lundi 13 avril 2026

Une réponse totalement justifiée

Récemment, le poète Bertrand Gaydon m'a offert son ouvrage "Sonnets de la bêtise et de la paresse" édité au Corridor bleu. Touché par ce cadeau, je lui ai fait parvenir en retour un exemplaire de "Canal Mémoire", mon premier recueil écrit en vers justifiés, publié en 2004 au Marais du Livre.
Par retour du courrier, j'ai reçu de Bertrand Gaydon la lettre ci-dessous qui m'a ravi et dont j'ai voulu vous faire profiter.

Cher Lucien, merci pour votre envoi !

Canal Mémoire m’a ému et impressionné

à la lecture, et plus encor à présent

que je m’essaye à cet art d’apparence

anodine mais qui exige... euh... quoi

au fait ? Certes pas de la virtuosité

(voire, sous les vingt signes ou même

trente...), de la dextérité non plus,

point même les étincelles d’un esprit

pénétrant, mais plutôt de l’assiduité

et de la disponibilité. Sur un chemin

boueux mais bien tracé, on avance, on

progresse même, à la différence de la

forme rimée qui peut nous emporter où

nous ne souhaitons pas, la bougresse.

Le texte est un bloc d’alliage, trace

bidimensionnelle d’un hypercube, cube

façon voiture compactée et destinée à

l’aciérie, mais où comme dans un film

quelqu’un est resté pris... l’auteur.

J’avais lu Echafaudages dans les bois

de Ch’Vavar auparavant. Cette forme y

est vantée, et présentée comme propre

à capter l’inspiration (il n’a aucune

réserve contre ce terme, en apparence

dévoyé) ; on cherche la solution à un

problème, celui du compte des signes,

et, à notre insu, le poème s’élabore.

J’aime bien cette formule qui épingle

le rapport entre art et technique, et

filant la métaphore j’ai constaté que

l’inspiration recèle quelque analogie

avec l’instinct de survie, qui jamais

ne nous guide a priori mais qui force

les choix aux seuls moments décisifs.

Le texte justifié, c’est de la poésie

sous pression, sous quelques dizaines

de bar, à la différence du vers libre

qui décomprime, qui exhale, au risque

toutefois de laisser filer sa matière

prématurément. Cette forme ne perçoit

pas même la récompense de la musique,

de nature à consoler le rimeur fourbu

de trop de calcul, non : elle protège

son bien jalousement, et ne le laisse

qu’entrevoir ; elle en protège encore

le lecteur, par là-même. Avec amitiés

et très sincère admiration, Bertrand.

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posted by Lucien Suel at 13:39