mercredi 3 janvier 2018

L Suel à l'aveuglette en 2001 avec Isidore Isou et Frédéric Acquaviva (3/5)

En août 2001, Philippe Robert m’a interviewé longuement sous la forme d’un blind test. Il m’a donc envoyé par la poste (hé oui!) une cassette d’une dizaine de morceaux, à charge pour moi de les reconnaître et de répondre aux questions ayant un lien avec ce que j’avais entendu. Cet entretien a été publié en septembre 2001 à Grenoble dans le n° 49 de « Revue et corrigée ».
Nous le publions en cinq parties au Silo. Voici le troisième épisode (bande-son : Isidore Isou et Frédéric Acquaviva.)


5.
Isidore Isou "Poème pour broyer le cafard"
J'ai d'abord pensé à Henri Chopin, puis à Schwitters, Hugo Ball... J'ai énormément de sympathie, au sens propre, pour ces deux derniers artistes, je connais presque par cœur la Ursonate de Schwitters, et aussi Karawane de Hugo Ball. Des innovateurs sensibles et modestes.

Tu crées une maison d'édition indépendante dans les années 80, la Station Underground d'Emerveillement Littéraire... (quels titres, aussi, outre tes bouquins, pourquoi ces choix, etc)

En 1985, j'ai créé avec ma femme une association 1901, la Station Underground d'Emerveillement Littéraire (pour l’acrostiche) ayant pour but déclaré, la promotion de la lecture et des arts, ce qui permet une activité éditoriale. Fidèle aux idées d’autonomie et de liberté, et ayant écrit suffisamment de choses pour publier un premier recueil, j’ai profité de la vulgarisation des ordinateurs et des photocopieurs pour fabriquer et éditer en 1988, mon premier livre, Sombre ducasse. La maison d’édition était née. J'utilisais les outils et les compétences que j’avais développés en amateur dans des activités de reliure et de sérigraphie, pour l’impression des couvertures et l’assemblage des feuilles, et j'approfondissais l’expérience acquise dans la mise en page de Starscrewer.
Cela faisait une douzaine d’années que j’avais abandonné Starscrewer et je savais que les textes que j’avais publiés et traduits allaient trouver une nouvelle vie et des nouveaux lecteurs. Ainsi est née la Collection du Starscrewer plus particulièrement destinée à des textes liés à la Beat Generation. J’ai fabriqué des petits volumes avec les textes de Burroughs, de Bukowski, d’Orlovsky. Un lecteur, musicien, Arnaud Mirland, découvrant la force et l’actualité du Poème sur la Mort d’un Monastère de Banlieue par d. a. levy (poète américain de Cleveland mort en 1968) travaille en ce moment à la composition d’un environnement sonore, musical et visuel de ce texte, travail qui devrait déboucher sur une nouvelle édition (plaquette + CD). Autre projet pour cette collection, l'édition de River of Red Wine, de Jack Micheline (mort en 1998), street-poet, ami de Bukowski.
Les circonstances et les rencontres amicales autour de la Station Underground d'Emerveillement Littéraire m’ont également incité à y accueillir des textes inédits de poètes contemporains (Michel Champendal, polygraphe ami de longue date, Christophe Tarkos, poète novateur et tout dernièrement, C. Edziré Déquesnes, bluesman picard, tous les trois ayant participé à la collection de la Moue ).
Etant donnés mes contacts aux États-Unis, L’U.F.R. d’anglais de l’université de Lille III m’avait demandé de préparer une anthologie de la poésie visuelle en Amérique du Nord. L’université ayant abandonné sa motivation en cours de route, cette anthologie a été publiée par la Station Underground d'Emerveillement Littéraire.
Il y a à la Station Underground d'Emerveillement Littéraire, trois types de livres : ceux de la Collection du Starscrewer, mes propres ouvrages et les coups de cœur de l’éditeur.
Ainsi, petit à petit, la Station Underground d'Emerveillement Littéraire est devenue une modeste mais vraie maison d’édition. Depuis 1988, 33 livres y ont été publiés. Le nombre d’exemplaires vendus varie, selon les ouvrages, entre 100 et 350. Le procédé d’impression (photocopie en libre service) permet une gestion souple du stock. Le prix de revient reste raisonnable, puisque mon temps de travail n’est pas facturé. Mon rythme de production est lent ; chaque livre est fabriqué entièrement de mes mains à toutes les étapes : saisie du texte (et parfois traduction), mise en page, fabrication de la maquette, tirage en photocopie, pliage, façonnage, assemblage, collage, couture, massicotage, emballage et distribution. La diffusion se fait en majeure partie par correspondance, grâce à l’envoi du catalogue suivant un fichier qui s’est constitué au cours des années par ma pratique des revues, du mail art, des lectures publiques...

Tu participes à des lectures performances de poésie en action...

Outre la performance textuelle (lecture proche de la poésie sonore), je pratique la poésie-action dont je donne ici trois exemples. J'ai osé ma première performance "POESIE CONCRETE" en 1988. J'avais un trac énorme, les mains qui tremblaient. Mais la réception chaleureuse des amis qui assistaient au spectacle a été un tel encouragement que depuis, j'ai répété la chose des dizaines de fois ; trac & tremblements ont quasiment disparu !

"POESIE CONCRETE" :
Debout face à une table, devant le public, je déclenche le magnétophone pour l’enregistrement et je lis des extraits d'un recueil de poèmes. Quand la lecture est terminée, j’arrête la bande, je rembobine et j’enclenche le magnétophone qui rediffuse le texte lu. Pendant la rediffusion, je sors d'un carton un rectangle de grillage et un aquarium en plastique transparent. Je plie le grillage autour du livre et dresse l'ensemble (livre enveloppé dans le grillage) au fond de l'aquarium. Sur le bord supérieur de celui-ci, face au public, j'appose un adhésif sur lequel on peut lire : POESIE.
J'extrais ensuite du carton deux sachets (un de ciment & un de gravier), une auge de maçon et ma truelle. Je verse les deux sachets de gravier et de ciment dans l’auge (nuage de poussière). Je prends la bouteille d’eau, verse et gâche le mortier. Je coule le béton dans l'aquarium, sur le livre et le grillage qui seront recouverts à mi-hauteur. Je prends un second adhésif et le colle sous le premier au bas de l'aquarium. Sur celui-ci, on lit le mot : CONCRETE. J’arrête le magnétophone, sors la cassette et la plonge debout dans le béton. Je nettoie et remballe mes outils.
J'aimerais réaliser cette performance en grand format avec des lettres en néon, une palette de livres de poésie et une toupie de béton amenée par un camion...

"FAIRE SON TROU DANS LA LITTÉRATURE" : Je travaille debout devant une table solide, face au public. Je déclenche le magnétophone. Ma voix enregistrée répète en boucle : « Percer dans la littérature, faire son trou dans le monde des lettres... ».
Avec un serre-joint, je fixe une planche à la table. Je sors mon marteau, des clous et des tenailles. Je prends un livre dans le carton, le pose sur la planche et le cloue aux quatre coins. Je déballe ma perceuse, monte une mèche. Avec la perceuse, en plein centre du livre, je perce un énorme trou. Avec les tenailles, j'arrache les clous qui maintenaient le livre sur la planche. Je tends au public le livre enfilé sur mon majeur. Je prends dans le carton un autre livre à qui je fais subir le même sort. J'invite ensuite le public à choisir dans le carton l'ouvrage qu'il souhaite me voir trouer. Je fais cadeau des livres troués au public. Quand tous les livres sont troués, je démonte ma perceuse et je range mes outils.

"L’ÉCRITURE DES VERS" : J'installe sur la table des coupelles dans lesquelles je dépose de la gouache. J'étale des feuilles vierges. Je prends dans une boîte un par un des lombrics de mon jardin. Je les trempe dans la gouache étendue d’eau. Je les dépose sur les papiers. Je présente ensuite au public un écriteau sur lequel j'ai écrit en grandes lettres "L’ÉCRITURE DES VERS". Lorsque les vers ont terminé d'écrire, je montre au public le résultat.
Après leur travail, les vers regagnent le jardin.
J'aimerais bien pour cette pièce utiliser un système de rétro-projection sur transparent, ou une caméra vidéo qui permettrait au public de pleinement apprécier le travail poétique du ver...

6.
Frédéric Acquaviva "Coma, pour seize guitares électriques et voix"
Je reconnais la voix de Pierre Guyotat ; j'ai vu cette séquence chez des amis, une émission télé, Océaniques, je pense, il y a quelques années. C'était fascinant de voir Guyotat dicter à son assistant, fabriquer l'écriture, faire naître le texte, et je me souviens bien du cliquetis des touches. C'était la première fois que je voyais utiliser un ordinateur. Mais la musique qui se glisse dedans, je ne ne sais pas. Frédéric Acquaviva, j'avoue ne pas connaître son travail. J'ai eu récemment un contact avec lui. Il souhaitait se procurer les Moues de veau que Christophe Tarkos a publiées ici.

De quel matériel disposes-tu pour écrire ? (Comment écris-tu tes textes ? à la machine ? je pense au cliquetis de la machine à écrire que l'on entend derrière Guyotat...) ...

J’ai appris à écrire à l’encre avec un porte-plume en bois et une plume sergent-major en acier. Plus tard, dans les années 60, j’ai eu un stylo-bille 4 couleurs. Ensuite, années 70, les crayons feutres et la première machine à écrire, une Underwood Standard d’origine achetée 30F chez un brocanteur. Elle fonctionne toujours. C'est avec elle que je maquettais Starscrewer, avec elle que j'ai tapé les premiers poèmes justifiés. J’ai imprimé mon premier livre, Sombre ducasse, à 30 exemplaires, en utilisant une imprimante à aiguilles et 5 rubans. Le traitement de texte s’appelait Wordstar et c’était sur un PC 286. Je suis rapidement passé à Works 3.0 sur un 386. J’ai écrasé Wordstar comme si c’était un vieux crayon usé. J’écris actuellement ce texte directement en corps 12 Times New roman en utilisant Word 6 sur un 486 muni d’une imprimante laser. Cet été, j’ai aussi écrit un poème sur le sable à marée basse, avec un morceau de bois ramassé sur la plage.
D'une manière générale, j'écris à la main tout ce qui est courrier personnel. Pour le reste, l'ordinateur est tellement pratique, couper-coller (tiens donc !), dictionnaire intégré, synonymes (d'une grande aide pour l'écriture des poèmes arithmogrammatiques !).
Mais j'aime encore me salir les mains, travailler les poèmes express à l'encre de chine, utiliser les ciseaux et la colle, les timbres en caoutchouc et les tampons encreurs.

Le jour où tout s’arrêtera, où même les disques durs se ramolliront, je pourrai toujours graver mes mots sur le mur de ma cave avec un morceau de charbon, ou, de façon plus optimiste, sur le sable des plages de la Mer du Nord en me servant peut-être d’un vieux bout de CD-ROM. 

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posted by Lucien Suel at 08:00

2 Comments:

Anonymous Dominique Hasselmann said...

Le Nord restera toujours un axe d'orientation, quels que soient les supports (ou suppôts) survivants !

Il suffis de se fier à la boussole des rêves. :-)

13:39  
Blogger Lucien Suel said...

Merci. Oui, difficile de perdre le Nord !

13:42  

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