lundi 22 juin 2026

Anthoveaulogie - M. Graciano / L. Suel

Deux naissances de veaux 

1. Marc  Graciano,

Liberté dans la montagne, Corti 2013

[…] le vieux plaça une de ses mains sur l’échine de la vache et le dos tout entier de la vache se voussa et il connut un grand frisson et les pattes avant du veau commencèrent d’apparaître en dehors de la vulve de la vache et le paysan rentra ses mains avec un embout de corde dans la matrice de la vache et il accrocha la corde aux deux pattes du veau dans la matrice et le vieux l’aida à tirer la corde et ils extrayèrent le veau de la matrice. Le veau était à moitié mort-né et ils le réanimèrent en le massant avec des bouchons de paille roide et le bonhomme alla chercher une terrine de gros  sel dans la partie habitable de sa masureet il en aspergea le nouveau-né de quelques poignées et la mère se mit alors à le lécher avec vigueur. Le veau était faible et maladroit et une taie bleutée sur chaque œil semblait le rendre aveugle et pourtant le jour d’après, quand le vieux revint, le veau était solidement campé sur ses pattes et attaché au mur de l’étable derrière sa génitrice et quand le paysan le détacha, il cabriola follement pour aller rejoindre sa mère et téter le lait amouille. (p 231)

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2. Lucien Suel

"Duki sont chés viaux ?" et autres textes en picard, recueil bilingue, éditions de la Librairie du Labyrinthe, Amiens,  

D’ù qui sont, ches viaux ? 

y a longtimps d’cha, j’a donné in co d’main à min mon-nonque pou l’naissinche d’in viau.
J’avos in mon-nonque cinsier, à c’t’heure, i est mort.
Ej m’in rappelle toudis. I avot ses deux tchiotes pattes qui dépassottent dé ch’vagin de s’mère
–ches pattes dé ch’viau- ;
et min mon-nonque
-i s’appelot Mimi, ch’étot mon-nonque Mimi et sin vrai nom, ch’étot Barthélémy-
i avot lo-yé ches pattes aveuc des grosses cortes,
et mi ech’sacquot, ch’sacquot, sacquot, ch’sacquot aveuc li. Cha sacquot.
El vaque, alle avot du mau, mais alle dijot rin.
Ch’étot enne vaque hollandaisse, blanque et noire.
Et
pis to d’in co, cha y est, v'lau ch’viau qui sort ; l’v'lau qui gliche ; i queut dins l’palle et pis s’armet d’bout tout in trin-nant : jen-n sais pon si qu’ch’étot d’frod ou qui t’not pon core bin l’équilipe.
Aprés, comme qui étot arlévé, in a délo-yé ches fichelles, pis chelle vaque alle a passé s’lanque d’zeur sin pitit. Ch’étot fin biau d’vir cha.
Mi, quand qu’j’étos jon-ne, qu’j’arvénos d’l’école
ej ravisos ches viaux dins ches pâtures.
Quand qu’j’étos moin jon-ne,
ej ravisos ches files, quiquefos dins ches pâtures.
A c’t’heure qu’ech vi-in viux,
ch’aré ches viaux qu’j’voudros ravisés ;
mais in-n sont mi pus dins ches pâtures.
Tout cha, ch’est fini.
A c’t’heure, ches viaux i sont infremés.
Tertous des clones !
Et pis, des files, in-nin vo pu gramint non pus dins ches pâtures.
Pus d’viaux,
pus d’files,
pus rin !

Où sont les veaux ?

Il y a bien longtemps, j’ai aidé mon oncle pour la naissance d’un veau.
J’avais un oncle paysan ; depuis, il est décédé.
Je n’ai jamais oublié. Ses deux petites pattes sortaient du vagin de sa mère
-les pattes du veau- ;
et mon oncle
-il s’appelait Mimi, l’oncle Mimi, un diminutif de Barthélémy-
avait noué des cordes aux pattes du veau,
quant à moi, je tirais, tirais, je tirais avec lui. On tirait sur les cordes.
La vache souffrait en silence.
Elle était de race hollandaise, blanche et noire. 
Soudain, c’est fait, voilà le veau qui sort ; il glisse, tombe dans la paille, puis se redresse, tout tremblant : j’ignore si c’est à cause du froid ou de son manque d’équilibre.
Ensuite, comme il était debout, on a dénoué les liens et la vache a passé la langue sur son petit. C’était beau à voir.
Quand j’étais jeune, rentrant de l’école,
j’observais les veaux dans les près.
Plus tard, moins jeune,
j’observais parfois les filles dans les près.
Aujourd’hui, vieillissant,
je voudrais de nouveau voir les veaux ;
mais ils ne sont plus dans les près.
Tout cela, c’est terminé.
Maintenant, les veaux sont enfermés.
Tous des clones !
Et, des filles, on n’en voit plus beaucoup dans les près.
Plus de veaux,
plus de filles,
plus rien.

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posted by Lucien Suel at 17:31