jeudi 29 février 2024

Voix Vives à Sète - Entretien et lecture publique

Anthologie audiovisuelle des poètes vivants (propos & poèmes) par Reha Yünlüel


 

Cette vidéo est une création de Reha Yünlüel en deux parties : une interview de 30 minutes suivie de ma lecture-performance sur le Parvis des Halles, lors du Festival de poésie Voix Vives à Sète (21-29 Juillet 2023).

Pendant cette lecture, j'utilise des extraits de mon texte-manifeste "Devenir le poème" en alternance avec des poèmes plus "percutants" (poésie sonore et performance) dont voici la liste : 

1 Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais,
2 Pour Janis Joplin,
3 Souffler dans le ciel taper dans la terre,
4 Orage approchant,
5 Ossuaire,
6 Poème ou papou,
7 Fraxinus excelsior,
8 Défense de la forme interro-négative, 
9 Patismit (en picard)

 

 

 

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posted by Lucien Suel at 11:22 0 comments

mercredi 10 janvier 2018

L Suel à l'aveuglette en 2001 avec Dragibus et Merzbow (4/5)

En août 2001, Philippe Robert m’a interviewé longuement sous la forme d’un blind test. Il m’a donc envoyé par la poste (hé oui!) une cassette d’une dizaine de morceaux, à charge pour moi de les reconnaître et de répondre aux questions ayant un lien avec ce que j’avais entendu. Cet entretien a été publié en septembre 2001 à Grenoble dans le n° 49 de « Revue et corrigée ».
Nous le publions en cinq parties au Silo. Voici le quatrième épisode (bande-son : Dragibus et Merzbow.)


7.
Dragibus "Un roi si capable"
Là, je suis désolé mais je ne connais pas du tout. C'est un collage, une parodie, je pense à Spike Jones...

Tu as aussi une passion pour l'art brut et tous les artistes singuliers...
Je suis touché par ces gens qui, sans souci du qu'en dira-t-on poursuivent une vision, créent dans tous les sens, sans référence à une école, à un enseignement. Ici, près de chez moi, ont vécu des artistes singuliers comme Augustin Lesage, Joseph Crépin, des personnages étonnants comme Benoît-Joseph Labre au XVIIIème siècle, un moine vagabond et pouilleux, un ancêtre des beatniks (le patron des inadaptés sociaux !). Lorsque j'ai écrit le Mastaba d'Augustin Lesage, je n'ai eu qu'à me replonger dans mes propres souvenirs d'enfance, et j'avais l'ambiance, la simplicité et le fantastique quotidien.

Comment définirais-tu ton travail par rapport à ce que l'on appelle traditionnellement poésie ?

D'une manière générale, j'ai justement tendance à identifier poésie et travail. Et quand je dis que je suis un poète ordinaire, c'est à la fois parce que je travaille de manière ordinaire avec des objets ordinaires, mais c'est aussi parce que je mets de l'ordre ou tout au moins, j'essaie d'ordonner les choses, de lutter contre l'entropie. La poésie, c'est aussi un état d'esprit, une façon d'observer le monde. Le poème est de l'ordre de la prophétie, souvent, indépendamment du poète.
Mon écriture est précise, ordonnée, justifiée. Mes collages, ma poésie élémentaire ont au contraire un aspect chaotique et désordonné, mais c'est aussi une façon de réarranger (réenchanter ?) le monde.
Je me souviens que j'avais, en 1989, répondu aux deux questions : "Qui êtes-vous ? " et "A quoi pensez-vous ? ". Mes réponses avaient encadré mes Morceaux Choisis parus en 1990, dans la collection des Contemporains Favoris (Didier Moulinier éd.), y servant à la fois d'exergue et de conclusion. J'écrivais à l'époque :
"Quand je ne pense ni à la mort, ni à la stupidité du monde, ni aux pluies acides, je passe un doigt mouillé sur les filles de papier. Je suis un humaniste...
Maintenant, je suis devenu un peu trop gros pour faire du strip-tease. Et ça n'intéresserait plus grand monde. Je préfère manger des frites de ducasse et avaler de la bière en canettes de 25 cl. Les filles de papier sont plus fidèles que les filles électroniques. Je suis un passéiste."
Douze ans plus tard, l'état du monde ne s'est guère amélioré. De ce point de vue, il est bien évident que je peux continuer à affirmer que je suis un passéiste (Les progressistes sont un peu rances !). Je ne passe plus de doigt mouillé sur les filles de papier. Je n'achète plus ni magazines, ni journaux. Je n'ai même plus de récepteur de télévision. Je jette un regard mouillé sur les silhouettes dénudées des arbres, bouleaux, saules, peupliers, se détachant sur l'horizon gris, bleu ou rose. Je regarde le ciel, la ligne des Collines d'Artois ou celle des Monts de Flandre. Je préfère ça à n'importe quelle visite d'exposition artistique.
Comme disait d.a. levy, j'essaie simplement de rester un être humain malgré la technologie. Il m'est difficile de préciser à quoi je pense, je peux seulement dire que ma pensée est un flux. J'essaie de garder le contrôle au présent, entre passé et futur, entre espace et temps, entre forme et contenu, entre poire et fromage. Pour ce qui est de la bière, j'ai considérablement agrandi mon champ gustatif et je lève mon verre de Westmalle à la santé des amies et amis, lectrices et lecteurs.
Mémoire, résistance, vision, humour, voilà mes quatre vérités.

8.
Merzbow "#1, 21.42
Masami Akita, j'ai reçu ses premières cassettes en 1981, Lowest Music & Arts. Il était très engagé dans le mail art network. Il fait preuve d'une belle constance puisque 20 ans après il continue de fabriquer ces musiques concrètes. Un fan de Schwitters comme moi ne peut qu'apprécier et le nom (Merzbau, c'était le nom de la maison qu'il avait bâtie à Hanovre) et la démarche.

Tu récupères beaucoup de déchets...
T'intéresses-tu aux musiques qui se servent de la récupération pour créer de nouveaux environnements sonores ? (noise, techno, musiques électroniques actuelles ?)


C'est notre société qui produit beaucoup de déchets. J'ose dire qu'elle ne produit pratiquement que des déchets. Il y a peu de choses vraiment utiles dans les supermarchés ou les pages des catalogues (et internet, quel fantastique réservoir de déchets !). A la limite, beaucoup de nouveaux produits sont fabriqués directement pour la poubelle. C'est tout naturellement que je recycle ce que je trouve. C'est un principe naturel, lié au jardinage (l'idée de compost culture). Les déchets de toutes sortes et notamment pour ce qui me concerne, dans le domaine du papier imprimé, textes ou images ont tellement proliféré ces dernières années qu'ils deviennent eux-mêmes source de matière première (même dans l'industrie). Pour paraphraser Genesis P. Orridge, on ne dira plus Industrial Music for Industrial People mais "poésie de déchets pour un monde de déchets". Ce qui est vrai pour l'écrit et le visuel l'est aussi pour la matière sonore. Je n'ai pas trop le temps de m'y mettre ou d'en écouter, mais le sampling est pour moi analogue au poème express, au cut-up. Ce n'est pas un hasard si Burroughs a été souvent sollicité par des musiciens travaillant dans ce domaine.

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posted by Lucien Suel at 08:23 0 comments

mercredi 3 janvier 2018

L Suel à l'aveuglette en 2001 avec Isidore Isou et Frédéric Acquaviva (3/5)

En août 2001, Philippe Robert m’a interviewé longuement sous la forme d’un blind test. Il m’a donc envoyé par la poste (hé oui!) une cassette d’une dizaine de morceaux, à charge pour moi de les reconnaître et de répondre aux questions ayant un lien avec ce que j’avais entendu. Cet entretien a été publié en septembre 2001 à Grenoble dans le n° 49 de « Revue et corrigée ».
Nous le publions en cinq parties au Silo. Voici le troisième épisode (bande-son : Isidore Isou et Frédéric Acquaviva.)


5.
Isidore Isou "Poème pour broyer le cafard"
J'ai d'abord pensé à Henri Chopin, puis à Schwitters, Hugo Ball... J'ai énormément de sympathie, au sens propre, pour ces deux derniers artistes, je connais presque par cœur la Ursonate de Schwitters, et aussi Karawane de Hugo Ball. Des innovateurs sensibles et modestes.

Tu crées une maison d'édition indépendante dans les années 80, la Station Underground d'Emerveillement Littéraire... (quels titres, aussi, outre tes bouquins, pourquoi ces choix, etc)

En 1985, j'ai créé avec ma femme une association 1901, la Station Underground d'Emerveillement Littéraire (pour l’acrostiche) ayant pour but déclaré, la promotion de la lecture et des arts, ce qui permet une activité éditoriale. Fidèle aux idées d’autonomie et de liberté, et ayant écrit suffisamment de choses pour publier un premier recueil, j’ai profité de la vulgarisation des ordinateurs et des photocopieurs pour fabriquer et éditer en 1988, mon premier livre, Sombre ducasse. La maison d’édition était née. J'utilisais les outils et les compétences que j’avais développés en amateur dans des activités de reliure et de sérigraphie, pour l’impression des couvertures et l’assemblage des feuilles, et j'approfondissais l’expérience acquise dans la mise en page de Starscrewer.
Cela faisait une douzaine d’années que j’avais abandonné Starscrewer et je savais que les textes que j’avais publiés et traduits allaient trouver une nouvelle vie et des nouveaux lecteurs. Ainsi est née la Collection du Starscrewer plus particulièrement destinée à des textes liés à la Beat Generation. J’ai fabriqué des petits volumes avec les textes de Burroughs, de Bukowski, d’Orlovsky. Un lecteur, musicien, Arnaud Mirland, découvrant la force et l’actualité du Poème sur la Mort d’un Monastère de Banlieue par d. a. levy (poète américain de Cleveland mort en 1968) travaille en ce moment à la composition d’un environnement sonore, musical et visuel de ce texte, travail qui devrait déboucher sur une nouvelle édition (plaquette + CD). Autre projet pour cette collection, l'édition de River of Red Wine, de Jack Micheline (mort en 1998), street-poet, ami de Bukowski.
Les circonstances et les rencontres amicales autour de la Station Underground d'Emerveillement Littéraire m’ont également incité à y accueillir des textes inédits de poètes contemporains (Michel Champendal, polygraphe ami de longue date, Christophe Tarkos, poète novateur et tout dernièrement, C. Edziré Déquesnes, bluesman picard, tous les trois ayant participé à la collection de la Moue ).
Etant donnés mes contacts aux États-Unis, L’U.F.R. d’anglais de l’université de Lille III m’avait demandé de préparer une anthologie de la poésie visuelle en Amérique du Nord. L’université ayant abandonné sa motivation en cours de route, cette anthologie a été publiée par la Station Underground d'Emerveillement Littéraire.
Il y a à la Station Underground d'Emerveillement Littéraire, trois types de livres : ceux de la Collection du Starscrewer, mes propres ouvrages et les coups de cœur de l’éditeur.
Ainsi, petit à petit, la Station Underground d'Emerveillement Littéraire est devenue une modeste mais vraie maison d’édition. Depuis 1988, 33 livres y ont été publiés. Le nombre d’exemplaires vendus varie, selon les ouvrages, entre 100 et 350. Le procédé d’impression (photocopie en libre service) permet une gestion souple du stock. Le prix de revient reste raisonnable, puisque mon temps de travail n’est pas facturé. Mon rythme de production est lent ; chaque livre est fabriqué entièrement de mes mains à toutes les étapes : saisie du texte (et parfois traduction), mise en page, fabrication de la maquette, tirage en photocopie, pliage, façonnage, assemblage, collage, couture, massicotage, emballage et distribution. La diffusion se fait en majeure partie par correspondance, grâce à l’envoi du catalogue suivant un fichier qui s’est constitué au cours des années par ma pratique des revues, du mail art, des lectures publiques...

Tu participes à des lectures performances de poésie en action...

Outre la performance textuelle (lecture proche de la poésie sonore), je pratique la poésie-action dont je donne ici trois exemples. J'ai osé ma première performance "POESIE CONCRETE" en 1988. J'avais un trac énorme, les mains qui tremblaient. Mais la réception chaleureuse des amis qui assistaient au spectacle a été un tel encouragement que depuis, j'ai répété la chose des dizaines de fois ; trac & tremblements ont quasiment disparu !

"POESIE CONCRETE" :
Debout face à une table, devant le public, je déclenche le magnétophone pour l’enregistrement et je lis des extraits d'un recueil de poèmes. Quand la lecture est terminée, j’arrête la bande, je rembobine et j’enclenche le magnétophone qui rediffuse le texte lu. Pendant la rediffusion, je sors d'un carton un rectangle de grillage et un aquarium en plastique transparent. Je plie le grillage autour du livre et dresse l'ensemble (livre enveloppé dans le grillage) au fond de l'aquarium. Sur le bord supérieur de celui-ci, face au public, j'appose un adhésif sur lequel on peut lire : POESIE.
J'extrais ensuite du carton deux sachets (un de ciment & un de gravier), une auge de maçon et ma truelle. Je verse les deux sachets de gravier et de ciment dans l’auge (nuage de poussière). Je prends la bouteille d’eau, verse et gâche le mortier. Je coule le béton dans l'aquarium, sur le livre et le grillage qui seront recouverts à mi-hauteur. Je prends un second adhésif et le colle sous le premier au bas de l'aquarium. Sur celui-ci, on lit le mot : CONCRETE. J’arrête le magnétophone, sors la cassette et la plonge debout dans le béton. Je nettoie et remballe mes outils.
J'aimerais réaliser cette performance en grand format avec des lettres en néon, une palette de livres de poésie et une toupie de béton amenée par un camion...

"FAIRE SON TROU DANS LA LITTÉRATURE" : Je travaille debout devant une table solide, face au public. Je déclenche le magnétophone. Ma voix enregistrée répète en boucle : « Percer dans la littérature, faire son trou dans le monde des lettres... ».
Avec un serre-joint, je fixe une planche à la table. Je sors mon marteau, des clous et des tenailles. Je prends un livre dans le carton, le pose sur la planche et le cloue aux quatre coins. Je déballe ma perceuse, monte une mèche. Avec la perceuse, en plein centre du livre, je perce un énorme trou. Avec les tenailles, j'arrache les clous qui maintenaient le livre sur la planche. Je tends au public le livre enfilé sur mon majeur. Je prends dans le carton un autre livre à qui je fais subir le même sort. J'invite ensuite le public à choisir dans le carton l'ouvrage qu'il souhaite me voir trouer. Je fais cadeau des livres troués au public. Quand tous les livres sont troués, je démonte ma perceuse et je range mes outils.

"L’ÉCRITURE DES VERS" : J'installe sur la table des coupelles dans lesquelles je dépose de la gouache. J'étale des feuilles vierges. Je prends dans une boîte un par un des lombrics de mon jardin. Je les trempe dans la gouache étendue d’eau. Je les dépose sur les papiers. Je présente ensuite au public un écriteau sur lequel j'ai écrit en grandes lettres "L’ÉCRITURE DES VERS". Lorsque les vers ont terminé d'écrire, je montre au public le résultat.
Après leur travail, les vers regagnent le jardin.
J'aimerais bien pour cette pièce utiliser un système de rétro-projection sur transparent, ou une caméra vidéo qui permettrait au public de pleinement apprécier le travail poétique du ver...

6.
Frédéric Acquaviva "Coma, pour seize guitares électriques et voix"
Je reconnais la voix de Pierre Guyotat ; j'ai vu cette séquence chez des amis, une émission télé, Océaniques, je pense, il y a quelques années. C'était fascinant de voir Guyotat dicter à son assistant, fabriquer l'écriture, faire naître le texte, et je me souviens bien du cliquetis des touches. C'était la première fois que je voyais utiliser un ordinateur. Mais la musique qui se glisse dedans, je ne ne sais pas. Frédéric Acquaviva, j'avoue ne pas connaître son travail. J'ai eu récemment un contact avec lui. Il souhaitait se procurer les Moues de veau que Christophe Tarkos a publiées ici.

De quel matériel disposes-tu pour écrire ? (Comment écris-tu tes textes ? à la machine ? je pense au cliquetis de la machine à écrire que l'on entend derrière Guyotat...) ...

J’ai appris à écrire à l’encre avec un porte-plume en bois et une plume sergent-major en acier. Plus tard, dans les années 60, j’ai eu un stylo-bille 4 couleurs. Ensuite, années 70, les crayons feutres et la première machine à écrire, une Underwood Standard d’origine achetée 30F chez un brocanteur. Elle fonctionne toujours. C'est avec elle que je maquettais Starscrewer, avec elle que j'ai tapé les premiers poèmes justifiés. J’ai imprimé mon premier livre, Sombre ducasse, à 30 exemplaires, en utilisant une imprimante à aiguilles et 5 rubans. Le traitement de texte s’appelait Wordstar et c’était sur un PC 286. Je suis rapidement passé à Works 3.0 sur un 386. J’ai écrasé Wordstar comme si c’était un vieux crayon usé. J’écris actuellement ce texte directement en corps 12 Times New roman en utilisant Word 6 sur un 486 muni d’une imprimante laser. Cet été, j’ai aussi écrit un poème sur le sable à marée basse, avec un morceau de bois ramassé sur la plage.
D'une manière générale, j'écris à la main tout ce qui est courrier personnel. Pour le reste, l'ordinateur est tellement pratique, couper-coller (tiens donc !), dictionnaire intégré, synonymes (d'une grande aide pour l'écriture des poèmes arithmogrammatiques !).
Mais j'aime encore me salir les mains, travailler les poèmes express à l'encre de chine, utiliser les ciseaux et la colle, les timbres en caoutchouc et les tampons encreurs.

Le jour où tout s’arrêtera, où même les disques durs se ramolliront, je pourrai toujours graver mes mots sur le mur de ma cave avec un morceau de charbon, ou, de façon plus optimiste, sur le sable des plages de la Mer du Nord en me servant peut-être d’un vieux bout de CD-ROM. 

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posted by Lucien Suel at 08:00 2 comments

mercredi 20 décembre 2017

L Suel à l'aveuglette en 2001 avec William Burroughs et Julien Blaine (2/5)

3.
William S. Burroughs "K-9 was in combat with the Alien Mind-Screens"
William Burroughs, je connais tellement bien sa voix. J'avais vu une photo de lui dans un dossier du Magazine Littéraire, le n° 2 en 1967, je pense. C'est seulement trois ans plus tard que j'ai pu lire ses livres. Et depuis, je crois bien que je les ai tous lus, jusqu'au dernier, Ultimes paroles, lu cette année avec beaucoup d'émotion.
J'ai tout de suite essayé et adopté le cut-up. C'est beaucoup plus satisfaisant que l'écriture automatique des surréalistes. L'idée de couper dans des textes existants, de les manipuler, d'utiliser le "hasard" pour produire des images et stimuler l'imagination, détruire les discours imposés, briser les lignes d'association, comme le dit Burroughs, recycler de la littérature morte, écrire avec une paire de ciseaux ou un cutter, tout ça me convient parfaitement, dans ce monde, à cette époque. C'est une évidence de dire que nous vivons sur ce mode cut-up, du collage, du mixage des productions, des sensations ; le tout est de s'en rendre compte, d'être en éveil, toujours, à chaque instant et de s'en servir...

Comment as-tu découvert le cut-up et qu'a t-il représenté pour toi ?

Je viens d'écrire un opuscule intitulé Coupe-Carotte, dans lequel je présente ma pratique du cut-up et comment celui-ci a influencé mon écriture entre 1972 et 1997. Ce petit volume doit paraître prochainement aux Éditions Derrière La salle De Bains. Voici en gros les divers aspects qu'a pris cette forme de travail du texte au cours des années et des expérimentations successives. J'avais déjà utilisé la méthode dada des mots placés dans un chapeau et transcrits dans l’ordre de leur apparition. Ensuite, je suis passé au cut-up classique réalisé à partir de pages de mes carnets de notes dans les années 70 (pages coupées en 4 et scrupuleusement ré-assemblées selon les principes mis au point par William Burroughs et Brion Gysin). Allant plus loin, j'ai testé le cut-up de cut-up avec effets sonores ajoutés (tout ce travail était mené parallèlement à l'usage du magnétophone à bande, découpes, manipulations, épissures, toutes choses qu'on fait aujourd'hui d'un mouvement de souris). J'ai aussi pratiqué le cut-up mental. Par exemple, en prenant des notes, dans un train, dans une réunion,... La prise de notes se fait automatiquement, donc, en sautant des mots et des phrases. Le sens n’a aucune importance (on écrit ce que l’on entend au moment où l’on écrit) d’autant que s’ajoutent aux bribes du discours initial, des considérations personnelles sur le cadre de l’action (lieu, bruits, odeurs...) et sur les particularités des protagonistes.
Je suis arrivé au poème express lorsqu'au lieu de couper, j'ai commencé à raturer les textes, à caviarder les pages, depuis les tracts politiques ou syndicaux, jusqu'aux prospectus publicitaires en passant par les romans à succès... Le poème express est, comme le cut-up (!), une réponse à l’angoissante (hum !) question de la page blanche, puisqu’il commence à partir d’une page déjà écrite, imprimée, le plus souvent, page arrachée d’un roman d’amour ou d’un roman policier. Il suffit de biffer le maximum de mots, de lignes jusqu’à arriver à une combinaison satisfaisante pour l’esprit ; une autre façon de briser les lignes d’association...
Le mixage dérive du cutup, lorsqu'on mélange des bribes de journal avec par exemple, des paragraphes découpés dans un roman pornographique. Le même procédé permet aussi la création de situations pseudo-romanesques. Ainsi, j'ai rédigé un court roman expérimental intitulé Le Lapin mystique dont les deux premiers chapitres ont été composés en mixant quelques pages d’un roman policier de Mickey Spillane avec des lettres de la carmélite Xavérine de Maistre. Le reste du roman a pour fonction de justifier les "bizarreries" initiales. Le résultat donne une intrique cyclique puisque le livre achevé, on peut le relire dans une optique "logique".

Qu'est-ce que l'écriture justifiée (comment t'est venue l'idée, etc ) ?

L'écriture en vers justifiés que je préfère maintenant appeler vers arithmogrammatiques (l'expression est de Jean-Pierre Bobillot) est presque une forme de cut-up inversé. Le nombre de caractères dans chaque ligne (vers) est déterminé à l'avance en fonction du sujet. On ne compte pas les syllabes ou les mots, on compte les signes typographiques. L'idée m'en est venue alors que je réalisais à la machine à écrire les maquettes de mon magazine Starscrewer. Pour un texte de Claude Pélieu, je voulais obtenir cet effet de justification, alignement du texte des deux côtés comme dans les magazines. On fait cela maintenant d'un mouvement de souris (bis). Mais pour y parvenir avec une vieille Underwood, il fallait ajouter un espace ici, en enlever un là... J'ai alors imaginé d'écrire des textes dont les lignes seraient exactement de la même longueur. Lorsque les mots sont trop longs, ils ne sont pas coupés mais transformés. Ils peuvent être remplacés par un synonyme, ou changés de place, ou supprimés (cette contrainte est aussi un bon moyen de chasser les clichés !). Dans tous les cas, le texte original est modifié, non plus par le coup de ciseaux, mais par la justification imposée. Pour que cette particularité apparaisse dans la page, il est nécessaire d’imprimer le texte en utilisant comme sur les machines à écrire une police à espacement fixe.
A partir de là, j'ai aussi écrit des textes d'allure géométrique, triangles avec des vers à nombre croissant ou décroissant de signes, blocs carrés... Ainsi, les textes de la série ÉTOILE POINT ÉTOILE (*.*) proviennent tous du magazine Moue de veau. Ce magazine (voir plus loin) est composé de débris de textes, dessins, publicités,... d’origines diverses. Les textes sont intégralement recopiés dans l’ordre de leur apparition et forcés à travers le moule d’une justification (37 caractères par ligne). Les différentes techniques peuvent se combiner entre elles. Ainsi, on peut à partir d'un roman, produire une série de poèmes express que l'on retranscrira avec une contrainte typographique de 23 signes par ligne... La poésie est infinie...

Il y a chez toi un vrai souci de mise en forme graphique de la matière textuelle. Tu pratiques le collage et le poème express...

C'est probablement mon expérience de "revuiste" qui est à l'origine de cet aspect visuel de mes textes, que ce soit les poèmes express avec leurs gros traits de feutre noir, les collages instantanés dans lesquels je recycle ce qui passe sur ma table de travail, brouillons, courriers reçus, enveloppes, débris d'images, de dessins, ou cette nouvelle série que j'appelle "poèmes à compléter", où à partir d'un petit morceau déchiré de texte existant, on essaie de réintroduire un sens en ajoutant à droite et à gauche, au-dessus et en dessous, encore un effort de reconstruction, la lutte quotidienne contre l'entropie...

Comment se déroule une journée de Lucien Suel ?

Depuis que j'ai cessé toute activité salariée régulière, mes journées se déroulent en gros de la même façon. Je me lève tôt, je fais le tour du jardin. Je lis (magazines, revues). Suivant le temps qu'il fait, je travaille à mon bureau (courrier, écriture...) ou je travaille dehors (jardinage, bricolage, actuellement chantier de construction...). Même chose l'après-midi. Le soir, je lis plutôt des livres... Depuis plusieurs années, je n'ai plus la télévision, ce qui représente un gain de temps considérable, et je ne suis pas non plus relié à Internet (bien qu'on puisse m'y retrouver, notamment sur WWW. KITUSAI.COM & WWW.MULTIMANIA.COM/TAPIN (fermés aujourd'hui)). Voilà le déroulement d'une journée ordinaire, c'est à dire quand je ne suis pas en voyage pour une lecture publique, un concert de Potchük, un atelier de poésie, une résidence d'auteur...

Le jardinage est important pour toi ? (Quel rapport avec l'écriture ?)

Le jardinage est indispensable. Je peux encore faire des gestes qui furent ceux de mes plus lointains ancêtres. Leur étant relié de cette façon, je le suis aussi dans la contemplation du ciel et de ce qui reste de nature. La production de sa propre nourriture est un élément important d'autonomie. Je considère cela comme une forme de résistance. L'aspect quasi-mécanique de certains mouvements répétitifs libère l'esprit et favorise la naissance d'idées qui se traduiront plus tard dans l'écriture. D'ailleurs, le travail sur la terre, dans la terre, est analogue à celui de l'écriture. Tracer des lignes, laisser tomber les graines de gauche à droite... J'avais même imaginé que le geste de percer des trous dans la ligne avec un plantoir d'acier pour repiquer des poireaux était analogue au mouvement du rayon laser qui grave le glass-master d'un cd !

Tu habites où ?
Tu ne déménagerais pour rien au monde ?

J'habite depuis un mois une maison que ma femme et moi avons entrepris de retaper et d'agrandir de nos mains dans un hameau des Collines d'Artois. J'ai en effet dû quitter la maison de mon enfance que j'occupais depuis 23 ans, à la suite de l'installation d'une station de lavage de voitures sur le terrain mitoyen. C'était insupportable (le bruit des aspirateurs, des tuyaux d'arrosage sous pression, la vulgarité des amateurs de tuning...). Nous avons pris la décision de partir.

4.
Julien Blaine "Gorge humide"
J'ai pensé à Jaap Blonk avec qui j'ai participé cette année au Polypoetry festival à Maastricht. Il produit des sons étonnants uniquement avec la voix. Bien sûr, c'est du côté de la poésie sonore. Je ne connais pas cette pièce de Julien Blaine. Lui, par contre, je le connais bien. Depuis 1978, on s'échange du courrier, des revues. Je l'ai rencontré pour la première fois en 1997 à Lyon pour un festival de poésie-action. Il est impressionnant sur scène, et aussi dans la vie. C'est un vrai poète. Il est vivant. C'est grâce à lui et à sa revue DOC(K)S, que je suis entré dans le réseau planétaire de l'art postal (le Mail art). Depuis, j'ai participé à plusieurs centaines d'expositions d'art postal dans le monde entier sur les thèmes les plus divers. Les principes des expos mail art sont : pas de jury, pas de choix (on expose tout), pas de cotisation et un catalogue aux participants. Aujourd'hui, je participe moins à ces expositions collectives et je privilégie plutôt les contacts directs d'artiste postal à artiste postal. Quand on a choisi comme moi d'habiter un endroit isolé, l'art postal, base de la poésie élémentaire, est un excellent moyen de communiquer et de créer.
J'ai entretenu une correspondance avec des centaines d'autres mail artists de partout. J'ai fait la connaissance de gens charmants et intéressants. Ainsi, cet artiste postal de Belgique, Peter Moreels, m'envoyait ses dessins, ses cassettes (Il diffusait, par la poste bien sûr, des cassettes de groupes de rock de Tchécoslovaquie). J'étais intrigué, l'adresse de Peter était à Tournai et son courrier arrivait de Dunkerque, de Béthune, de Hasselt, de Rotterdam. J'ai su qu'il était batelier. Il répondait au courrier chaque fois que sa péniche attendait un nouveau chargement. Comme le Canal d'Aire à La Bassée passe à 2 km de chez moi, la rencontre a eu lieu. Il livrait un chargement de sable pour la cristallerie d'Arques. Au retour, il a amarré sa péniche près du pont de Guarbecque. Nous avons passé plusieurs journées délicieuses. J'ai vu son petit bureau de mail-artist à l'avant de la péniche, je lui ai montré mes archives postales... Quand il a obtenu un chargement de blé à Béthune, nous avons fait le voyage ensemble. Maintenant, Peter a vendu sa péniche et il habite Bruxelles mais j'ai toujours son adresse.
Dès qu'il fait beau, (je l'ai dit déjà), je travaille à l'extérieur, au jardin. C'est la pluie et le froid qui provoquent mon activité d'artiste postal. Installé au chaud avec mes tampons, ma colle, mes découpages, je fabrique des envois, je recycle des enveloppes, je réponds au courrier... Alexandre et Katherine Hirka, mail-artists du Vermont (Nord-est des USA) m'ont un jour envoyé, parmi d'autres choses, un fond de paquet de graines de tomates (3 graines). J'ai réussi à multiplier sur deux ans le nombre de graines. Un jour, dans le Vermont, ils ont reçu la photo en couleurs de mon jardin avec la trentaine de plants de tomates hauts d'un mètre cinquante et couverts de fruits. L'art postal est aussi du jardinage. Eric Adam m'a envoyé de Bruxelles un paquet de graines de choux de Bruxelles, l'adresse écrite sur le paquet. C'est une belle enveloppe qui fait un petit bruit de maracas. Je ne l'ai pas encore ouverte...

A un moment donné, tu découvres le mail-art via la revue DOC(K)S, et tu entreprends la publication des Moue de veau...

Le n° 0001 du magazine culturel Moue de veau porte la date du 2 janvier 1989. Il s'agissait de créer un organe de presse portant le titre contrepétant de Moue de veau, titre induisant les 3 orientations suivantes : un contenu à base de déchets, un regard dubitatif sur le monde et une mise à l'honneur du veau sous toutes ses formes. A partir de 1996 (n° 619), les numéros ordinaires ont chaque fois été fabriqués par une personne différente. Cette personne était choisie parmi les correspondants de la revue. Un modèle unique de maquette était proposé à la créativité des personnes choisies. La maquette reçue à la rédaction se voyait attribuer un numéro et une couverture. Le numéro terminé était tiré à 23 exemplaires. La personne qui l'avait réalisé recevait en retour trois exemplaires de la revue, un exemplaire de son numéro ainsi que l'exemplaire précédant et celui suivant le sien. Par ailleurs, la collection de l'anthologie permanente du veau (numéros spéciaux de la Moue) rassemblait des phrases prises dans la littérature mondiale. Ce sont toutes les phrases qui comportent le mot VEAU. 23 veaulumes de l'anthologie sont parus contenant 223 citations.
Le flot de littérature commerciale (prospectus de supermarché, catalogues de livres rares, courriers en faveur de l'électrothérapie, propositions d'abonnements aux journaux de Paris, propagande publicitaire ou politique, etc...) continue de couler dans les boîtes aux lettres, fournissant la matière première nécessaire à la fabrication de la Moue, mais le dernier numéro, n° 1111, a été publié le 11-11 1998. La Moue est morte. Vive la Moue !
Précision : La Moue n'est pas vraiment morte puisque tout un chacun peut commander à son aise des copies des numéros édités entre 1989 et 1998 en choisissant dans le catalogue des Moues qu'on peut consulter sur le site internet WWW.KITUSAI.COM (fermé aujourd'hui).


Pourquoi t'es-tu arrêté, et comment vois-tu la somme de travail accompli ?
Parmi le millier de références que représente ce "work in progress", quelles sont celles, qu'avec le recul, tu retiens plus particulièrement et pourquoi ?

Je me suis arrêté parce que tout simplement, dix ans, ça suffit. C'était un travail, si l'on veut, mais je me suis surtout bien amusé. Ce qui m'a plu dans Moue de veau, c'est le côté dérisoire de la chose, la gratuité de tout ça, l'exact contraire d'une activité efficace et rentable.
Bien sûr, des artistes "célèbres" ont participé à la Moue. Mais les numéros que je retiens sont ceux des simples amateurs qui ont consciencieusement rempli leur maquette et me l'ont retournée. Je suis heureux qu'ils aient exercé leur liberté en produisant ce petit ouvrage.

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mardi 28 avril 2015

DÉTOURNEMENT(S)



Une brève définition du détournement :
Le détournement, c'est l'utilisation d'un objet manufacturé par un tiers, dans un sens et/ou un contexte différent de celui pour lequel il avait été conçu à l'origine.
Tout objet peut être détourné, depuis le simple tournevis jusqu'à l'avion de ligne, en passant par la bande-son d'un feuilleton télévisé, un discours de Joseph Staline ou la photographie de Johnny Halliday.

Pourquoi le pratiquez-vous ?
Essentiellement pour deux raisons :
1. parce que le résultat produit par est très souvent efficace, drôle et générateur d'autres idées de détournements.
2. parce que c'est un moyen d'exercer ma liberté face à la pléthore d'objets que l'industrie (qu'elle soit lourde, culturelle ou artistique) lance tous les jours sur le marché.

Comment le pratiquez-vous ?
1. Pour ce qui est du pur travail manuel, le détournement d'objet a lieu par nécessité, sous le coup d'une illumination, dans le souci de faire gagner du temps, et éventuellement de recycler des objets. Par exemple, construisant de mes mains ma maison depuis 3 ans (c'est presque terminé), j'ai été amené à utiliser des vieilles paumelles pour en faire des pattes de scellement, à me servir d'un pied de biche pour gratter un mur (!), etc...
2. Pour ce qui est du travail littéraire (ou artistique), le détournement est aussi à la base un travail manuel, j'utilise principalement les ciseaux et la colle. Pour le détournement littéraire, l'apparition de l'ordinateur permet de travailler plus rapidement et sans se salir les mains (à partir d'un réservoir inépuisable comme internet !). Je continue néanmoins à travailler la vraie matière, notamment pour mes poèmes express confectionnés à partir de pages arrachées à des romans de gare.

Quelle place occupe-t-il dans votre travail ?
Le détournement représente dans mon travail la part de récréation par la recréation.

Quelle est la place du détournement dans la création littéraire et artistique aujourd'hui ?
Les œuvres (objets) créés (produits) aujourd'hui le sont en si grand nombre et avec une si grande vitesse que j'ai l'impression qu'elles sont faites directement pour la corbeille. Il ne reste plus qu'à les récupérer, à leur donner une touche personnelle en les détournant. C'est ce qu'on appelle la valorisation des déchets.

Lucien Suel,
 La Tiremande,
13 septembre 2002

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