mercredi 22 juillet 2020

Peter Handke : Un ami à moi, de Munich...


 
Ce texte de Peter Handke figure en introduction dans le catalogue de l'exposition de dessins "A PROPOS DE W.S. BURROUGHS". Ces œuvres de Jean-Paul Chambas ont été présentées à Paris, dans la librairie-galerie du Rhinocéros, du 19 novembre au 31 décembre 1975.

Un ami à moi, de Munich, avait oublié dans le métro son sac de toile. Par une tiède journée de juin, je montais dans un bus de la ligne 62, devant le Prisunic d'Auteuil, allais dans le quinzième arrondissement pour reprendre au Bureau des Objets Trouvés le sac que quelqu'un avait retrouvé. Après avoir montré mon passeport et apposé ma signature à trois guichets différents, on me remit la musette à un quatrième. Il était alors déjà midi et j'étais debout dans la rue de Dantzig, indécis et cependant satisfait parce que j'avais du temps libre devant moi. Seul le sac me dérangeait : j'avais l'impression de marcher avec quelque chose pendu autour de moi. (Dans le sac, il y avait un vieux Pariscope et une monographie sur Erich von Stroheim.) Une grande femme blonde, en longue robe noire, et un jeune homme pâle avec de très longs cheveux attachés par derrière, en pantalon moulant et bottes à talons hauts, et une ample chemise blanche, s'approchèrent de moi. Le jeune homme, aux joues assez rondes, dit qu'il était peintre ; il avait l'accent du Sud-Ouest où les voyelles ressortent, familières. Il vivait une partie de l'année dans la propriété de son amie, dans le sud de l'Autriche (d'où, moi aussi, je suis originaire). Nous allâmes tous les trois à Saint-Germain-des-Prés et mangeâmes dans un restaurant tranquille de la rue du Dragon. Nous nous sommes revus deux ou trois fois avant les vacances. Par un long après-midi, Jean-Paul et moi, nous étions assis devant un verre de rouge, à la terrasse d'un restaurant de la rue de Dantzig, et nous passâmes tout notre temps à observer l'immeuble en face, devant lequel une jeune femme, avec des cheveux noirs et un châle rouge, faisait les cents pas. Deux ou trois fois, elle entra dans la maison mais en ressortit aussitôt. Enfin, après y être entrée une nouvelle fois, elle y resta longtemps ; nous nous fîmes du souci pour elle. Elle ne ressortit plus... Pendant l'été, je rencontrais Jean-Paul dans la propriété de sa compagne, en Autriche. À la lisière de la forêt, il remarqua immédiatement les cèpes bruns dans la mousse et m'en montra quelques-uns pour que je puisse aussi en rapporter à la maison. Il connaissait les émissions et les programmes publicitaires de la télévision autri­chienne bien mieux que moi. Sur sa table à dessin, il y avait "The Last Words of Dutch Schultz" de Burroughs. Lorsqu'un soir il ne se trouva pas satisfait de son travail, il parut comme offensé par sa propre inefficacité ; ce jour-là, il devint plus pâle et plus gros. Je lui conseillais de se suicider. Il se mit à rire « sans joie », comme on dit souvent dans les romans policiers américains. Il y a quelques années, il a peint de couleurs vives un de ces oratoires typiques de la Basse-Autriche qu'on trouve, la plupart du temps, aux croisements des chemins - ils sont vraisemblablement issus de vieilles pierres rares romaines - et il l'a dédié à la population de la vallée... Par une tiède matinée de fin d'été, nous étions assis cette fois devant un verre de vin rouge autrichien, devant l'auberge de la ville voisine, et nous regardions, pendant que chacun essayait de raconter un peu de sa vie à l'autre, la place de la ville avec sa fontaine et la colline boisée derrière les vieilles maisons bourgeoises. Au sommet de la colline se trouvait un sapin isolé dans la claire lumière d'avant l'automne, et Jean-Paul me dit que si j'écrivais quelque chose sur lui, ce serait bien aussi que j'y parle de cet arbre. Un soir, nous tra­duisîmes le nom Jean-Paul Chambas en allemand ; il s'y nommait Johann-Paul Niederfelder et je me figurais tout à coup les tableaux d'un peintre de la fin du gothique, un ami d'Albrecht Altdorfer, peut-être, qui, patiemment, peignait ce sapin isolé sur une falaise, au-dessus du Danube. Avec tout cela, j'ai bien conscience que Jean-Paul Chambas pourrait en raconter beaucoup plus sur moi que je pourrais en raconter sur lui et qu'il pourrait tout aussi bien être mon ennemi.
PETER HANDKE
(25 septembre 1975).
Traduit de l'allemand par Georges-Arthur Goldschmidt.

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jeudi 2 juillet 2020

La Covidie par Hervé Gasser 16/16

XVI

Le lundi treize avril, je tente une expérience :
Marcher un kilomètre à partir de chez moi
Ce soir le président prolongera d’un mois
Le confinement, et par acquit de conscience
Je veux savoir jusqu’où j’aurai le droit d’aller
Je pourrais tracer un cercle sur Google map
Mais il y a des fonctionnalités qui m’échappent
Et je dois sortir acheter des surgelés
(Le Picard est ouvert en ce lundi de Pâques)
Je charge une attestation sur mon téléphone
J’enfile un masque artisanal, je prends un sac
Isotherme et je sors en direction du Rhône
Je ne l’atteindrai pas, sans doute, je crois être
À quelque chose comme mille cinq cents mètres
Du pont de la Guillotière, en allant tout droit
On dirait qu’il a plu mais il ne fait pas froid
En tout cas moins qu’hier et sous les grands platanes
Le bitume adhère comme du cellophane
À cause du pollen encollé par la pluie
Je contemple un jogger qui fait un petit bruit
De scotch ou de mastic avec ses Adidas
Et le trottoir poisseux visiblement l’agace
Il traverse au feu rouge en face du kebab

Je voudrais composer un dodécasyllabe
À chaque intersection, mettre en vers les passants
Faire un alexandrin pour chaque commerçant
Façonner un quatrain, élaborer des rimes
Pour les distributeurs, les boîtes d’intérim
Le mobilier urbain, les bouches de métro
Non comme un monument aux morts ou aux héros
Mais comme un art martial, un genre de kata
Pour enjamber tout en souplesse la cata-
Strophe annoncée, comme un simple ralentisseur
On pourrait augmenter les antidépresseurs
On pourrait se remettre à boire en quantité
On pourrait se complaire dans l’indignité
On pourrait s’abonner à Netflix ou Canal
En lançant des appels au sursaut national
Mais si le radical confine au ridicule
Et qu’on en est réduit à la vie d’homoncule
Il faut documenter l’atmosphère inédite
Avec le vers français qu’ici je ressuscite

Ta gueule Cyrano, laisse-nous respirer
A quoi joues-tu encore, au poète inspiré ?
Au philosophe ? Au druide, assis sur ton menhir ?
Rappelle-toi combien tu n’as rien vu venir

Rien vu, rien entendu et surtout rien compris
C’est vrai, mais c’est en versifiant que je construis
Et découvre à la fois du sens, même ténu
Même presque inaudible, alors je continue

Huit-cents mètres, j’arrive à Saxe-Gambetta
Un trait d’union marie les deux hommes d’État
Qu’un siècle au moins sépare et je les imagine
Au Carrefour City peser leurs mandarines
Je ne suis pas venu depuis le mois dernier
L’agence de voyage a l’air abandonnée
Le soleil à travers la vitrine a jauni
Un totem en carton pour les Etats-Unis
A neuf-cents mètres, je m’arrête et je m’étonne
En entendant parler un couple hispanophone
Qu’il y ait si peu de bruit et que l’air soit si doux
Le printemps dirait-on n’a pas besoin de nous
D’ailleurs, j’ai l’impression d’être ici par erreur
Ou comme en revenant d’une vie antérieure
Et les autres passants sont autant de facteurs
De contamination, on s’écarte, on s’évite
Et pour se dépasser on marche un peu plus vite
En retenant son souffle comme des plongeurs
Voilà : un kilomètre exactement m’amène
Après le petit magasin de porcelaine
À l’angle de la rue du commandant Fuzier
Et je trouve en googlant l’aviateur officier
Abattu en dix-sept en combat aérien
Deux pages d’une ancienne revue militaire
Qui le cite à Vincy, Carency et Verdun
Et le montre à côté de Georges Guynemer
Où est la guerre ici à part sur les écrans ?
Et si je traversais serait-ce différent ?
Mais je m’en tiens à ma limite imaginaire
Et je flâne au coin de la rue comme un badaud
À côté d’un café nommé El Dorado
(L’utopie des conquistadors et de Voltaire)
Les volets sont fermés, l’auvent est dégueulasse
Mais je rêve de boire un coca en terrasse
Avec mon frère aîné, ses Ray-Ban et ses clopes
La guerre, mon vieux, la guerre est une salope
Il faut enterrer les morts et tout reconstruire
Et ce vers était presque impossible à écrire


FIN

Hervé Gasser, 15 mars - 9 mai 2020   

La Covidie est le journal tenu par Hervé Gasser du 15 mars au 9 mai 2020.
Ce journal divisé en 16 chants est écrit en alexandrins rimés.

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mercredi 1 juillet 2020

La Covidie par Hervé Gasser 15/16

XV

En lisant le journal du mardi sept avril
Allongé sur le vieux canapé du salon
Je trouve une photo de Jean-Pierre Melville
En train de bavarder avec Alain Delon
Je crois que c’est le tournage du Samouraï
On reconnaît le trench et le Borsalino
L’acteur a le regard d’un gangster latino
Le cinéaste porte un stetson de cow-boy
Mais penchés l’un vers l’autre avec les yeux baissés
L’attitude virile est comme compensée
Par une intimité quasi sentimentale
On dirait deux mafieux que l’amour a surpris
Et la première idée qui me vient à l’esprit
C’est qu’ils n’ont pas mis de masque chirurgical

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mardi 30 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 14/16

XIV

Vendredi trois avril, je suis un animal
Social et domestique à l’écart du cheptel
Moi l’arpenteur des villes, moi l’homme des foules
Je marche en ruminant dans mon enclos, je meule
Comme un lama tondu, comme une vache folle
Et le soleil coule au balcon comme de l’huile
Je vois des pangolins et des exponentielles
Fourmiller de nouvelles beautés d’hôpital
Je deviens soupe au lait, je fermente, je gueule
Je m’autorise des commentaires stériles
Sur le vétérinaire départemental
Qui me flatte à la télé, me backtrack, m’isole
Et montre autant de zèle qu’il est malhabile
À me trouver des anticorps dans l’os à moelle
Prouvant que si l’on n’a pas peur du ridicule
On peut être à la fois juvénile et martial

Voilà, tu recommences à caricaturer
Tes images déguisent les gens qui gouvernent
En gardiens ou soigneurs de parc animalier
Mais une analogie n’est vraie qu’au figuré
La voici dite en termes de santé publique :
La saturation du système hospitalier
Met à jour la solidarité organique
Entre les membres d’une société moderne

Peut-être as-tu raison mais dans tes mots savants
Je n’ai rien entendu qui soit beau ou vivant

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lundi 29 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 13/16

XIII

Le jeudi deux avril, j’installe un logiciel
De visioconférence pour mes vacations
À l’université, puis une application
Pour mémoriser mes codes confidentiels
Je m’égare au passage sur un tutoriel
Pour la transformation des masques de snorkling
En masques de respirateur artificiel
Et sur un montage idiot avec Xi Jinping
Je finis de préparer mon TD en ligne
Sur la généalogie de l’État-Nation
En déjeunant d’un sandwich pâté-cornichons
Devant Wikipédia, mais pour avoir l’air digne
Et cacher la honte d’être non-essentiel
J’enfile une chemise repassée bleu ciel

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samedi 27 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 12/16

XII

Mardi trente et un mars, l’écriture est partie
Plus tôt que d’habitude et sans dire au-revoir
Je l’appelle au bureau, j’arpente le couloir
Je tente de la joindre par télépathie
En vain. Pas de petit mot sur l’ordinateur
Zéro nouveau message sur mon répondeur
Aucun post-it sur le frigo ni dans l’entrée
Pas un texto, pas un tweet, rien : évaporée
Mais à côté du lit je trouve son foulard
L’appartement se change en transport aérien
Je voyage, comme Loti, comme Cendrars
Sur une machine à vapeurs aromatiques
Ce n’est pas Tahiti, ni le Transsibérien
Non, c’est le parfum du gel hydroalcoolique

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vendredi 26 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 11/16

XI

Dimanche 29 mars, je rêve qu’on pagaie
En attendant la Vague de Kawanaga
La vague inéluctable, invisible et aveugle
On fait des ronds dans l’eau, en triangle, en zigzags
On brique la carlingue, on vérifie les sangles
Puis l’on distingue au loin quelques politologues
Erigeant une digue au delta du Mékong
Avec du riz gluant et des lingots de figues
Ce n’est pas le Goulag, l’Oflag, le Laogai :
Nos pirogues sont combles de mangues oblongues
Et les corps alanguis s’égaillent dans la jungle

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jeudi 25 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 10/16

X

Samedi vingt-huit mars, en fin d’après-midi
Je tombe sur une photo du pape à Rome
On le voit de loin, seul, au milieu du parvis
De la place Saint-Pierre, sous un grand barnum
Blanc qui ressemble un peu à une station-service
La nuit, au bord de la route soixante-six
C’est aussi triste qu’un tableau d’Edward Hopper
Le Saint-Père est assis dehors comme un pompiste
Attendant un éventuel automobiliste
Je songe à celui qui disait « N’ayez pas peur »

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mercredi 24 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 9/16

IX

Vendredi vingt-sept mars, on aplatit la courbe
En descendant goûter à côté de l’immeuble
Il y a près du parking un lot non-constructible
Où l’on peut musarder à l’abri du microbe
Les enfants jouent aux agents secrets dans un arbre
La chienne se défoule et moi, le cul dans l’herbe
Je tâche d’être aimable avec un Rubik’s cube

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mardi 23 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 8/16

VIII

Mercredi vingt-cinq mars, il y a déjà longtemps
Qu’on voyage aux parages de l’Absurdistan
J’ai lu dans Limonov d’Emmanuel Carrère
(L’écrivain russe est mort la semaine dernière)
Un mot allemand curieux : das Unheimliche
Il arrive qu’un mot semble soudain précieux
C’est par ce mot que Freud nomme le caractère
Brusquement inquiétant des choses familières
Et Carrère avec lui qualifie l’atmosphère
Invraisemblable qui régnait en Roumanie
Durant la transition postrévolutionnaire
Le climat de ragots, rumeurs et calomnies
Était irrespirable comme un gaz toxique
Et la réalité, une illusion d’optique

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lundi 22 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 7/16

VII

Lundi vingt-trois mars, entre dix-neuf et vingt heures
On fait un petit tour du pâté de maison
Les enfants sont en trottinette et en roller
Et je marche derrière en portant les blousons
Ils partent loin devant, plus que je ne voudrais
Un bruit de caoutchouc les suit puis disparaît
Il fait nuit, la rue est vide, les lampadaires
Divisent en silence l’ombre et la lumière
On pourrait se laisser porter assez longtemps
Dehors, un tour encore, mais alors j’entends
D’une fenêtre dieu sait où dans les hauteurs
Un ado qui s’amuse avec un porte-voix
« Vous, là, rentrez chez vous ! » rugit-il, plusieurs fois
On n’a jamais si bien imité Big Brother
Il ne lui manque plus, au fond, qu’un projecteur
De mirador à la sentinelle amateur
Pour qu’un passant lambda devienne un hors-la-loi
Mais je fais comme si ça n’était pas pour moi
Je continue le long des grilles du jardin
Dans un polar, on entendrait des escarpins
Tricoter dans le noir, un trottoir qui résonne
Un feu qui passe au vert mais ne passe personne
Un plan serré sur une main dans un imper
Le cliquetis d’un barillet de revolver

Les enfants m’attendent au passage piéton
Ils tiennent à la main leurs casques Décathlon
Ils ont l’air mal à l’aise, inquiets, intimidés
Je comprends qu’un adulte vient de les gronder
Parce qu’ils sont dehors à huit heures moins dix
Je cherche du regard le vaillant citoyen
Pour le féliciter d’assister la police
Mais je ne vois qu’une ombre s’échapper au coin
D’un immeuble moderne, on aperçoit la diode
Qui clignote sur le clavier du digicode

On rentre à la maison par un chemin plus court
On essaiera demain de faire un tour ailleurs
Soudain, à hauteur de l’école Aimé Césaire
On entend quelqu’un, quelque part, applaudir
Et ce bruit dans la nuit fait un écho bizarre
Puis un autre s’y met et puis un autre encore
Et puis l’on voit des gens ici et là sortir
La tête par les fenêtres autour du square
Et taper dans leurs mains ou sur les garde-corps
Avec des couverts et la rumeur vient remplir
L’air comme les pales d’un hélicoptère
Comme un chahut sur les tables du réfectoire
Il y a un enfant qui tape sur un tambour
D’autres sur des poêles avec des cuillères
En bois, les miens se réjouissent du tintamarre
On est comme au feu d’artifice, tête en l’air
En remontant la rue tous les trois jusqu’au cours
Gambetta, et là, au-dessus du carrefour
Qui fait l’angle avec la rue de l’abbé Boisard
Il y en a un sur son balcon qui joue du cor
Son lamento dénote au milieu du concert
J’ai l’impression qu’il joue la sonnerie aux morts

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samedi 20 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 6/16

VI

Dimanche 22 mars, je veux aller chercher
Du pain avec le chien, qui déjà s’impatiente
Je sors une autre attestation sur l’imprimante
Mais j’hésite longtemps sur la case à cocher
Est-ce un achat de première nécessité
Ou les besoins d’un animal de compagnie ?
Je laisse les dilemmes de l’épidémie
À l’appréciation du juge des libertés

À la boulangerie, les clients font la queue
En respectant la distanciation sociale
La file s’étend le long du trottoir, un peu
Comme un téléski, sans perche, à l’horizontal
On se laisse porter par cette mécanique
On patiente, on médite jusqu’à l’arrivée
L’air est doux, la ville est calme, on croit rêver
On songe à Duhamel, à l’Union Soviétique
Et l’on se dit qu’on pourrait être interviewé
Où sont les caméras de BFMTV ?
On aurait le temps, là, pour un micro-trottoir
A propos des attestations dérogatoires
Ce serait l’occasion de dire ce qu’on pense
La cote de confiance du gouvernement
Le courage qu’on montre en telles circonstances
Et nos trucs et astuces de confinement
Mais l’autre voix soudain s’empare du micro

La satire est plaisante mais tu parles trop
Jusqu’ici tout va bien, pour toi, esprit subtil
Et tu peux t’adonner à l’ironie facile
Du haut du promontoire où le chagrin te tient
Tu as le droit de refuser la communion
Mais garde toi de croire en ta propre opinion
Être surinformé, ce n’est pas l’être bien

Bonjour, à nous, j’écoute, dit la boulangère
Tandis qu’une employée la double et l’exaspère
Une table d’un mètre sur deux environ
Entre la caisse et le frigo des macarons
Matérialise une sorte de no man’s land
Il faut hausser le ton pour passer la commande
Et l’on imagine tomber les postillons
Sur le mélaminé comme des oisillons
Bonjour, je voudrais deux traditions pas trop cuites
Oui ?
              — Et puis cinq pâtisseries individuelles
Elle assemble une boîte à gâteau
                                                     — Oui, lesquelles ?
Je la vois qui respire à l’aplomb des jésuites

Alors, un éclair café, un éclair vanille
Oui ?
              — Une tartelette au citron meringuée
Oui ?
­              — Un Paris-Brest et… et et et et et et
Une tarte au frambois… ou, non, plutôt myrtilles

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vendredi 19 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 5/16

V


Dans la nuit du dix-neuf au vingt mars, je dors mal
J’entends tousser ma mère à travers la cloison
Est-ce une toux bénigne, innocente, normale
Une petite trachéite de saison
Un chat dans la gorge ? La nuit les chats sont gras
Ils nous mitonnent un œdème pulmonaire
En chantant le ronron-ronron des frigidaires
J’ai si souvent pensé la recouvrir d’un drap
Que je ne sais plus quand faut-il qu’on se méfie 
Je google des mots-clés sur la nosographie
Et la propagation des maladies virales
Car depuis son dernier séjour à l’hôpital
Elle ne sort plus ; tout ce qu’elle attrape vient
De mon épouse et moi, des enfants ou du chien
Haut-les-mains ! Haut-les-mains ! Nous avons les mains sales
Nous voilà l’un pour l’autre un coupable idéal
Nous voilà des facteurs de surmortalité
Je n’aime pas beaucoup les jeux de société
On joue au Cluedo ou au Docteur Maboule ?
C’est le pèr’ de famille avec la pince à sucre
C’est le fils ou la fille avec n’import’ quel truc
C’est le morveux qui s’est mouché dans sa cagoule
C’est qui qui sait qui c’est qui va tuer grand-mère
Dans la chambre à coucher avec la grippe aviaire ?

Pourquoi n’écris-tu pas des choses qui t’élèvent ?
Tu es inquiet, sans doute, mais rien n’a changé
Regarde par la fenêtre, le jour se lève
Le ciel a pris des teintes roses, orangées
Toute la ville est étendue dans sa lumière
Le chantier du square, en bas, est à l’arrêt
Les matériaux sont entassés contre un muret
Mais de l’herbe a poussé, et les arbres sont verts
Te souviens-tu de cet extrait de l’Œuvre au noir
Le beau roman de Marguerite Yourcenar
Quand Zénon, au chevet d’une pestiférée
Donne à sa cousine ce conseil éclairé
Il ne faut pas, dit-il, respirer le parfum
Des rues, ni s’enquérir du nombre des défunts

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jeudi 18 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 4/16

IV


Mercredi 18 mars, au petit-déjeuner
Je regarde les journaux en ligne égrener
La liste des mesures que les états prennent
Contre la pandémie, comme on dit désormais
On parle de confinement à l’italienne
Et l’image me vient d’une glace en cornet
Il y a longtemps dans les allées du Luxembourg
Ça coulait sur les doigts, on léchait tout autour

Les dépêches AFP semblent des anecdotes
Incongrues, bizarres, des titres fantaisistes
Des idées de roman, des trucs de scénaristes
Il est assez pénible de prendre des notes
Mais j’insiste : L’inde a fermé le Taj Mahal
On affrète à New York un navire hôpital
La Belgique opte aussi pour le confinement
Et l’Agence Française du Médicament
Rationne les boîtes de paracétamol
Ryanair interrompt la plupart de ses vols
On dénombre à Paris cinq-cent-dix-huit PV
Rédigés pour déplacements injustifiés
On ferme la frontière USA-Canada
On annule l’émission contre le Sida
On reporte Roland-Garros et Paris-Nice
Madagascar, Les Seychelles, l’Île Maurice
Interdisent leurs ports aux bateaux de croisière
Dix-sept pays d’Afrique ferment leurs frontières
Des drones patrouillent dans les rues de Madrid
L’OMS qualifie le dénommé COVID
D’ennemi de l’humanité

— Ce n’est pas rien
Dit une de mes voix, sept milliards de terriens
L’autre répond
— Tu vois ? Ton cynisme est battu
L’épidémie t’émeut, enfin, l’admettras-tu ?
Je ne sais pas si ça m’émeut ou ça m’étonne
Tu ne vis pas, mon vieux, tu penses, tu raisonnes

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mercredi 17 juin 2020

La Covidie par Hervé Gasser 3/16

III


Le mardi dix-sept mars, en fin de matinée
Je cherche un antonyme pour indispensable
Qui n’ait pas la lourdeur de non-indispensable
Et traduise la raison d’être confiné
Je trouve : superflu, négligeable, accessoire
Secondaire, inutile et superfétatoire
Dans ma tête une voix dit en ironisant
On t’a mobilisé en t’immobilisant

Le président hier a déclaré la guerre
C’est la guerre, la guerre, la guerre, la guerre
La guerre et celle-là, il faut rester chez soi
S’occuper des enfants, cuisiner des légumes
Mais plus il dit la guerre - il répète six fois
Et plus dans ta carafe augmente le volume
De la voix sournoise, la voix des idées noires

Encore un coup mon vieux que t’es pas dans l’histoire
Ou plutôt si, t’y es : dans une histoire drôle
Une autre Drôl’ de guerre, au plus un jeu de rôle
Tu prends pas le maquis avec la Résistance
On te prie de faire preuve de résilience
Et de bien mettre en œuvre les gestes barrière
Plutôt que déserter et gagner l’Angleterre

Arrête, Jean Moulin, ton moulin, ton cinoche
Dit la voix du pékin moyen dans ma caboche
Estime-toi heureux de rester à l’abri
Avec tes deux enfants, ton épouse et ta mère
Et pour toute mission d’épargner la patrie
Par quelques consignes d’hygiène élémentaire

Cette voix qui m’endort, m’apaise, m’assagit
C’est la voix labrador, Ikea et Lodgy
Je n’aime qu’à moitié son style et sa morale
De fonctionnaire à l’éducation nationale
Mais la moitié suffit quand on n’est plus entier
Mes deux voix se relaient dans le même boîtier
La seconde télécharge une attestation
Sur le site intérieur.gouv.fr
L’imprime au verso d’une feuille de brouillon
Et coche la case des courses nécessaires

Le rayon frais de La Vie Claire est presque vide
On a dévalisé tout le papier toilette
Idem à Casino pour au moins trois palettes
De packs de lait – l’ambiance y est bizarroïde
Le vigile à l’entrée qui filtre les clients
Porte un masque anti-pollution noir et des gants
On entre au compte-goutte et puis l’on déambule
Seul au milieu des gondoles réfrigérées
Comme un scaphandrier. On s’entend respirer
On prend les derniers yaourts avec des scrupules
On tire son trolley comme en apesanteur
Et quelque part dans les néons, des haut-parleurs
Dictent le protocole du passage en caisse
Pour se tenir à plus d’un mètre de l’hôtesse ----

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La Covidie est le journal tenu par Hervé Gasser du 15 mars au 9 mai 2020.
Ce journal divisé en 16 chants est écrit en alexandrins rimés.

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posted by Lucien Suel at 07:54 0 comments