lundi 23 novembre 2009

SK8 (5)

5
tu pourras aussi danser
si tu casses ta planche
breakdance broken board
keep on rolling un lieu
mythique le Burnside la
glisse le skate sauvage
le skater dans la ville
comme un ange sur roues

tu vas montrer tes
best
tricks grinder acrobate
sur le coping au milieu
des graffs des tags des
fresques fluos couvrant
le fond et les bords du
bowl des restes de café
de coke d’ice-tea ou de
bière
No Use For A Name
punk californien pétant
dans les écouteurs punk
encore ska sk8 hardcore
en accompagnement video
It’s Time Tony Hawk sur
playstation tu imagines
tu rides la
Toy Machine
d’Ed Templeton
in skate
we trust tu le cherches
sur Myspace sur Youtube

tu te fais filmer video
pour la transmission de
tes vertiges aux autres

Riders On The Storm Les
portes de la perception

Riders On The Skate ton
goût de la courbe skate
c’est plus un art qu’un
sport pour toi c’est ta
danse c’est ta façon de
te battre lutter contre
la gravitation le lourd
ta méthode d’expression

tu connais son histoire

inventé en 1961 par les
surfeurs Mickey Munoz &
Phil Edwards Californie
pour les journées vides
lorsque l’eau est plate
zéro vague et zéro surf

tu connais les noms des
pionniers Rodney Mullen
Tony Hawk qui réussit à
faire le 1er 900 degrés
Danny Way le
ramp rider
qui sauta par dessus La
grande muraille et puis
Steve Caballero et Mark
Gonzales ou bien encore
Natas Kaupas tes idoles

tu as tout ce qui t’est
nécessaire pour devenir
un perdant magnifique à
l’assaut des rails
over
the gaps sauts d’espace
les marches à monter ou
à descendre un tremplin
vers le ciel tu dis que
le skate c’est comme un
escalier qui ajoute des
marches supplémentaires
pendant que tu t’élèves

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mardi 17 novembre 2009

SK8 (4)

4
skaters silencieux rien
que le bruit des trucks
glissant sur le goudron
pierre ou béton bois ou
métal pour le grind les
mots sont remplacés par
les gestes ou attitudes

la violence est tournée
vers soi-même vois vois
la main du skater c’est
une main pendante c’est
tout le contraire de la
main martiale du boxeur

tu ne peux te passer de
ta planche elle te suit
tu la suis elle est toi
board qui te grandit te
prolonge tu visites les
skate-parks de l’Europe
des Blocks de Bercy aux
Jardins du Trocadéro et
aussi à Paris le Street
Park Jules Noël pour la
descente et le flat les
berges du Rhône c’est à
Lyon le Cosanostra Park
Skate à Chelles le bowl
des Marquisats à Annecy

cette piste est ouverte
seulement aux freaks de
skateboard & de rollers

Hypnoz Park près d’Albi
park du Hangar à Nantes
puis le bowl du Prado à
Massilia et ailleurs en
France La Défense Paris
trop top le spot là-bas

à Prague les skateparks
le Mystic Skatepark sur
l’île de Stvanice et en
Autriche à Feldkirch le
skatepark de l’Oberland

et aussi ton rêve rider
au Waterfront Skatepark
dans le Michigan ou sur
les flats de Californie

skate tout est possible
tu pourras même gaufrer
tes fesses sur un skate
park en teflon au cours
d’un flat ollie contest

c’est la street culture
hip hop au début et pop
rock ensuite du punk et
du métal supplantant le
hip hop Black Flag Dead
Kennedys punk garage et
Jesus Lizard et Burning
Heads american hardcore
avec Henry Rollins puis
drum ‘n bass et concert
reggae pendant le skate
contest Community Sound
System & Desmond Dekker

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vendredi 13 novembre 2009

SK8 (3)

SK8
suite
tu tentes les tricks tu

élabores les figures tu
en établis la liste que
tu répètes furieusement
jour après jour de soir
en soir de spot en spot

ollie ollie ollie ollie
flip rock slide sad air
ollie air contorted air
walk ollie mute air 360
variale hand plant wall
ride ollie mute air 180
wheeling one foot ollie
grind dans un corner to
boardslide nollie fifty
fifty axel grind switch
flip back kickflip nose
grab ollie transfer hip
avec coping fakie ollie
skate fish disaster pop
shove it flip nose ride
wheeling back side tail
side to fakie flip back
side switch nose manual
revert fakie five o pop
out manual revert front
nose wheeling back nose
boneless shove-it front
side ollie alley oop to
fakie nollie to roll in
nollie flip drop in air
nollie inward heel flip
flip to frontside grind
backside ollie shove it
nose slide to fakie hop
to hop nose grab nollie
heel flip out back tail
wheeling front side pop
nose slide blunt nollie
flip out casper flip to
manual revert tail back
no comply front side to
fakie ollie air pop out

le skate c’est tuant et
c’est épuisant et c’est
éreintant et c’est bien
c’est épuisant et c’est
exténuant et c’est cool

skate skate skate skate
boarding is not a crime

le trick est un truc et
les deux trucks ne sont
pas des trucs même pour
faire des tricks ils ne
sont pas non plus poids
lourds mais des essieux
d’aluminium des essieux
pour aller vers le ciel

lever les yeux vers les
cieux et bondir dans la
galaxie étoilée avec le
Surfer d’argent le John
Silver de l’enfance une
jambe de bois posée sur
la planche d’érable île
au trésor sur la mer de
béton les lieux secrets
du skate les bons spots
bien cachés pour rouler
plaisir en bandes clans

le skateboard chacun de
son côté pour toi ça ne
s’appelle pas skate non

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mardi 10 novembre 2009

SK8 (2)

Les 64 premiers vers (épisode 1) de SK8 (sk-eight), long poème en vers justifiés de 23 signes chacun ont été publiés précédemment sur le spot de Silo.
Pour achever le ride, les 359 vers restants à suivre ici en 6 épisodes.

SK8
2
tu prends le rail tu es
seul on board free as a
bird sur ta planche ton
crâne sous ta casquette
et un crâne sérigraphié
sous la planche K Skate
single skull tu avances
down by law tu te tiens
glisses debout entre le
tail et le nose vivante
cathédrale de crânes tu
te dresses tu kiffes la
furtive fureur de faire

fuck barres anti-skates

pour assaillir la vague
de béton tu pourrais te
protéger avec casque et
coudières gants de cuir
et genouillères mais tu
n’acceptes comme armure
que ton sweat XL ou ton
long T-shirt Vision ton
large pantalon un baggy
mémoire un vieux dicton
plus l’homme est balèze
plus large son pantalon
descend jusqu’à la raie
des fesses et montre le
caleçon un peu comme le
haut du string pour les
skateuses débutantes du
Super Girlie Skate Camp

elles te regardent avec
plaisir elles te voient
venir avec tes godasses
top la classe des Natas

ho ollie lol ça décolle
olé hop hop ça saute ça
s’envole joli ollie hop

trottoirs bancs marches
escaliers rampes bornes
d’incident ne sont plus
des obstacles tous sont
devenus les partenaires
du skateur ses amis ses
alliés dans la concrete
jungle
tu rides le wall

le mur tu rides le rail
tu rides la rampe tu la
fais gémir acier contre
acier ça scie grinde et
grince ça crisse grinde
vibre et geint c’est du
grindcore en free style
du germ free adolescent

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lundi 2 novembre 2009

ROSE DEVANT ROSE DERRIERE




Naissance des éditions Contre-mur, créées par Caroline Scherb et Nicolas Tardy à Marseille.
Premier ouvrage publié : "Rose devant rose derrière", poster de Lucien Suel.
Il s'agit d'un poème en vers arithmogrammatiques, huit triangles formant une rose des vents simplifiée.
Ci-dessous, les parties NE et NO du poème.


NE

SUCE

NI LES

POMPIERS

À LA LANCE

NI LES STARS

VIEILLISSANTES

CONTENTE-TOI DES

GLACES CHOISIS UNE

À DEUX BOULES ORDURE

ET MERCURE AVANCE VERS

UN DÉVELOPPEMENT DURABLE


NO

DONT

TRY TO

BLOW THE

JOB INSIDE

UP SEE NORTH

WESTERN NO WAY

OUT ALIVE NOBODY

NOWHERE BROKEN SEA

THE SHIP COMES UNDER

PEOPLE WAITING LONGING

FOR RAIN WORDS IS A WORD


La présentation de la nouvelle collection aura lieu à Marseille le samedi 7 novembre à 19h, dans la fabuleuse librairie du Lièvre de Mars, une soirée organisée par l'association Autres et Pareils, en partenariat avec Contre-mur et les éditions de La Table Ronde.
Au cours de la soirée, l'auteur lira deux extraits de "La patience de Mauricette" et présentera la première performance-lecture intégrale de ROSE DEVANT ROSE DERRIERE.

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mercredi 28 octobre 2009

ISLAND(S)

These are the books I would like to take with me when I live on a desert island :
Island
(Huxley Aldous),
The Island of Dr. Moreau (Wells H. G.),
Island
of love (Cartland Barbara),
Island
of the Day Before (Eco, Umberto),
Five on a Treasure Island (Blyton, Enid),
Island
of the Doomed (Dagerman, Stig),
Islands
in the Stream (Hemingway, Ernest),
The Island of Adventure, (Blyton, Enid ),
Five on Kirrin Island Again, (Blyton, Enid),
Adventures of Tintin "The Black Island" (Hergé),
The Possibility of an Island (Houellebecq, Michel),
The Island of Sheep (Buchan, John),
Shutter Island (Lehane, Dennis),
Treasure Island (Stevenson, Robert Louis),
Concrete Island (Ballard, J. G.),
Hobson's Island (Themerson, Stefan),
John Bull's Other Island (Shaw, George Bernard),
No Man Is an Island (Donne, John),
Station Island (Heaney, Seamus),
An Outcast of the Islands (Conrad, Joseph),
Barrier Island (MacDonald, John D.),
Easter Island The Mystery Solved (Heyerdahl, Thor),
Ellis Island A Reader and Resource Guide (Perec, Georges; Bober, Robert),
Hawaii The Past, Present and Future of Its Island-kingdom - An Historic Account of the Sandwich Islands of Polynesia (Hopkins, Gerard Manley),
Jerry of the Islands A True Dog Story (London, Jack),
Money Makes You Crazy Custom and Change in the Solomon Islands (McDonald, Ross),
Mysterious Island (Verne, Jules),
No Man Is an Island (Merton, Thomas),
Of Time and an Island (Keats, John),
Penguin Island (France, Anatole),
Pig Island (Hayder, Mo),
The Aran Islands (Synge, John M.),
The Floating Island (Verne, Jules),
The Greek Islands (Durrell, Lawrence),
The Swiss Family Robinson Or Adventures in a Desert Island (Wyss, Johann, David),
Victory: An Island Tale (Conrad, Joseph),
Virgin Islands (Vidal, Gore).
Lucien Suel

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mercredi 21 octobre 2009

Jack Kerouac In Memoriam Memory Babe


Jack Kerouac
Né le 12 mars 1922 à Lowell (Massachusetts)
Mort le 21 octobre 1969 à St Petersburg (Floride).

A l'occasion de cet anniversaire, voici le premier paragraphe du préambule à ma traduction de l'inédit "Book of Sketches" qui paraîtra en mars 2010 aux Editions de La Table Ronde sous le titre "Livre des esquisses".

Jack Kerouac se comparait à un musicien de jazz soufflant son solo. Dans ce recueil, il se présente, sur la route, entre New-York et San Francisco, au Mexique ou au Maroc, ou encore de Paris à Londres, crayonnant des esquisses en mots ; poète, musicien et peintre. On l’imagine entre 1952 & 1954, avec sa chemise à carreaux, sortant de sa poche de poitrine un carnet, notant, pressé d’écrire pour capturer le moment, saisir ce qui se déroule ou se repose devant ses yeux, apparemment sans effort, « esquissant » pour unifier sa vision de l’Amérique, une série d’ajouts à la tapisserie de sa prose spontanée. Une quinzaine de carnets qu’il tape quasiment sans corrections en 1959, et qui deviennent ce « Livre des esquisses ». Esquisses présentées pêle-mêle, dans un ordre non-chronologique, presque un cut-up mental, écriture ouverte, à la fois réaliste et lyrique, n’oubliant jamais la beauté, utilisant le tiret pour marquer la fin d’un solo, d’une envolée. Jack Kerouac est dans le concret, dans le cadre d’une vérité intérieure. Jamais de nostalgie, tout est important, pas de hiérarchie dans les notations, tout ce qui est écrit devient précieux. Il choisit une scène à cause de son potentiel d’obsession pour l’âme, quelquefois tellement inspiré qu’il plonge dans le flux de conscience, visions aperçues par la vitre d’une voiture rapide, ou ce qu’il nomme « tics », souvenirs éclairs, rêves éveillés.
... /...
Lucien Suel
Photographie de Jack Kerouac en 1956 par Tom Palumbo.
Ajout du 6 novembre 2009 : Un lien vers Train de nuit, le blog d'un autre Jack avec des documents vidéos très intéressants.

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vendredi 16 octobre 2009

Kurt Schwitters en Norvège


Dans les années 30, Kurt Schwitters venait tous les étés sur la petite île de Hjertøya dans le fjord en face de la ville de Molde. C'est de là qu'il réussit à s'enfuir, au moment de l'invasion nazie en avril 1940, quand la ville fut complètement détruite par les bombardements allemands.
Il a peint ce tableau sur l'île de Bjørnsund située plus loin dans la mer. La maison du milieu est celle de Grete Kleppen, qui vient de traduire « Mort d’un jardinier » en norvégien.

Ce tableau, peinture sur bois, 74 x 74 cm, se trouve au Sprengel Museum à Hanovre.

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lundi 12 octobre 2009

Francis Ledwidge "Les rois morts"

Les rois morts

Tous les rois morts sont venus me visiter
En rêve à Rosnaree.
Quelques étoiles brillaient faiblement dans l’aube
Et la rosée perlait au bout des épines.

Et chaque roi mort parlait avec douceur
De la gloire passée.
Il était trop tôt pour l’alouette,
Mais les ténèbres étoilées se coloraient d’or.

Je prêtai l’oreille aux plaintes
Que trois rois d’Irlande mêlaient à leur chant.
J’entendis un coq chanter dans un clos de noisetiers,
Et là-haut, dans la pâleur de l’aube, des alouettes battaient des ailes.

Et moi aussi, je racontai aux rois une histoire
De gloire ancienne, la quatrième lamentation :
On entendait comme des boucliers en mouvement
Là-haut dans la verdure des champs et là-bas dans les labours.

L’un des rois dit : « Nous qui sommes toujours rois,
Avons entendu ces lamentations au plus profond de notre être. »
Une musique douce s’échappait de plus d’un bec d’oiseau
Et sur la colline, l’aube s’installait majestueusement.

L’un des rois dit : « Là d’où nous venons,
On n’entend plus aucun chant, ni la mélodie cristalline des branches,
Le cœur lourd, nous piétinons les ombres ;
Dans les prairies moelleuses, les oiseaux sont muets. »

L’un des rois dit : « Comme les poètes sont morts
En même temps que tout ce qu’ils aimaient,
Leurs pensées inexprimées, comme des averses de pétales,
Lancent des flammes grises et bleues sur les heures qui passent. »

L’un des rois dit : « Nous entendrons de nouveau
A Rosnaree, le lourd piétinement des hommes. »
Une bombe éclata près de moi, là où je dormais.
J’ouvris les yeux, il faisait jour en Picardie.

Francis Ledwidge
Traduit de l’anglais par Lucien Suel

Ce poème de Francis Ledwige (1887-1917) a été publié par C. E. Déquesnes dans le Supplément au n°10 de la revue Passages

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lundi 5 octobre 2009

Silo (52) Dennis Lehane

Dennis Lehane. Un pays à l’aube.
Rivages / Thriller, janvier 2009.
Je te traîne dans un silo à grains et je te découpe petit bout par petit bout jusqu’à ce que t’en crèves. page 746

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jeudi 1 octobre 2009

Oraison au marteau

"Oraison au marteau" est un poème d'Alfonsina Vandenbeulque, "Celle-Qui-Met-Ses-Pieds-Sur-Les-Semelles-D'Arthur-Rimbaud".

Oraison au marteau,
Quelle lame est sans défauts ?

Oraison au marteau,

J'ai commis le tragique péché
Du maçon, qui gâche son mortier.

Qu'il crève, chaque fois
Que glougloute le dindon-roi
A la caroncule enflée.

Ô raisin, ô jardin,
Quel âne est sans défauts ?

Que celui qui n'a jamais bêché
Creuse le premier trou,
Ouvre la première bière !

Que comprendre au pétrole ?
Il faut qu'il fuie, qu'il coule, qu'il décolle !

Ô maisons, ô bateaux !
Alfonsina Vandenbeulque

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mardi 29 septembre 2009

Prose du ver

"Prose du ver" : nouvelle écrite en 1991, publiée la même année par les frères Poincelet dans la collection "Histoires grotesques" chez Lune Produck, avec des illustrations de Dominique Leblanc.
Prose du ver

Au-dessous de la ceinture, mon corps s’est desséché. La partie supérieure qui me permet encore de considérer l’existence, est coincée dans une fourche d’un pêcher rabougri. Je vais mourir dans l’espace aérien, à deux mètres du sol. Le sort est ironique.

J’avais identifié, près de la maison, un majestueux plant de datura. Je m’en étais préparé une importante décoction que j’avais goulûment absorbée. Je ne savais pas quel était mon animal-totem. La curiosité me poussait.

Je me tortillai un moment sur le sol, puis parvins à m’enfoncer sous une feuille de carton ondulé, détrempé par les récentes pluies. La fraîcheur de mon asile, la douceur de la terre meuble et le voisinage des cloportes m’enchantaient. Je me moulais entre deux rainures du carton dans la ténèbre protectrice. Mon occiput fouillait le sol spongieux, recherchait l’entrée de l’abdomen maternel. Je mâchais la terre arable, suçais les déchets organiques, filtrais les sels minéraux et les oligo-éléments. J’étais un boyau dans le boyau.

Soudain, la cuisante lumière du jour m’enveloppa. Je fus saisi par une main puissante. J’eus à peine le temps de me débattre que je tombai lourdement au fond d’une espèce de cuve en fer-blanc, au milieu d’un gluant amas de corps enchevêtrés. L’obscurité se fit et je sentis que l’on nous transportait. Les sensations que me produisait le contact de tous ces corps nus emmêlés, étaient enivrantes. Je me roulais au sein de la masse dans un état d’excitation incroyable. Glissant sur le mucus, humant la chaude humeur des chairs amalgamées, je manquai défaillir. Je me faufilais dans ces méandres, me vautrais dans cette fiévreuse promiscuité, accrue par les mouvements chaotiques que le déplacement donnait à la cuve. J’étais emporté. Le voyage de rêve se termina abruptement.

En pleine lumière, je me convulsais dans le poing d’un inconnu. Un ignoble harpon de métal s’enfonça dans mon intimité. Mes muscles meurtris furent sauvagement retroussés à l’intérieur de mon corps qui, par son poids, s’empala le long de la tige acérée. Une sourde souffrance irradia dans mon ventre. Le viol immonde n’épargna que le haut de mon corps. Désespérément, je secouais la tête. Mon persécuteur me lâcha et je me retrouvai pendu à cinquante centimètres du sol, dans le soleil. Le métal me brûlait l’intérieur. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais encore en vie, encore conscient.
Le filin qui me retenait se déplaça. Un mouvement rapide se fit vers le bas. Je vis avec terreur que j’étais maintenant suspendu au-dessus d’une étendue aquatique. Je n’avais pas eu le temps d’envisager le pire qu’il s’était produit. J’étais sous l’eau. Curieusement je ne m’étouffais pas. Ma situation était même moins désagréable. J’avais retrouvé une lumière moins violente, tamisée par la pellicule de lentilles qui recouvrait la surface de l’eau. Je pesais moins sur le câble à cause de la poussée d’Archimède, et la fraîcheur de l’élément liquide était bienfaisante à mes chairs tuméfiées par le pal.
Je commençais à m’habituer à l’idée d’une jouissance possible quand la gueule monstrueuse d’une tanche s’approcha de moi. Je tentais ridiculement de détourner mon visage, mais le mufle patibulaire me suivait continuellement. Je me laissai aller. Le museau humide s’approcha. Les lèvres de la créature se fermèrent autour de ma tête raidie. Une sensation de chaleur me saisit et la tanche recula doucement en gardant la bouche fermée. Ce massage inattendu me fit un bien extrême, d’autant que la bête recommença plusieurs fois son manège, me gobant de plus en plus profondément. Chaque fois que ses lèvres m’engloutissaient, je me forçais à l’immobilité, et même à une certaine rigidité, pour apprécier davantage la douceur du traitement.

A un moment, la tanche essaya de m’entraîner plus bas, vers le fond vaseux. Une douleur fulgurante me traversa. Je fus brutalement arraché à l’étreinte buccale. Je jaillis hors de l’eau à toute vitesse, entraîné par le câble. Je décrivis un grand arc de cercle et tombai dans les branches de ce pêcher riverain.

Extrême était la souffrance qui me taraudait l’intestin. Des cris furieux m’assourdissaient. Des jurons innombrables faisaient vibrer l’air. Puis le silence revint. Mon ventre s’était déchiré. Le harpon d’acier s’était détaché.
J’avais retrouvé une certaine liberté. Mais à quel prix ? Mon intégrité physique avait été bafouée. Je ne maîtrisais plus mes fonctions digestives. Et surtout, j’étais loin au-dessus du sol, incapable de rejoindre ma terre. Le soleil, heureusement, cautérisait mes blessures.

Depuis des heures, je suis là, à demi-desséché, complètement hébété. C’est un forficule qui me montre le chemin de la vie, me donne l’illumination. En le voyant s’extirper d’une pêche à moitié mûre, je comprends où est mon salut. Je me traîne au bord d’une craquelure du fruit, me glisse péniblement à l’intérieur. Je retrouve l’humidité, l’obscurité et la nourriture. La vie est belle. Le ver est dans le fruit.
Lucien Suel

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jeudi 24 septembre 2009

Une lecture de "La patience de Mauricette"

Sur le site de Libélabo, Audiolivre à voix haute, je lis deux extraits de mon roman :
1. Extrait du chapitre 6, pages 79 à 83 (l'accueil de Mauricette Beaussart à "La Clinique")
2. Extrait du journal de Mauricette rédigé pendant son séjour à "La Clinique", pages 194 à 197.
Enregistrement réalisé à Paris le 18 septembre 2009 par Frédérique Roussel.

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lundi 21 septembre 2009

Une image trouvée par Yann Dissez

Cette dame attend patiemment, mais son prénom ne commence pas par la lettre M.

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mardi 15 septembre 2009

Un poème trouvé par Julien d'Abrigeon

(clic pour agrandir)

Note de l'éditeur : Ce poème vaut surtout pour sa "chute" et donnera raison à certaine personne qui m'écrivait récemment que je savais vendre ma "salade". Notez bien que l'apparition de ce produit en hypermarché est tout à fait saisonnière et n'est que le fruit d'une coopération ponctuelle entre l'épicier et les Cafés Littéraires de Montélimar. Merci à Julien d'Abrigeon.

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vendredi 11 septembre 2009

Sur la piste d'Arthur Cravan (3)

Voici la dernière lettre qu’Arthur écrivit de Terre-Neuve à Renée. Les autres lettres du lot ne sont pas tellement intéressantes à reproduire ici. Arthur annonce son projet de s’enfuir au Mexique. Dans “Colossus” (Ballustrada n° 4, 2004) j’ai déjà parlé du séjour de Cravan au Mexique, où il épousa Mina Loy tandis qu’en France l’attendait toujours sa femme Renée. Les lettres que Cravan a écrit à Mina ont déjà été publiées ailleurs.
Port-Union, Terre-Neuve, le 19 octobre 1917

Ma chère Renée,

Je travaille sur un bateau de pêche. Nous naviguons sous drapeau danois, mais l’équipage se compose surtout d’Islandais. Nous pêchons sur Grand-Banks, un énorme banc de sable plus grand que Terre-Neuve elle-même. Il faut que je te dise que c’est un travail vraiment dur. Et sale en plus. Au fond c’est dégoûtant et je ne comprends pas comment je réussis à tenir bon. Je ne peux plus voir de morues. Mais que mange-t-on ici tous les soirs ? De la morue! Qu’est-ce qu’un poète / boxeur cherche ici? Je mène une vie inhumaine, je suis au bord du désespoir et je te supplie de m’envoyer du fric.
William Coaker fait de son mieux pour aider le village qui a été fondé par la Fishermen’s Union Trading Company. Il dirige le syndicat et soutient les intérêts des pêcheurs dans son journal “The Fishermen’s Advocate”. Le cousin d’Oscar Wilde aimerait bien y insérer un article sur son expérience de la vie de pêcheur, mais sans doute, vaut-il mieux me taire. Coaker d’ailleurs ne m’oublie pas et on est en train d’achever “The Bungalow”. C’est le nom de cette maison magnifique, mais qui détone parmi les pauvres petites maisons de pêcheurs ici dans la Bonavista Peninsula. Ma chère Renée, envoie-moi de l’argent, car je ne tiens plus et tout compte fait, je ne suis pas en sûreté ici.
Dans la baie survolée chaque jour par des balbuzards, il y a une goélette sous drapeau mexicain. Pour autant que je sache, le Mexique n’est pas mêlé à cette foutue guerre et je pense que discrètement, je vais me renseigner sur la date de son départ.

Je t’aime
Arthur


Références :
Jean-Pierre Begot, Arthur Cravan Oeuvres, Editions Gérard Lebovici, 1987.
Blaise Cendrars, Le Lotissement du Ciel, Editions Denoël, 1949.
Johan Everaers, Colossus, Ballustrada 18 n° 4, 2004.

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mardi 8 septembre 2009

Sur la piste d'Arthur Cravan (2)

Le récent évènement de la braderie de Lille nous incite à publier la suite d'un article publié ici en août 2006, un article rédigé par notre ami néerlandais Johan Everaers qui eut la fortune de trouver sur une brocante d'Audresselles un paquet contenant des lettres originales d'Arthur Cravan. L'ensemble du dossier fit l'objet d'une publication dans le numéro 184 de la revue "Action poétique" dirigée par Henri Deluy.
"Silo" vous propose en deux séries les autres lettres d'Arthur Cravan précédées d'un commentaire de Johan Everaers.


Le vrai nom d’Arthur était Fabian Lloyd. Le courrier qu’il attend de sa femme doit être adressé maintenant à un de ses pseudonymes. Après son séjour à Curling, Arthur s’habillera désormais en homme et nous ne pouvons que deviner quel a été le boulot qu’il faisait dans cette ferme isolée. C’est dommage que le mystère Frost ne soit pas encore résolu. Frost est né à Philadelphie et je sais aussi qu’il est mort fin 1917. Je n’ai pas réussi à trouver l’endroit ni la date de sa disparition. Des recherches dans les archives communales de Corner Brook n’ont abouti à rien. Dans le Western Star, les noms de Frost ou de Cravan ne figurèrent jamais. Il faudra donc aller à la recherche du nom de Marie Lowitska.
Dans sa lettre du 25 septembre déjà, Cravan prévoit une période difficile pour le vieux Frost, tout comme son fils artiste-peintre, et devenu célèbre comme illustrateur. De chagrin, le bonhomme a détruit les oeuvres de son fils, mort avant son trentième anniversaire. [J. E.]
Port Union, Terre-Neuve, le 29 septembre 1917

Ma Bourguignonne,

Hélas, toujours sans nouvelles de Paris. Chère Renée, écris-moi s’il te plaît, comment vous allez tous. Surtout, envoie tes lettres à Robert Miradecque. Ce n’est que depuis quelques jours que je me suis rendu compte que je suis toujours dans un endroit tout à fait impossible. Terre-Neuve est un territoire anglais et par conséquent, je me trouve encore dans un pays en guerre, nom de dieu. Il faut que je file. En tant que Robert Miradecque, je tiendrai bon quelque temps, mais je n’ai presque plus d’argent. Ici, je ne vois presque rien de cette guerre mais ce doit être bien différent pour vous autres. Le pêcheur que j’ai rencontré à Corner Brook m’a accompagné en auto-stop sur la presqu’île de Bonavista. Hier nous avons passé la nuit à Botwood chez un vieil ami de mon compagnon de voyage. Un séjour qui n’a pas manqué m’inspirer d’ailleurs. J’y ai appris cette histoire que j’ai plaisir à te raconter : Ici à Terre-Neuve vivaient des Indiens nommés les Béothuks. Il y a une centaine d’années, Mary March était une femme Béothuk qui avait été capturée par les Anglais. Son vrai nom était Demasduit et pendant sa captivité, on a essayé de lui apprendre la langue anglaise. Ainsi, les Anglais pourraient disposer d’un interprète. Tu comprendras que………
[ quelques phrases illisibles. La lettre a été écrite au crayon] ………tandis que Mary comme le dernier de sa tribu est décédée. Je pense que les Français ont fait la même chose, par exemple avec les Indiens MicMacs sur la French Shore à l’ouest de Terre-Neuve. Pourquoi ne leur auraient-ils pas appris la langue française? Tu comprends que pour une personne bilingue comme moi c’est intéressant à savoir et peut-être qu’ensemble, avec Frost, j’en aurais appris davantage. Hélas, l’histoire a pris un autre cours. Maintenant je suis vraiment à court d’argent et je te prie de m’envoyer du pognon au Consulat Danois. Fais attention surtout d’indiquer Robert Miradecque.
Ton Arthur
Plus tard on a découvert que Renée, la femme de Fabian Lloyd, alias Arthur Cravan, alias Robert Miradecque etc., avait envoyé de l’argent au Consulat Danois à l’intention d’un des pseudonymes d’Arthur. Les lettres arrivaient à Paris par Copenhague avec la mention que le destinataire était parti sur un bateau mexicain, le Santissima Madre de Dio. Avant de quitter Terre-Neuve, Arthur donna de ses nouvelles et c’est cette carte postale qui prouve sa présence au petit village de Port-Union dans la presqu’île de Bonavista. La carte montre un énorme iceberg au large de Cape Bonavista.
Port-Union, le 4 octobre

Ma chérie,

J’ai trouvé du travail sur un bateau de pêche. Maintenant je comprends un peu mieux ce livre de Pierre Loti qu’un jour nous avons lu ensemble. C’est un labeur extrêmement dur.
Ton Arthur

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jeudi 27 août 2009

La patience de Mauricette

LA PATIENCE DE MAURICETTE
EN LIBRAIRIE

«J’ai écrit beaucoup de pages, mais je n’arrive pas à suivre. Je sais trop de choses. Je ferme comme un robinet devant mes yeux. Trop de choses qui me font peur. Je dois raccommoder mes nerfs. La Lys me suit après Haverskerque Armentières à travers Comines pour aller dans la mer. L’eau revient dans les nuages. Mon petit Émile tombe dans la pluie. Ici c’est ma peine. Je l’accomplis.»

Mauricette Beaussart, 75 ans, a disparu de l’hôpital où l’on soigne sa santé mentale. Son ami Christophe Moreel entreprend de la retrouver. Au fil de sa quête, le passé et le présent de Mauricette s’entrecroisent, tissant peu à peu le portrait d’une femme riche de ses grandes souffrances et de ses petits bonheurs.

Roman de Lucien Suel (236 pages)
Editeur : La Table Ronde, Paris
Collection : Vermillon
Prix : 18.00 €
ISBN : 978-2-7103-3145-2
GENCOD : 9782710331452

Lire les 5 premières pages du livre : ICI
Voir la revue de presse sur le blog "Lucien Suel's Desk". ICI.

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mercredi 26 août 2009

Le collectionneur d'esclaves

Le collectionneur d’esclaves.

Monsieur Spartacus est un ancien esclave qui s’est émancipé. Il a payé pour sa liberté. Il a participé au don du sang. Il est mort plusieurs fois pour que, par exemple, des chauffards sanguinaires ou des criminels abrutis puissent revenir à la vie avant leur jugement devant les cours de la république. Monsieur Spartacus connaît beaucoup d’esclaves. Monsieur Spartacus est devenu collectionneur d’esclaves. Il en possède, en corps, en esprit, en documents (images, sons, fichiers numériques...).

La principale thématique de sa collection est l’idéologie. C’est dans ce domaine qu’il conserve le plus grand nombre de spécimens, parmi lesquels aussi bien des esclaves du matérialisme marxiste que des esclaves du matérialisme libéral. Dans ces deux catégories, Monsieur Spartacus sait qu’il se trouve des maîtres et des victimes, mais tous sont esclaves. Il se souvient notamment de Léon Stalinovitch, un jeune hooligan dans sa collection d’esclaves en vidéo, un hooligan enfermé dans une prison populaire. Léon Stanilovitch s’était fait tatouer sur le front l’expression « Esclave du P.C.U.S.a». Monsieur Spartacus se demande s’il vivra assez longtemps pour voir dans les camps de la république européenne des tatouages « Esclave de la C.E.E. » ou « Esclave du F.M.I. » ou « Esclave du Progrès ». On pourrait prendre cela pour de la confusion, mais en réalité, Monsieur Spartacus se contente de vouer un sain mépris envers toutes les étiquettes. Ses esclaves n’ont même pas de codes-barres personnels. Il sait que de toutes façons, quand les esclaves se rencontrent, ils ne font que dire du mal de la liberté.

Dans la collection de Monsieur Spartacus, les esclaves les plus communs sont sans aucun doute les esclaves de la modernité, ceux qui sont attachés à la voiture, aux plats surgelés, aux prix littéraires, à la caque quarante, à l’adsl. Ceux-là se croient libres alors qu’ils sont les esclaves de leur fournisseur d’accès. Parfois même ils se créent de nouveaux liens, pris dans la glu de l’araignée internet.
La société moderne dans laquelle évolue Monsieur Spartacus favorise une forme d’esclavage à temps partiel ou choisi. Bien sûr, les chiens de garde du pâturage journalistique assurent que toutes les forces de la nation doivent tendre à assurer le plein esclavage. D’ailleurs, le parlement a solennellement affirmé le rôle positif de l’esclavage pour l’amélioration de l’augmentation de la croissance à deux chiffres. Les progrès du P.N.B. sont salués avec enthousiasme par les esclaves de l’économie. On ne dira jamais assez le rôle joué par les « chaînes » de télévision et la « presse » quotidienne qui garantissent fermement l’immobilisation de la pensée. De même, la «aceinturea» de sécurité, le « gel » des prix et le « fouet » de la concurrence sont des instruments avec lesquels la démocratie à visage humain renforce son pouvoir coercitif, libéral et social sur les citoyens tentés par la liberté.

Le citoyen en bon esclave de la publicité traîne son boulet. Son boulet est le parfait symétrique de la bedaine qu’il pousse devant lui au fur et à mesure que son obésité augmente à force de consommer les friandises que d’autres esclaves lui préparent dans les usines du monde. Monsieur Spartacus reconnaît à l’œil et à l’odeur les dents pourries des gamins esclaves du soda et des ordures manufacturées.
En plus de sa graisse, très souvent, le citoyen traîne derrière lui un lourd sentiment de culpabilité. Au bout d’un moment, après avoir été l’esclave de sa boulimie, il devient alors esclave de la forme, esclave du régime alimentaire. Il se transforme en observateur attentif des digits du pèse-personne. Il s’enveloppe dans des vêtements informes imprimés des slogans des maîtres. Monsieur Spartacus note que les esclaves portent fièrement les signes de leur écurie, le stigmate des étiquettes de marques. Parfois, certains esclaves envient la prison des autres. L’esclave de la forme court et sue pendant des kilomètres sans but. D’autres fois, il est obligé de se serrer le sexe, les testicules et les cuisses dans des caleçons de latex noirs et brillants pour tourner en rond sur une bicyclette sportive comme un écureuil dans sa cage. Ces courses punitives sont habituellement pratiquées en escouades. En d’autres endroits, les esclaves volontaires sont rassemblés par dizaines de milliers dans de vastes stades ou cirques dans lesquels ils doivent s’époumoner en hurlements continus et rythmés. En visionnant ces foules convulsées, Monsieur Spartacus sent monter en lui une certaine nostalgie.

Sur les murs du salon de Monsieur Spartacus, les devises des esclaves clignotent continuellement en lettres de néon coloré : « UN ESCLAVE, C’EST SACRE ! » « LE BONHEUR D’UN ESCLAVE N’A PAS DE PRIX ! » « ÊTRE ESCLAVE, LA VIE ! LA VRAIE ! » « ESCLAVES, PAYEZ LE JUSTE PRIX ! » «aLA LIBERTE, C’EST L’ESCLAVAGE ! ».

Pendant ce temps, ailleurs, dans le monde, les esclaves du marché reconnaissent le marché aux esclaves sur les vieilles photographies des atlas achetés dans les brocantes. L’administration leur dresse une « grille » de compétences. Les esclaves ronronnent derrière les barreaux. L’esclave du marché est accroché à sa connection à son portable à son baladeur à son ipode comme un morceau de viande au crochet de la boucherie. Il n’a même plus besoin de la voix de son maître pour enfiler sa camisole chimique ou technologique. Les esclaves de l’alcool ou de la drogue repeignent les murs de leurs prisons très régulièrement.

L’esclave du confort prend l’ascenseur avec son chien. Le chien traîne son «amaître » dans la rue. Il l’oblige à marcher derrière lui, attaché à sa laisse. Les esclaves des animaux de compagnie n’hésitent pas à enfiler leurs mains dans des sachets de plastique transparent pour saisir les excréments tout chauds pondus par leurs petits maîtres à quatre pattes.
Monsieur Spartacus a aussi épinglé dans sa cave quelques esclaves du sexe. Ceux-là sont tantôt dominateurs, tantôt soumis, toujours pathétiques.

Monsieur Spartacus porte une attention particulière à celles et ceux qui sont esclaves de leurs émotions, les fils, les filles, les pères, les mères, les frères, les sœurs. Toutes et tous entravés dans les liens familiaux tournent en rond dans la cage des relations affectives.
L’esclave des idées reçues mène une vie routinière. Il oublie qu’être esclave, c’est aussi vivre dans la peur, sans espoir de paradis. Parfois, l’esclave s’imagine libéré, mais il est simplement devenu esclave du langage, zigzaguant dans la prison des mots.

Monsieur Spartacus éprouve de la compassion pour les esclaves de sa collection. Un jour, si la vérité ne le fait pas, le garrot les rendra libres.

Lucien Suel
La Tiremande, avril-mai 2006
"Le collectionneur d'esclaves" a été publié à l'automne 2006 dans le n°1 de la revue Carbone.

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vendredi 21 août 2009

Acrostiche / Télostiche

Rossinante pat pataclop au galop
Elle double pataclop Gros Sancho
Le pataclop casque pataclop d’or
Irradie pat pataclop au couchant
Galope pat papataclop cheval fou
Il faut qu’éclate un double bang
Et pataclop Viva pataclop Espana
Un patatras Don Quichotte ébaubi
Se relève clopin clopant mauvais
Elle trottait trop vieille carne

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vendredi 10 juillet 2009

Ailleurs

En d'autres lieux, à explorer, en attendant la canicule humaine ou la grippe animale :
Le blog de la revue "Ce qui secret", avec ma participation au thème "Maintenant le oui"
Le blog éclectique, poétique et géographique Main Tenant, avec une analyse de mon travail sur Les terrils.
Le retour inattendu de Madame Beaussart en sa blogue d'Etoile Point Etoile.
Le blog de Jérôme Leroy, écrivain et saboteur...
Voir aussi dans la colonne de droite le lien "Tous les autres liens".

Silo sera au repos en attendant la moisson d'août.
D'ici là, je serai en chair, os et parole à Lodève avec les Voix de la Méditerranée du 18 au 26 juillet.

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jeudi 2 juillet 2009

Lettre à une lectrice

Le 23 septembre 2007


Chère M.,


C'était le printemps lorsque vous m’avez écrit et ensuite l'été... Non, cette année, l'été n'est pas venu. Maintenant nous avons comme un avatar d'été, un été de minuit. J’utilise (enfin) un peu de ce temps qui me reste, pour cette lettre tapotée avec deux index sur la bakélite. Est-ce que c'est ça l'esprit de l'escalier ? C'est la même chose que de manger d'abord les pêches très avancées et de garder les meilleures pour la fin. A force de toujours garder la meilleure pour la fin, elle finit par venir. Je finis par écrire.

J'ai vu que vous aviez cessé de téter le lait noir de l'aube, et donc remplacé Paul Celan par Witold Gombrowicz. C'est toujours l'Orient, c'est de là que vient la résurrection. L'Occident s'enfonce dans la mer, dans le ressentiment, dans la déconvenue de soi. Vous écrivant, j'ai sous les yeux le sous-verre avec la photo de Dylan, notre admiration commune. Ses cheveux frisottent en boule autour de son crâne avec un léger accroche-cœur sur la droite devant l'oreille (blowin' in the wind) ; dans l'entrebâillement du blouson en suédine, j'aperçois un bout de col de chemise décoré d'étoiles et de petits cœurs, la photo est noire et blanche mais les cœurs sont sûrement rouges et, sur les genoux, il a une espèce de poupée qu'on ne pourrait pas vendre sur e-Bay. (En fait, si, maintenant, on pourrait !)

A mon âge on a encore de la mémoire en quantité, un peu moins de vision (le long terme est inaccessible), et toujours beaucoup de résistance au souillé, crevard et triste aujourd'hui. Vous avez mille et une fois raison : le contraire de Mallarmé, c'est bien désarmé ! Et à tout ça, nous ajouterons l'humour. Je suis Antée, l'umour, l'umour, l'umour ! D'ailleurs Alfred Jarry (centenaire en vue) appréciait Bloy. C'est comme Bernanos, j'en parle parce que je sais l'importance de l'enfance (l'innocence) dans votre esprit. Lui disait que le monde moderne a pour seuls ennemis, l'enfant et le pauvre.

Ici dans mon poêle thébaïde, beaucoup de travail en cours et notamment terminer ce livre qui devrait vous intéresser (encore faudra-t-il trouver un éditeur qui accepte de le publier). C’est une biographie romancée, autant dire une fausse biographie, celle d’une femme amateur de littérature ; elle correspond avec des auteurs, elle tient un journal dans lequel s’entremêlent des notations de ses activités les plus ordinaires avec des citations des ouvrages qu’elle lit... C’est un travail passionnant à cause des formes diverses que j’utilise (récit, journal, correspondance, voire même entretiens). J’aimerais bien vous en proposer la lecture car vous faites maintenant partie du premier cercle de mes lecteurs, ces personnes à qui l’on pense quand on se relit à la fin d’une journée de travail.

J'ai moi aussi des bons souvenirs de lectures d’enfance sous le tube au néon grésillant, avec de temps en temps, ce soupir de fumée qui remonte dans la cuisinière à charbon. Je ne connais pas le son de votre voix mais j'ai l’impression de l’entendre lorsque je relis votre première lettre, celle qui concernait mes « Visions d’un jardin ordinaire ». Mes facultés d’émerveillement se font plus discrètes. Il devient difficile de naître à chaque instant quand l'addition des ans approche le bas de la page.

Vous me parlez de votre église interhumaine gombrowiczienne mais je ne suis pas sûr que ce cher Gombrowicz ait voulu créer une église ! J'ai lu l'été dernier, déniché dans la bibliothèque de la Villa Yourcenar, les entretiens qu'il a rédigés pour Dominique de Roux, un moment délectable. Et puisque je parle de la Villa, cela me ramène à « Mort d’un jardinier », le récit que j’ai écrit durant ma résidence là-bas. Eh bien, je n’ai toujours pas eu la réponse de X. Il mûrit très longuement sa décision. Ah, si c’était vous mon éditeur ! (Oh, peut-être un mot à féminiser ? Vous savez ce que j’en pense.) En tous les cas, soyez sûre, chère M., que vous serez parmi les premières personnes averties lorsque j’aurai une réponse définitive. (Il faudrait pour cela que vous vous décidiez à prendre une connexion et une adresse internet !)

Pour l'empathie, vous avez vu juste et j’apprécie votre réaction à la lecture de « Un trou dans le monde ». Citation : « Je vous vois comme un oiseau qui va aux bateaux (le fameux albatros ? la colombe et son rameau ?) ». Merci beaucoup, oui, sans doute, au début de ma « carrière », j'étais plutôt albatros, ensuite poulet au petit crâne presque vide, et maintenant je suis devenu un corbeau de 450 ans. Je croasse en cercles autour de moi. Et vous m'entendez. Vous levez la tête. Je suis là. Non ! Là !
Croyez-moi ! Je rêve que je m'éveille.
Je vous salue, M..

Lucien


PS : Pour les « Annales de la Villa Yourcenar », on m’a demandé « Une lettre au lecteur ». Je vous serais très reconnaissant si vous acceptiez que ma lettre d’aujourd’hui y soit publiée.


Cette "Lettre à une lectrice" est restée inédite car le projet initié par la "Villa Yourcenar" a été abandonné en cours de route. Le roman "Mort d'un jardinier" a lui été édité presqu'un an après en novembre 2008, et la biographie romancée dont je parle est finalement devenue "La patience de Mauricette", roman édité par La Table Ronde et qui sera en librairie le 3 septembre 2009, juste deux ans après l'écriture de cette lettre à M..

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vendredi 26 juin 2009

Ô BAIBIE, BAIBIE !

Ô BAIBIE, BAIBIE !

par Lucien Suel
« Mes lèvres ! Presse-les ! Presse-les ! »
Mauricette Beaussart « Mémoires »
Tu as des frissons en redescendant le chemin de la colline aux myrtilles. Le vent siffle sur tes lèvres. Tu l’entends dire : « Marylou, bonjour bonjour, je suis amoureux de toi. ». Tu rentres à la maison. Tu vois la télévision. Sur l’écran bleu qui bave dans le noir, tu regardes Madame Nina et ses lèvres rouges, bleues ou noires. Tu ne sais pas, c’est un vieux poste de télé en noir et blanc, le genre de poste qui a vu défiler le rock du bagne et une brochette de garçons dans le vent. Tu écarquilles les yeux. Tu entends quelqu’un prononcer une formule cabalistique du style : « Bibopaloula ! ». Madame Nina est enfilée dans un pantalon moulant à rayures blanches et noires, évidemment. La bande-son n’est pas synchrone. Pour tout dire, la télé n’a pas de son. Tu remplaces aisément la chose en diffusant des quarante-cinq tours à la minute sur un électrophone tourne-disques en plastique ivoire qui gratte et prend la poussière.
Tu écarquilles les yeux en voyant Madame Nina passer le doigt sur ses lèvres. C’est la fille en blue-jeans rouges (sic) de la chanson, c’est la femme aux grandes lèvres, c’est ta baibie, c’est ta baibie. Tu louques le logo d’incruste. Tu sais que c’est la télévision autrichienne, celle qu’Adolf aurait pu regarder dans la banlieue de Linz avant que Serge ne clame son nazi rock. Bon, alors elle est ta baibie aux lèvres enflammées et Serge a réuni la bande de copains : « Salut les amis ! Salut les potes ! Maquillez-vous les lèvres, les gars ! C’est le naze y roque y rock nazi rauque ! Verstanden ! » Tu ne l’écoutes pas, tu parles avec Nina, tu lui dis : « Tu me secoues les nerfs et tu me rends fou avec tes grandes lèvres de feu. Embrasse-moi pour me faire évaporer la salive, me sécher la langue et faire des papillotes avec ! Tu me conduis comme un fou, baibie ! Tu peux me conduire comme un fou dans ma voiture. » Cet air est sur toutes les lèvres. Tu continues : « Va, ma chatte ! Va, ma chatte aux pattes de velours bleu ! »
Les lèvres sont nues, les lèvres sont soulevées, les lèvres sont ourlées. «aSecoue-toi ! Baibie ! Viens ! Baibie ! » Là-bas en Louisiane près de la Nouvelle-Orléans, c’est loin de l’Autriche, on peut rêver de lèvres à gogo, oui c’est très bon, tu le sais, tu te tords gentiment. C’est agréable de sucer le bâton de sucre à l’anis. Tu t’avances vers le miroir de la penderie, juché sur les escarpins de ta maman qui ne s’appelle pas Marylou. Tu entends le petit Richard, il avance les lèvres et fait son « ouope bope heulou bope heulope bam boum » et pendant ce temps–là, Nina continue sa démon-monstration. Elle se passe le doigt par l’arrière sur les grandes lèvres, oui par l’arrière, elle se tourne sur son siège de lézeurette chaude, très chaude. Elle présente à la caméra son derrière tout rond serré dans son pantalon fuseau de ski à rayures dazistcheunnes et comment dit-on lèvres en allemand ? klein und gross ? Et tu entends le petit Richard qui ne cesse de répéter « Tout y frottis, tout y frottis, ou toutou froufrou tutti etc... » et juste-là, à ce moment précis, Madame Nina explique comment il faut passer l’index et le majeur sur les lèvres de haut en bas doucement, ou alors de gauche à droite selon la position de la tête et l’emplacement de la caméra plongée ou contre-plongée. Evidemment on n’est pas obligé d’être aussi rapide que le petit Richard, sinon on a les lèvres sèches très rapidement et ensuite elles peuvent se gercer et ça devient difficile de chanter en articulant bien parce que ça tire dans les mâchoires et au lieu d’avoir un sourire glamoureux on a un rictus et alors là ça dégringole dans les chartes.
Mais tu te rassures, Madame Nina fait aussi bien que Marylou. Elle sait exactement ce qu’il faut faire. Toutes deux font la paire. Elles maîtrisent leurs sourires, leurs sourires et leurs fourrures. Tout y frottis sur le rouge impair et passe le doigt. Elle te rend presque fou. Oui c’est vrai, elle ne se rend pas compte, tu écrases tes lèvres sur l’écran. Tu as un goût de poussière et d’électricité dans la bouche. Le saphir de l’électrophone grince et craque, voire même chuinte. Il embrasse profondément le sillon, c’est tout noir à l’intérieur. Tu as toujours tes lèvres collées à l’écran, ça dure trois minutes vingt-trois secondes. Tu n’as pas peur de te faire radiographier la tronche, tu te prends l’aperçu en pleine poire et ça éclate dans tes oreilles, éclate, oui en vérité, tutti frotti avec des lèvres pulpes de fruits.
Hou ! Hou ! Voilà Péguy ! Péguyssou ! Ta jolie Péguyssou ! Elle a les lèvres toutes bleues elle aussi. « Hou ! Hou ! Péguyssou, je t’aime ! » Tu l’aimes ta Péguyssou. Tu es un homme qui aime une femme et quand un homme aime une femme, il répéte toujours la même chose : « Je te donne tout ce que j’ai, ô baibie, tu es ma toute touttiprettie. » Tu ne peux pas l’embrasser sur la bouche à cause de cette cigarette qui reste collée à tes lèvres. Tu demandes au garçon de t’apporter un cendrier et alors une ombre de bleu-pâle fleurit sur tes lèvres mais il y a maintenant une trace de sang sur le papier et ce n’est pas du rouge baiser. Tu es saoul, tu es saoul sous ta Péguyssou et sous ta Marylou, et pendant ce temps, Madame Nina achève sa démon-monstration en gémissant à genoux sur l’écran noir et blanc de tes rêves mouillés. Tu approches ton oreille de ses lèvres et tu sens sa langue raide et gonflée s’insinuer dans le conduit auditif et tu te recules et tu constates que ses lèvres sont toutes bleues et froides et que sa langue est très chargée et que son haleine est vaguement marécageuse.
Tu es de retour dans les bayous à La Nouvelle-Orléans avec tes boules et ta chaîne de télé noir & blanc. C’est ta ruine de pauvre garçon qui a voulu réaliser un rêve inaccessible. Tu recommences à compter dans ta tête, et un et deux, et je roque, et un et deux, on va tourner sa langue dans la bouche de Ninaguyssou et de Ninarylou. « Reviens ! Baibie ! Reviens ! Tout m’est égal. Ne vois-tu pas que je pleure tout autour de l’horloge, tout autour pendant toute la nuit ? » Il y a bien des heures que tu as quitté la colline aux myrtilles. Tu n’entends plus le vent souffler dans les branches des saules. Tu as le cœur au bord des lèvres et la tête sur le bord de la cuvette. Tout autour pendant toute la nuit, tu vas l’embrasser à perdre haleine. Tu ne sais plus si ton papa est riche ou pauvre.
Tu les regardes marcher, les trois grâces, elle s’avancent vers toi, elles te tendent leurs lèvres et voici qu’en plus, ô béatitude, les voici, elles s’ajoutent, une autre gracieuse triade, à gauche de ton écran, apparaissent la petite Eva avec Helen et Brenda. Tu n’en peux plus. Vous allez vous embrasser à perdre haleine, vous manger les lèvres et la langue. Oh ! C’est si bon ! Une langue pour la bouche, deux lèvres pour l’argent mais attention, on ne tire pas la langue, on ne va pas se marcher sur les pieds, n’importe où mais pas sur les souliers en daim. C’est si bon, ça sent si bon ! Au nez ! Au nez ! Baibie ! Baibie ! Tu te mouilles les lèvres de l’intérieur comme un lapin qui fait sa prière, une baibie-lapine de playmobil-boy qui remue aussi la queue en vendant des cigarettes tachées de sang et de rouge à lèvres. « Tords-toi et crie ! C’est très bien ! Ne te pince pas les lèvres ! Ouvre la bouche ! Dis ah ! Dis iaih ! Fais aaaah ! Fais bibope ! Pince, pince et souffle ! Pince tes lèvres sur les anches ! Voilà, ça c’est hippe ! C’est pas lippe ! Secoue-toi ! Baibie ! Secoue-toi ! Fais bll ! Blll ! Bllll ! »
Tu es en nage, tout ébouriffé. Tu vas leur chanter ta chanson : « Tortillons-nous, tortillons-nous comme nous l’avons fait l’été dernier ! ». Tout le monde a l’air si triste maintenant. Tu vois le sable en petits grains collés sur tes joues dans le fond de teint, dans le bleuche, et des petits grains collés sur tes lèvres dans le rouge. Est-ce que c’est un garçon ? Est-ce que c’est une fille ? Tu serres les dents et les lèvres autour d’un gros cigare.
Tout à coup tu entends crier une jeune fille mexicaine. Le cri est sur ses lèvres sombres, elle dit à Nina que Gonzalès va rentrer à la maison à toute vitesse et que c’est tout à fait inopportun d’expliquer comment jouer avec soi-même quand on est une jeune femme sur l’écran de la télévision autrichienne sans aucun sous-titrage. Toi tu respires tous les parfums intimes de Laredo à Domrémy. Tu n’as jamais embrassé les lèvres d’un homme en étant sobre. Tu penses organiser une surprise-partie. Tu n’as jamais non plus embrassé un ours sur les lèvres. Tu vas inviter les ours à ta surprise-partie. Rouge c’est rouge, qu’est-ce que tu peux faire ? Rouge c’est rouge ! Tu peux te passer les lèvres à l’orange ou alors comme un adolescent exempt de microbes te les passer au vert fluo le jour où le monde deviendra phosphorescent. Tes lèvres ne brillent pas dans le noir. Trou rouge, c’est rouge.
Tu penses à toutes les choses que tu as vécues avec elles, avec Nina Marylou Péguyssou Eva Helen et Brenda. Tu ne connais pas le nom de la Mexicaine, peut-être Tristessa ? Rouge c’est rouge, tu veux que ta baibie revienne, qu’elle passe à l’orange ses lèvres rouges. Personne ne peut dire que tu as joué du bout des lèvres. Hou ! Hou ! Hou ! Tu sembles être ce que tu n’es pas. Tu es ce que tu ne sembles pas être. Tu tires la langue à la lune bleue du quand tu qui. Tu sais maintenant qu’il y a loin du coup aux lèvres.
Quand un homme aime une femme, il danse très lentement avec elle et l’orgue à monts se glisse dans leurs oreilles et leurs lèvres glissent le long de leur cou et se cherchent dans le noir entre les coups de stroboscopes et leurs lèvres se trouvent et s’entrouvrent et leurs bouches se trouent et la lumière se rallume et l’orgue à monts s’éteint, se fade euh-ouais et le tonnerre électrique des strato-casse-têtes prend sa place.
Tu reprends ton pied à l’intérieur de ton rêve sucré et tu commences par tremper tes lèvres dans le haut mousseux de ton premier verre de lait-fraise pendant que le tourne disques du juke-box dégueule que c’est lundi et lundi c’est pas bien et que mardi c’est déjà mieux mais que vendredi ça sera parfait oui vendredi soir tu pourras tremper tes lèvres dans le lait crémeux de sa lingerie oui mais c’est un rêve et oui en vérité en réalité tu as le vendredi dans ta tête mais tes lèvres tu les as trempées dans une quinzaine de demis pressions en écoutant autant de fois l’ami Mique te dire que lui aussi n’éprouve aucune satisfaction et qu’autant de fois tu t’es retrouvé à faire la moue dans le miroir des toilettes et que finalement il n’y aura pas de lait aujourd’hui même sans sucre. Sucre sucre c’est si doux au nez au nez c’est si doux tes lèvres et ta langue cachée derrière tes lèvres petit animal rose qui sortira bientôt de la maison du soleil levant pour jouer dans la rosée du matin.
Tu arrondis tes lèvres pour sortir un beau rond de fumée qui monte lentement vers le plafond de la discothèque et se crache dans les rayons lumineux brouillés de la boule à facettes qui tourne au-dessus des couples en danses. Finalement tu trempes tes lèvres dans ton verre de whisky et tu n’écoutes plus les tops du box. C’est le capitaine au cœur de bœuf sanguinolent qui te donne tes tickets d’avion. Tu ne fais pas la fine bouche.
Tu reçois une lettre scellée par des lèvres rouges écartées. Ta baibie t’a écrit une lettre, elles s’est tartinée les lèvres, les a serrées collées remuées mâchonnées pour bien répartir la pâte rose sur toute la surface, entre tous les plis, et ensuite elle a consciencieusement appliqué l’arrondi de ses muscles en anneaux sur sa signature au crayon feutre rose tyrien angora. Tu trouves ça bizarre de recevoir ces lèvres par la poste. Tu es devenu le leader du pack de bière. Tu vois toute la bande de petites changrilas en blouson noir serré. Tu regardes leurs lèvres bouger. Tu essaies de lire sur les lèvres mais tu ne comprends rien elles bougent trop vite. En fin de compte la suprême changrila se détache du groupe. Elle sort un tube de sa poche de poitrine, se penche par-dessus ton épaule et elle écrit en gros rouge bien gras sur l’écran de ta vieille télé noir et blanc :
BONBON POUR MA CONFITURE
SUCRE POUR MON MIEL
BAISER PARFAIT
JE NE TE LAISSERAI JAMAIS PARTIR
Décembre 2006
Ce texte a été publié dans le
n° 4 de la revue Minimum Rock'n Roll (spécial Rock & Lèvres) en mai 2007

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mercredi 17 juin 2009

Un dessin de Pierre Vella

... après un long moment tout le monde est entré dans le jardin, la procession s’interrompt, tu refermes la petite barrière de bois, le loquet retombe sans un bruit, tout le monde a trouvé place autour du jardin devant la haie vive, les quatre allées latérales sont entièrement occupées par les voyageurs qui continuent à se donner la main, deux par deux, ils ont tous le visage tourné vers le jardin, vers l’homme qui dort, l’ensemble des regards forme une roue aux multiples rayons, la tête du jardinier est le moyeu de cette roue de ce rayonnement,...
Extrait du chapitre 22 de Mort d'un jardinier

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samedi 13 juin 2009

Silo (51) Jack Kerouac

Jack Kerouac. Avant la route. La Table ronde, La petite Vermillon, décembre 1996.

« Ces gars-là – ils ont voyagé par train partout aux Etats-Unis, jusqu’à Milwaukee, au Minnesota, au Dakota – ils ont dû aller en Iowa, au Nebraska, et dans les Etats avec les silos à blé, même jusqu’au Wyoming, dans l’Ouest, à Denver, et dans les cours de chemin de fer partout, jusqu’en Californie, loin là-bas... jusqu’au Texas, avec les parcs à bestiaux, à Los Angeles, en Californie, où il y a des palmiers le long des rails. page 320

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jeudi 28 mai 2009

Un autre poème de Fabrice Caravaca

à Serge Pey
Un homme seul marche
Ses deux yeux aussi à l’envers de la tête
Trois peupliers lancent leurs bras au ciel
Quatre mots : un homme seul marche
Ses cinq doigts de la main droite dans la main gauche
Six voyelles dans son alphabet
Sept mots : six peupliers lancent leurs bras au ciel
Huit : à l’envers l’infini seul marche à sa rencontre
Neuf vies possibles pour marcher jusqu’à l’infini
Avec ses dix doigts : les cinq de la main droite dans l’autre main

Un homme seul marche
Deux : devant lui le cœur et le cœur de son cœur
Trois fois trois peupliers lancent leurs bras au ciel
Quatre mots : un seul homme marche
Il a cinq couleurs pour dépeindre le monde
Et il a deux pieds et deux bourses et deux poumons et deux fois l’infini prononcé : huit
Et il a une bouche : neuf ; qui compte
Sur les dix doigts des deux mains

Un et unique : l’infini vers lequel s’avance le seul homme qui marche
Deux : la rencontre de l’homme qui marche et de son ombre
Trois : l’image, le cœur, le corps ensemble pensés de l’homme qui marche
Quatre fois quatre peupliers lancent leurs bras au ciel
Alors cinq oiseaux viennent adorer le ciel
Ensuite se forme une nuée pour dire encore six fois
Qu’un homme est un homme qui marche vers sept carrefours
Et qu’aux huit horizons qui s’ouvrent à lui
Il en reste toujours un pour faire neuf
Et il en reste dix encore et toute une éternité

Un homme qui marche est un homme seul
Deux hommes qui marchent sont deux hommes seuls
Trois coups de tonnerre pour annoncer l’orage
Et faire s’en revenir aux quatre coins du monde
Les corbeaux oies sauvages et canards des cinq continents
Aux cinq continents il faut en rajouter un sixième
Sept mots : qui sera toujours aux hommes qui marchent
Titubant sous l’ivresse des huit divisions du sentier
Maintenant s’ajoutent neuf chênes qui lancent leurs bras au ciel
Alors bientôt dix avec celui qui marche seul vers l’azur

Un homme seul qui marche ne souffre pas
Deux : il parle avec son cœur et avec son âme
Trois : il crucifie le monde
Quatre vérités peuvent l’accompagner
Cinq arbres sans nom lancent leurs bras au ciel
Et six sens n’y suffiront pas
Alors sept sens pour l’homme qui marche
Alors huit sens pour l’homme qui marche
Une infinité pour former et déformer le neuf
Et au pas de la mule faire un avec l’inconnu et le un du dix

Un homme qui marche est un homme qui marche
Un homme qui marche est un arbre aux bras tendus
Un homme qui marche est à lui seul une forêt entière
Un homme qui marche seul a la multitude dans son cœur
Un homme qui marche seul parle aussi avec ses pieds
Un homme qui marche rejoint toujours la forêt
Un homme qui marche marche avec la terre sous ses pieds et le ciel contre sa tête
Il marche avec le soleil et la lune et il mange le soleil et la lune
Il marche pour rejoindre la forêt et tendre ses bras au ciel
Il marche toujours pour redevenir arbre parmi les arbres

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mardi 19 mai 2009

Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais

Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais

Noire et noir. La gueule et le savon.
Rouge et rouge. Betterave rouge plate
d'Egypte. Fourragère de l'ami Bidasse
natif d'Arras. Rouge et rouge. Mouron
du champ d'honneur. Couple de cerises
à l’oreille.
Verte et vertes. La main
dans le jardin ouvrier. Ligne de pois
de sucre. Salades de blé éparpillées.
Vrille du liseron autour du grillage.
Bleus et bleus. Travail et gendarmes.

Noire et rouge. La tôle goudronnée et
le mur de briques cramoisies. Noir et
rouge. Sillon du marais pourri. Sacré
Coeur sous un globe en verre.
Noir et
rouge. Corbeau croassant au-dessus du
terrain vague. Soleil boule enflammée
sur la mer. Rouge
et noir. Calicot et
drapeau des syndicats. Bannière de la
procession
funèbre. Rouge rouge rouge
rouge. Coulée de métal au bas du four
jaillissant du ventre crevé du sombre
haut-fourneau. Rouge rouge
noir noir.

Vert et noir. Têtard ondulant dans la
mousse. Vert
et noir. Champ de fèves.
Noir et vert. Savon. Savon. Peupliers
dégoulinants. Barquettes de choux sur
le marais de Salperwick. Noir et vert
et rouge et bleu. Sabot de vache dans
l’herbe humide. Tuile d’argile chaude
sous le ciel d’été. Vertes ou bleues.
Mouches des fumiers des charognes des
pommes pourrissantes. Verts et bleus.
Buvards tachés. Croûtons secs moisis.
Vert de peur et bleu pour la lessive.

Rouge et bleu. Visage vitriolé par le
gel. Rouge et bleue. Certification du
vétérinaire par tampon sur la couenne
du jambon cru. Rouge
et bleu. Tableau
didactique dans la classe. Pulmonaire
circulatoire digestif. Rouge et noir.
Pinard et bistoule. Armettez-me cha !

Bleue et rouge. Décoration au fronton
de la mairie. Gerbe d’oeillets. Rouge
et bleu. Sang et sang. Monument de la
Grande Guerre. Vimy rouge. Notre-Dame
de Lorette bleue. Souchez rouge. Vimy
rouge. Roclincourt bleu. Farbus bleu.
Carency bleu. Neuville St-Vaast rouge
et La Targette bleue et Cabaret-Rouge
rouge et Ablain Saint-Nazaire bleu et
rouge bleu vert et noir tout partout.
Lucien Suel
Ce poème a été publié dans le n° 100 (avril-mai 2009) de L'Echo du Pas-de-Calais. Une trentaine d'écrivains du Pas-de-Calais y ont participé en donnant leur vision de ce département .

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lundi 18 mai 2009

SUEL L'EXPO

Photo Laurent Guenat, Représentant à Genève pour la Station Underground d'Emerveillement Littéraire.

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jeudi 14 mai 2009

Marcel Dujardin


Fashion Gardener

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jeudi 7 mai 2009

Un bouquet pour Jack Kerouac



Comme je mettais la dernière main à la traduction de "Book of Sketches", "Livre des esquisses" (1952-1957) de Jack Kerouac, à paraître en novembre 2009 aux Editions de La Table Ronde, Jean-Pierre Bobillot se trouvant à Lowell, accomplit à ma demande le poème-action certifié ci-dessus.


"Des fleurs pour Jack"
Je, soussigné, certifie avoir vu Jean-Pierre Bobillot jetant un bouquet de fleurs sauvages (ayant coûté 12 $) dans le fleuve Merrimack (près des chutes de Pawtucket), à Lowell, Massachusetts, Etats-Unis d'Amérique, en déclarant "De la part de Lulu pour Jack !", le Dimanche de Pâques, 12 avril 2009, aux alentours de 13h. Les fleurs emportées par le courant flottèrent à perte de vue, me permettant de penser qu'elles iraient vraisemblablement jusqu'à la mer.
A compter de ce jour, ceci restera comme la première de l'action "Des fleurs pour Jack".
Signé : Earl McAlan Greene, Jr.

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mercredi 6 mai 2009

Patti Speed

Ecouter "La formule Ch'timique", version rapide de "Patismit", mon poème sur Patti Smith par Danièle Momont sur son blog "Jamais je n'aurais dit ça".

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lundi 4 mai 2009

Mort d'un ami

Michel Champendal ne répondra plus au courrier, n'enverra plus de lettres enthousiastes ou de délirantes cartes postales inventées. L'ami poète éditeur libraire mailartist bibliothécaire vient de mourir près du village de son enfance.

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dimanche 3 mai 2009

Un poème d'Endre Kukorelly



ECUME

CCCP énorme zone futuriste
boîte de conserve
d'une part archaïque, de l'autre elle a détruit, dégradé la
communauté
la ruine conserve, quiconque vit ici prend sur lui et supporte
le poids de toute cette impuissance,
se maintient tant bien que mal dans l'intemporel
silence, ruine, à la gogol, parmi des gueules animales,
les traces des civilisations
cette catastrophe est la réalité, le théâtre clément
de la nature et des victimes
à l'école, le mur était couvert des photos des héros
pionniers, nous les honorions ces enfants comme des saints,
parce qu'ils avaient
été capables de tuer père et mère si ces derniers ne
croyaient pas en la révolution
tout ça était affreusement prolo, dans toute son horreur
et toute sa profondeur
lors d'une excursion scolaire à Brest j'ai regardé le
monument de ces petits prolos, c'était
l'hiver, ça caillait dur, foulards rouges noués à la grille dans
une grotte sombre, unheimlich
tous ces petits cœurs qui battent, couleur rouge dans l'hiver
glacé, entre les barres de fer
j'étais déjà à l'époque une petite esthète
à Moscou nous avons vu Lénine mort, à Kiev les momies
des prêtres, nécrophilie pure, ça me rappelle que c'est le
sujet de base des films de Sokourov, et que dans Graisse
bleue de
Sorokine, Staline et Khrouchtchev baisent
c'aurait été bien de garder toutes ces expressions écrites, on faisait du Sahara un paradis, Lénine aimait les pirogues, patiner, le méchant occident nous menace, veut-nous-en-voyer-la- bombe-atomique, l'oiseau bleu du communisme
vole
j'ai fait des camps de pionniers, à Vladivostok, Odessa, en
Crimée, et ça me rappelle un tas d'histoires, mais je suis
fatiguée et tu en as sûrement marre
tu n'en n'as pas marre ?
il faut absolument que tu voies le film de German,
Khroustaliov, ma voiture !
je ne sais pas si c'était bien ou mal de faire partie de la CCCP,
moi concrètement je m'en foutais
l'anarchie c'était bien, le chaos, la vie plus intense,
vrai hiver, tripes
en quatre-vingt onze et quatre-vingt douze le chaos était tel que j'ai cru que c'était la fin
j'étais étudiante, rien à bouffer, tout le monde saoul, pas
d'électricité, de la fenêtre de notre chambre je voyais une
colline sombre, les ordures fumaient sans cesse
dans la cuisine le gaz brûlait fort, mais personne ne cuisinait
ça me rappelle qu'à Belgorod dans un camp des enfants
russes avaient brûlé leurs foulards de pionniers en
quatre-vingt cinq
le camp était au beau milieu d'une forêt, nous n'avons pas
osé y aller parce qu'un vieil exhibitionniste habitait là-bas
nous avons marché jusqu'au village, il n'y avait rien, les gens
étaient assis devant leurs portes toute la journée, ils
crachaient des écorces de graines de tournesol, ils étaient
terriblement gentils, mais nous nous tenions sur nos
gardes, nous, ceux de Subcarpathie
il y avait dans tout ça quelque chose dont l'importance nous
prenait aux tripes, parce que tout était merdique et
pourtant nous avons tellement pleuré lorsque nous sommes
rentrés chez nous, pur mystère
à la cité universitaire la vie commençait la nuit, tout le
monde avait l'air d'une marionnette, absorbé dans son
monde, un type, je me souviens, a passé des heures sous le
néon du couloir à jeter dessus des petits cailloux jusqu'à ce
que le verre blanc tombe en miettes
les portes et les fenêtres étaient défoncées sans cesse, mais
rien ne disparaissait
après, ça s'est arrêté
d'autres, plus âgés que moi, pourraient écrire toute une
épopée avec les histoires les plus dures, moi je n'étais pas au
cœur de l'action, et puis je ne suis pas bonne observatrice
maintenant je suis à Beregovo, la secrétaire fait des bruits de
bouche à côté de moi
quand j'avais six ans à l'école, en cours de dessin, j'ai créé un
être à plusieurs têtes, reptile ou dragon, je l'ai montré à la
maîtresse, je lui ai dit que c'était dieu
la dame est devenue très tendue, elle n'en revenait pas, où
est-ce que j'avais entendu ce mot-là, elle m'a beaucoup
grondé
moi non plus je ne comprends pas, à la maison la menace
c'était maître renard au maximum
à part ça on fêtait noël et tout, mais il ne fallait pas le dire à
l'école, sur Dieu rien de plus
à une certaine époque c'était impossible de trouver du pain,
dans les années quatre-vingt, vers midi je faisais déjà la
queue, on jouait là tout l'après-midi jusqu'à quatre heures,
j'étais enfant
souvent le gros camion vert foncé du pain n'arrivait que tard
le soir, alors la queue se défaisait, tout le monde se
précipitait et commençaient les gueulades,
la bousculade, comme on appelait ça
si tu n'étais pas assez habile, et que par exemple tu
t'évanouissais, serrée par les grands corps
chauds des adultes, ou qu'on t'avait poussée hors de la
queue,
tu ne pouvais pas t'y refaufiler
je pouvais à peine m'y refaufiler
ou alors quelqu'un m'écrabouillait tellement que je courais à
la maison en hurlant, mais c'était rare, je supportais
toujours
ou j'étais tout prêt du but, mais il y avait une barrière en fer,
j'étais coincée contre le fer, je me mettais à vomir
la nuit tombait quand j'arrivais à la maison, le pain était une
vomissure en charpie, on ne pouvait pas faire sa douillette
à l'entrée de l'internat d'Ungvàr aussi il y avait une barrière
en fer, un tourniquet en fer, il fallait passer par là pour
entrer, bref cette barre en fer, la femme portier, une grosse
rousse aux dents en or, malade mentale, ancienne matonne
et son amie moustachue, lesbienne, des alcooliques
sadiques, la tiraient souvent en arrière pour s'amuser, en
plein dans mon ventre, et elles rigolaient, elles aimaient ça
elles aimaient la désintégration, c'était leur ivresse
les professeurs d'université étaient des gorilles stupides,
alcooliques, psychopathes, tout le monde puait, ils portaient
des lunettes fumées, faisaient briller leurs dents en or, tout
en psalmodiant leurs cours à la russe
Gomerrrrr, dit un professeur qu'on aurait pu prendre pour
une femme, c'est-à-dire Homère
elle tient la note, psalmodie
pendant ce temps-là je lisais ou j'écrivais dans mon cahier,
animal, pisse merde, prout
animal animal
et il y avait la collecte de fer, nous accumulions une énorme quantité de fer dans la cour de l'école, nous accumulions toutes sortes de choses pour que l'équipe soit la première
nous ramassions la ferraille toute la journée, nous poussions notre brouette
les équipements sportifs aussi étaient en fer, une des barres avait été mise tout en haut, j'y suis restée suspendue jusqu'à en
tomber
de drôlement haut, je me suis fait très mal au dos j'étais toute seule dans la cour de l'école, j'ai eu peur de le dire à la maison, parce qu'il fallait toujours être fort, on n'avait pas le droit de pleurnicher
parce que la CCCP c'est un endroit dur, pas de pleurnicherie il faut marcher à pied, supporter le climat, les tenues de sport débiles, soulever de la ferraille, boire, manger de la merde, regarder les gueules animales dans les bureaux la gare est loin, disons que je pars à l'aube, c'est l'hiver, je n'ai pas encore froid, la neige recouvre tout, mes pas réson­nent, parce que la terre est marécageuse et que je suis com­plètement seule
la gare est gigantesque, bâtiment plein de courants d'air,
inhumain, complètement abandonné
désertotal
rien
Tchapaiëv et le Rien
je m'appuie contre le grand poêle en faïence vert, dehors des
corneilles, le train est bondé, je suis debout entre les deux
wagons,
serrée avec les autres
pas de fenêtre, juste une porte en fer
une fois quelqu'un l'a refermée sur la tête d'une fille, moi je
me suis évanouie
bon, il y a déjà trop de monde ici, je ne peux pas écrire
comme ça
concrètement moi, même si je croyais que ça irait quand même comme ça,
je me suis révoltée, mais seulement de par ma nature
je disais toujours dans ma tête pisse, caca, vomi, prout et je gribouillais les
photos des héros dans les livres
pourtant nous habitions une maison merveilleuse, meubles en noyer, piano
à queue, tapis persans, tableaux assez bons, livres supers, nous n'avions
aucun de ces trucs soviétiques
ma mère était une fille de bonne famille et cependant le communisme leur
paraissait naturel, la seule réalité possible, je ne comprends pas
ils étaient sûrement stupides
aujourd'hui je m'achète un chapeau à bord fourré, et des boucles d'oreilles blanches brillantes qui vont avec
Endre Kukorelly

Extrait de « JE FLÂNERAI UN PEU MOINS », Action Poétique Editions. Collection Biennnale Internationale des Poètes en Val-de-Marne
Traduit du hongrois par Anna Balint & Sophie Aude.
Lire
l’article de Bruno Fern sur le site de Poézibao.
Merci à Henri Deluy pour avoir autorisé cette publication dans Silo.

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