapproches, tu t’accroupis sur la planche, te redresses, puis tu relances du pied gauche et super ollie, tu montes, tu tournes, gros plan, ton sourire prend tout l’écran. Tu retombes sur les wheels et redémarre.
J’en peux plus. Ma gorge se coince. Je reprends ma respiration plusieurs fois, mais rien à faire, les yeux débordent, ça coule, ça dévale silencieusement sur mes joues…
Je chiale devant tout le monde.
En même temps que tout le monde.
Déjà, tu t’éloignes, dos tourné, filant vers le bord du spot.
Fondu au noir.
Reste plus qu’un point rouge en bas de l’écran plat.
Ensuite, bonjour l’ambiance. Costar Cravate annonce une dernière pause musicale pendant laquelle on va se rappeler tous les bons moments vécus avec toi.
Manque de bol, musique de merde… Je secoue la tête en regardant mes chaussures.
Viendra bientôt le moment où j’aurai totalement disparu. Personne ne dévissera le couvercle de mon cercueil pour apercevoir une dernière fois mon visage, toucher ma peau pâle et froide… On ne verra même pas le technicien s’incliner devant ma dépouille avant de la pousser dans la gueule brûlante du four crématoire et de faire monter la température jusqu’à mille degrés. Il faut épargner cette vision à la famille.
Ma mère a choisi mes vêtements mais elle a dû sortir de la pièce quand la personne des pompes funèbres m’a lavé, habillé, maquillé. Pour les soins ultimes, celle qui m’a porté dans son ventre et m’a nourri à ma naissance a dû laisser la place à quelqu’un d’anonyme. C’est ainsi. Les morts sont cachés, la mort est cachée.
Mes muscles et mes organes transformés en fumée, atomes emportés par le vent, dispersés dans l’air.
Mes os brûlés, broyés, pulvérisés, réduits en cendres, répandus dans un « Jardin du Souvenir ».
Ma pensée, mon histoire, mon âme, les restes invisibles, encore là dans le cœur et la mémoire des vivants.
Niko, avatar de Nicolas Rivière, vagabond fantôme dans les couloirs du temps.
À la queue leu leu, en suivant la famille, on s’approche de ton cercueil.
Dernier adieu avant la flambée.
On fait le tour, le tour de Niko.
Certains touchent le bois, le caressent, façon de te taper sur l’épaule, te serrer la main.
Regard brouillé ; je titube en lisant l’étiquette vissée sur le couvercle : 2000 – 2017.
Et ça me revient :
« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
On divague, on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête… »
Le chagrin me prend la tête,
m’étouffe.
Reviens, Niko !
On te tourne le dos.
On t’abandonne.
Tu nous pousses vers la sortie.
J’embrasse ta mère, j’embrasse Marjorie.
Nos joues sont rouges et mouillées.
En levant les yeux, je vois la fumée au-dessus du crématorium.
Le vent se lève, agite les feuilles dans les tilleuls du parking.
Un troupeau de nuages traverse le ciel.
On entend le chant d’un merle.
Lucien Suel
La Tiremande, octobre 2017
Libellés : Lucien Suel, Nouvelle




0 Comments:
Enregistrer un commentaire
<< Home