mardi 23 juin 2026

L'être du mal voyant, premier manifeste

Ce premier manifeste a été publié en 1997 dans le n° 16 de la revue Java, puis repris dans "Canal Mémoire", recueil paru en 2004 aux éditions du Marais du livre.

"Devenir le poème", mon second manifeste, écrit en 2010, apparait sur ce blog à la date du 12 juin 2025.

Lucien Suel

       l'être du mal-voyant

langue peut être le monde pour lui et

la poésie allô se trouve partout tout

partout aussi le poète fait une large

part aux collages instantanés dessins

idiots performances & poésie visuelle

poèmes trouvés poèmes express poésies

son activité poétique travaille aussi

le projet d’une poésie classique pour

laquelle il utilise des vers inventés

de son invention des vers justifiés à

cause du nombre de signes dans chaque

ligne ici 37 signes typographiques se

rangent dans chaque ligne chaque vers

la poésie mange de tout tout ce qui a

fait son existence lectures relations

trivialités rêves activités physiques

voyages réflexions contemplations par

cela une poésie peut être élémentaire

quand on pose des questions qu’est-ce

que la poésie aujourd’hui quelle date

il répond la poésie aujourd’hui c’est

quand je le dis ainsi il est un poète

maintenant quand il fait ce qu’il dit

le poète & l’éditeur l’habitent comme

le jardinier et le lecteur cohabitent

en lui comme le traducteur et le père

de famille cohabitent en lui comme le

merz et le joueur d’échecs cohabitent

en lui comme le cerveau et les boyaux

cohabitent en lui comme les vertèbres

et les fémurs cohabitent en lui comme

le foie et la morve cohabitent en lui

comme le cogneur et le quinquagénaire

cohabitent en lui comme le guitariste

et le microbe cohabitent en lui comme

le buveur de bière et le rôti de veau

cohabitent en lui comme le baiseur de

l’étoile et le gastéropode cohabitent

en lui comme le détritus et les trous

de mémoire cohabitent en lui comme le

cycliste et la chicorée scarole ronde

verte à coeur plein cohabitent en lui

comme ça comme ça et encore son corps

la poésie vient du vide avide vibrant

dans la tubulure corporelle oui c'est

l'enveloppe superficielle de ce tuyau

elle accepte les pâtées les frictions

les agressions les renseignements les

caresses les bruits et l'odeur cosmos

miniaturisé un infini comme un infini

les poumons absorbent les exhalaisons

ultimes le dernier soupir des humains

d'autrefois et l'azote tourne en rond

dans les rafales de vent l'haleine du

porc et celle du publicitaire embuent

la même fenêtre pour s'incorporer aux

globules rouges de son sang oh osmose

qui prétend surveiller le flux de ses

orifices qui examine la circulation à

l'entrée à la sortie allô la carcasse

ignore le sens unique poète opposé au

fatalisme de l'entropie il mange tous

les mots il rumine la pensée il lance

les yeux dans le limon dans les cieux

la pratique de l’écriture et les sens

de l’existence peuvent coïncider dans

une oeuvre suivie le projet est celui

de parvenir à l’unité rassembler tous

les souvenirs les lieux les personnes

allô il faut que ce soit comme la vie

drôle douloureux mystérieux la poésie

le poème ce livre étrange tout semble

s’éclairer la structure circulaire la

lecture commencera par n’importe quel

fragment n’importe quel mot n’importe

quelle ligne comme ce que Burroughs a

dit en parlant des cut-up ils peuvent

produire allô l’impression de déjà-vu

avoir un caractère prophétique il n’a

évidemment pas employé une seule fois

le cut-up dans le texte d’ici en mots

sur des lignes de 37 caractères c’est

le contenu du poème côté expérimental

pas le style à part le fait qu’il n’y

a pas de signes de ponctuation voiles

sur les artifices de fabrication pour

préciser qu’au début le poème s’écrit

composé en mélangeant un extrait d’un

roman de Mickey Spillane et la lettre

d’une religieuse carmélite à son père

le reste c’est l’avis de Céline pense

que le lecteur jouit du confort de la

croisière sans connaître le détail de

l’organisation un lecteur intrigué et

amusé par l’action par le jeu avec la

langue il réagit intellectuellement à

certaine tension et certaine ambiance

c'est le poète qui écrit ce qu'on lui

dit d'écrire une comtesse de Noailles

aurait pu par exemple s'extraire d’un

lit pour lui rendre visite on ne sait

pas ni où ni quand ni que ni qui pour

arriver à cette notoriété relative et

fragmentaire en nombre en pagaille se

présentent les itinéraires les prix à

payer il calcule en ajoutant les prix

littéraires au matériel utilisé et le

salaire comprend les heures passées à

scruter l'écran du moniteur souris au

bout du bras président Clinton Reagan

Nixon serait lui-même assurément très

content de recevoir par la poste deux

poèmes ou trois poèmes d'un tel poète

oui peut-être qu’il les ou les lirait

celui qui n'a pas lu ce poème ici n'a

rien lu dans ces vers de 37 signes on

respire de l'air sain quand le propre

père se désincarne il est enfoui dans

le cimetière de famille assez loin de

la vallée des Rois mais à deux pas du

cabinet de travail mal-voyant il peut

murmurer voire même prononcer deux ou

trois poèmes devant la tombe litanies

de la glèbe une espèce d'hagiographie

de choses quotidiennes la sainteté de

la brosse la finesse du torchon ou la

virginité d'un pansement dans le fond

il entend les explosions dans son âme

endolorie il revoit les mandorles qui

se tordent se souvient du gouffre qui

avale les vivants il se souvient d’un

puits allô est-ce que c'est avant une

visite de Vincent Van Gogh chez Emile

Breton ou Jules Breton à cette époque

baiser cette bague diamant proéminent

au gros petit doigt d’un évêque était

un signe de respect le bonheur est un

nuage dans l'au-delà des nuages et un

amoncellement s'expliquait clairement

au tableau noir dans la classe de fin

d'études rurales le poète atteint par

la folie ordinaire n'existait pas ici

ou alors il se cachait sous une table

des matières de la table des matières

longtemps le poète s’employa dans les

campagnes à la garde des pourceaux la

longueur du jour il rimait remuait en

son cerveau des interrogations sur le

vocabulaire ainsi que signifie ce mot

coruscateur et que signifie obreptice

autrefois un prêtre tournait le dos à

l’assemblée des dévots et sa chasuble

s'ornait d'un mandala vert à examiner

dans le froid d’une longue messe mais

si un geste est fatigant l’économiser

dans la production est capital poèmes

vous devez être flexibles c'est ça le

zen le yoga le satori c'est une coupe

noire où resurgit tout le tas de mots

morts dans la froide communication la

duperie de la virtualité mots émotifs

aviformes de cénotaphes enveloppés de

drap noir mots gravés sur les pierres

la malédiction du pharaon anathèmes à

travers le temps à travers l’espace à

travers par le mot par le mot mot les

hiéroglyphes banalisés l'art est frit

planétaire mais les poètes cochons le

cochon de poète demeure un villageois

globalement il a appris à écrire avec

l’encre un porte-plume en bois et une

plume sergent-major en acier et après

dans les années soixante il avait son

stylo-bille 4 couleurs ensuite années

70 les crayons-feutres et la première

machine à écrire l’Underwood-Standard

d’origine achetée 30F chez un chineur

au début des années 80 il imprime son

premier livre Sombre Ducasse à trente

exemplaires en utilisant l’imprimante

à aiguilles et 5 rubans le traitement

de texte s’appelait Wordstar et le PC

286 il passe assez rapidement à Works

3.0 sur un 386 écrase son Wordstar un

vieux crayon usé ce poème est composé

actuellement directement en utilisant

Word 6 sur un 486 avec une imprimante

laser ce sont des mots bel été poèmes

sur le sable à marée basse avec bouts

de bois ramassés sur la plage du jour

au lendemain il rend public son poème

sur le réseau international libre mot

modem le jour où tout s’arrêtera tous

les disques durs se ramolliront il se

couchera dans le sable sur son ventre

graver des mots sur le mur de la cave

avec un morceau de charbon graver sur

le sable des plages de la mer du Nord

avec les morceaux d’un CD-ROM inutile

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posted by Lucien Suel at 09:08