lundi 12 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (8/8)

A l’âge de neuf ans, j'ai connu une femme qui boitait. Je lui ai demandé comment ça lui était arrivé. Elle me dit qu'à 16 ans avec une amie, elles avaient fait les folles et que les parents avaient décidé d'un commun accord que les filles devaient subir un traitement à l'électrochoc. Une courroie qui la maintenait s'est rompue pendant la séance et depuis elle est restée avec cette jambe qui boite toujours. Quant à son amie elle était devenue si calme que tout ce qu'elle voulait faire, c'était se mettre de la pommade sur les mains. Une fois en écoutant un talk show, j'entendis la voix à peine audible d'une auditrice qui racontait qu'on lui avait dit que si elle voulait se sortir de l'état de laisser-aller dans lequel elle se trouvait, elle devait subir le traitement. « J'ai perdu une grande partie de ma mémoire. » disait-elle.
Mon père m'a raconté un grand nombre de souvenirs de son enfance. Après avoir quitté l'école il avait travaillé dans une usine de conserves. « Je transportais les chargements de concombres et je mangeais des petits cornichons d'un tonneau dans l'usine jusqu'au jour de la bouchée fatale. Gavé ! rit-il, je suis resté des années sans manger de cornichon. »
Il me raconta cette histoire en croquant un cornichon.
Cette nuit-là, j'essayai de régler le poste pour mieux entendre ce que la voix douce de cette femme disait. Mais au bout d'un moment je dus laisser tomber. La voix était trop faible.
Ils ont condamné mon jeune père idéaliste. Sa seule erreur est d'avoir voulu devenir écrivain professionnel dans la petite ville d'Eugene, Oregon, en 1955. Ils l'ont conduit à l'Hôpital Psychiatrique d'État de Salem.
Une fois là, ils lui ont fourni plus de repas réguliers qu'il lui fallait mais aussi des électrochocs et des cauchemars pour le reste de sa vie. Au début des années cinquante il n'y avait aucune anesthésie avec ce traitement. Ils attachaient solidement mon père, lui mettaient un morceau de caoutchouc dans la bouche pour qu'il ne se morde pas la langue et ils envoyaient le courant.
Dans le silence de la nuit, je compris que je ne saurais jamais si mon père avait perdu une partie de sa mémoire avec tout ce courant électrique. La femme de l'émission avait dit qu'elle avait perdu l'équivalent de deux semaines de sa mémoire et ajoutait qu'elle ne pensait pas avoir perdu grand chose d'important.
Dernièrement j'ai demandé à mon beau-père.
« Comment appelaient-ils les traitements ?
- T. E. C.*, répondit-il.
- As-tu vu des patients à qui on en a fait ?
- Oh ! bien sûr, dit-il. Mais les derniers remontent aux années soixante-dix. Je ne pensais pas qu'ils en faisaient encore.
- Est-ce que les patients que tu as vus avaient perdu la mémoire après ça ?
- Parfois. Mais presque tous se souvenaient de tout ce qui s'était passé et surtout de la douleur du traitement. Ils ont aussi pratiqué la thérapie de choc à l'insuline après ça. Ils injectaient suffisamment d'insuline aux patients pour provoquer un genre de choc. C'est tout ce qu'ils avaient à l'époque. Ils ne disposaient pas de toutes les drogues d'aujourd'hui. »
Je lui racontai l'histoire de cette femme dans le Sud qui m'avait parlé de son traitement. Il fut un peu dubitatif.
« Ils n'ont utilisé les T. E. C. que sur des patients atteints de schizophrénie ou des maniaco-dépressifs.
- Et pour mon père ? »
J'ai hésité un moment. Ce que je voulais demander c'était s'il pensait que mon père était fou.
« Que penses-tu que ça lui a fait ?
- Les T. E. C. n'ont pas marché dans la plupart des cas. Et quant ça fonctionnait, il fallait toujours en refaire.
- Donc pendant tout le reste de sa vie où il a été relativement sain, il n'était probablement pas malade mentalement. »
Cette logique me soulage. Mon père a été profondément déprimé. Et je sais qu'ils utilisent encore le T. E. C. pour traiter des cas de dépression et ça ne répond en rien aux besoins des patients. Quelques personnes disent, comme la dame que j'ai entendue à la radio, que les T. E. C. les ont sauvés. Mais je n'ai jamais entendu mon père dire qu'il avait été heureux de subir semaine après semaine ces électrochocs. Mon beau-père dit que c'est une sorte de mini-chaise électrique.

Beaucoup de biographes veulent travestir l'histoire de la fin de la vie de mon père. Cette fin je l'ai retournée dans tous les sens maintes et maintes fois. Depuis que j'ai compris que je ne peux pas la changer, c'est moi qui change ! Maintenant que j'ai vieilli ce serait différent. Je pourrais le sortir des eaux troubles de Bolinas. Dans son livre, Suicide : le Dieu Sauvage, Al Alvarez compare le suicide à un divorce et dit que les gens qui tentent de se suicider essayent d'obtenir un divorce d'avec la vie. Ce qu'Alvarez dit après avoir survécu à sa propre tentative de suicide, c'est qu'il a pu recommencer sa vie comme on peut refaire une autre vie après un divorce.
Son livre m'a aidé à comprendre un petit peu mieux ce que le processus de pensée de mon père avait pu être durant cette phase critique. Mon père avait des problèmes d'argent, des problèmes familiaux et des problèmes avec l'alcool, mais son plus gros problème était qu'il ne voulait pas vivre.
Traduction Alain Suel
*T. E. C. : Traitement par électrochoc

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 07:34 4 comments

vendredi 9 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (7/8)

En 1980, j'eus une longue conversation avec mon père dans son appartement de Green Street à San Francisco. Nous étions assis ensemble dans le salon comme dans une caverne, le seul éclairage étant celui du couloir et de la cheminée. Il posa son verre de whisky et bondit sur ses jambes. « J'arrive tout de suite. » Il revint après un petit moment avec un dossier. Il en sortit une photographie. « Voici ta grand-mère ! » dit-il.
J'hésitai un instant avant de regarder la photo. Je me demandais d'où il tenait la photo de quelqu'un qu'il n'avait pas vu depuis 25 ans. Mon père s'éloigna un peu pendant que j'étudiais le polaroïd sur lequel on voyait une femme entre deux âges, aux cheveux bruns, assise sur un banc de pierre sous un saule pleureur au côté d'un homme de type asiatique. L'homme paraissait serein. Ses jambes de pantalon étaient repliées et il portait un maillot de corps blanc. Ma grand-mère était en pantalon corsaire, les jambes croisées, penchée en avant, une cigarette à la main. Ses yeux étaient si vifs qu'on aurait pu croire qu'avec le temps ils avaient creusé deux trous dans la photo. Au bout d'une minute ou deux, mon père se pencha en avant.
« L'as-tu regardée suffisamment ?
- Oui, répondis-je.
- Tu es sûre ? »
J'acquiesçai de la tête.
Il alla vers la cheminée, prit la photo de ses longs doigts délicats et la tint au-dessus des flammes. Nous regardâmes ensemble la photo tomber et s'enflammer. Il se retourna et me regarda.
« La dernière fois que j'ai vu ma mère, je sortais juste de l'hôpital psychiatrique de Salem. »
Je retins ma respiration. Il continua à parler. « J'y avais été interné après avoir jeté des cailloux dans les vitres d'un commissariat de police, espérant me faire arrêter et bénéficier ainsi d'un repas. J'étais affamé. Mais au lieu de cela ils m'envoyèrent dans un hôpital psychiatrique. »
Il se rassit et reprit son verre. « J'ai compris que j'avais fait une foutue connerie. » Il s'arrêta de parler un moment. Puis d'une voix très détachée, il reprit « Aussi j'ai fait de mon mieux pour sortir de là au plus vite. Je suis devenu un patient modèle. » Mon cœur battait la chamade.
« Combien il t'a fallu pour en sortir ?
- Trois mois.
- Est ce qu'ils t'ont fait des électrochocs ?
- Oh oui. »
Soudain, je compris sa prudence excessive vis à vis de l'électricité. En étant petite je trouvais surprenante la peur qu'il avait de remplacer une simple ampoule.
Mon père alla à la fenêtre et me tourna le dos. Je voulus lui crier d'ouvrir la fenêtre. Je me disais que peut-être, si la brume de San Francisco pouvait entrer dans la pièce, cela calmerait mon mal de ventre et soulagerait sûrement mon père.
Maintenant avec le recul, je crois qu'il pensait à nouveau au suicide et qu'il voulait s'assurer que je connaissais bien tout ce qu'il y avait à savoir de son passé avant qu'il ne meure. Il ne voulait pas que je découvre tout ça par les journaux ou les magazines. Nous n'avons plus jamais reparlé de sa mère ou de son séjour à l'hôpital.
Cette nuit, c'est le dixième anniversaire de la triste conversation.
Parfois j'ai envie de prendre une éponge et du savon et de nettoyer toutes ces tristes conversations, mais elles sont tout ce qui me reste.
Traduction, Alain Suel

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 08:30 0 comments

jeudi 8 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (6/8)

Un matin, j'avais 14 ans, il me dit : « Si tu n'avais pas été ici, je me serais tué la nuit dernière, mais je ne voulais pas que tu découvres mon corps .» En écrivant cela j'essaie de bien sentir toute la puissance de ces paroles mais je n'y arrive pas. Elles me paraissent enterrées si profondément en moi. Tout ce que j'entends c'est une petite voix me disant : « Sois forte, il a besoin de toi ici pour prendre soin de lui. Si tu n'y parviens pas, il se passera quelque chose de terrible. » Et donc je reste assise ici à regarder par le fenêtre le ciel couvert qui me rappelle les nuages qui passaient au-dessus du ranch au cours de cet été pluvieux de 1974, explorant dans ma mémoire les échecs du passé. J'ai bien échoué. Mon père est mort.
Mais cet été-là, les oiseaux allaient m'attirer dehors. J'aimais tout : l'immense fenêtre juste devant l'évier de la cuisine qui donnait sur la grange et sur la fenêtre de la pièce où mon père écrivait, même le bruit apaisant du lave-vaisselle qui m'endormait comme une berceuse la nuit, la senteur de la peinture fraîche qui donnait à l'atmosphère un sentiment d'espérance, le cotonnier géant crissant à la moindre brise et déversant des chariots de duvet blanc que je balayais en tas. Nous buvions l'eau glaciale qui venait directement des montagnes. J'étais fascinée par la pompe à bras dans la cour. Elle ressemblait exactement à celle qu'on voit dans les westerns. Je pouvais rester longtemps à activer la pompe de haut en bas jusqu'à ce que l'eau jaillisse comme on me l'avait expliqué. Je n'ai jamais compris pourquoi mon père, qui faisait si bien la différence entre la mauvaise eau du puits et celle qu'on buvait dans la maison, n'a jamais compris ce qui était si évident pour moi : l'alcool était mauvais pour lui. Je pompais l'eau du puits et la laissais couler sur le sol espérant que la vision de cette eau empoisonnée m'apprendrait quelque chose, mais ça n'a jamais rien donné.
À la veille d'Halloween mon père décida de quitter le Montana. Je ne sais toujours pas pourquoi. Un nouveau pan de mon univers s'effondra. Ce fut très soudain. Dans un journal intime qu'il a tenu de janvier à novembre 1975, il a écrit qu'il prévoyait de rester au Montana jusqu'au printemps : Ianthe et moi sommes allés acheter des bulbes à planter. Je veux voir des jonquilles au printemps. Et à quelques pages de là on peut lire : J'ai ramassé et brûlé tous les téléphones de la maison dans la cheminée. Ils ont brûlé d'une flamme vive.

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 08:30 3 comments

mercredi 7 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (5/8)

Une nuit de ce premier été je voulus essayer de faire cesser de boire mon père en me débarrassant de tout le George Dickel, un whisky très coûteux. J'étais seule à la maison et sans réfléchir plus avant, je sortis du placard quatre bouteilles d'un litre de whisky chacune que je vidai dans l'évier de la cuisine. Je fis au plus vite parce que je savais que ce que je faisais ne plairait pas à mon père et qu'il pouvait rentrer à tout instant. J'arrêtai quand l'odeur de whisky eut empli toute la cuisine. Mon père buvait tellement qu'il ne se rendit même pas compte de la disparition de l'alcool. Il admit simplement qu'il avait dû le boire. Peu après cette soirée j'écrivis dans mon journal intime un poème sur sa consommation d'alcool : Papa quand tu bois de la bière ou du vin, / tu es juste bien / mais quand tu bois des alcools forts, / ton esprit quitte ton corps. Il continua à acheter du George Dickel et du Jack Daniels par caisses. Mon père devenait fou de rage. Il avait des pertes de mémoire. Il était suicidaire. J'appelai ma mère et elle essaya de comprendre ce qui se passait. Mais la fois où elle lui parla au matin, il était à jeun et moi j'essayais d'oublier le père ivre de la nuit précédente. La fracture déjà bien ouverte entre les deux univers que je côtoyais, devint totale cet été-là. Ma mère et moi n'avions pas l'habitude de parler de mon père, aussi quand elle voulut m'interroger à son sujet ce fut facile de détourner la conversation. Je pensais aussi que tout le monde pouvait voir ce que je vis si clairement cet été-là : mon père était en danger. Une fois, il a vraiment répondu à la question que je lui avais posée à propos de son alcoolisme. On était dans la véranda derrière la maison et le soleil se couchait. Tout en sirotant son vin blanc, mon père m'expliqua que les pensées qu'il avait en tête étaient si compliquées que cela faisait comme des toiles d'araignées en acier dans le crâne et que boire était le seul moyen qu'il avait trouvé pour s'en débarrasser.
Les jours suivants il me raconta des histoires d'une incroyable tristesse sur son enfance. Il me raconta comment c'était de grandir pendant la récession et comment sa mère avait dû déménager avec lui et ses sœurs si souvent à cause de cela.
« Pour faire des crêpes à l'eau et à la farine uniquement, ma mère devait tamiser la farine pour enlever les crottes de rats. Il n'y avait ni œufs ni lait. Comme je n'avais pas le sou pour payer l'entrée, je devais rester assis à l'extérieur de l'école avec tous les autres enfants pauvres. »
« Ma mère me laissa seul à Great Falls avec un de mes beaux-pères, cuisinier. Je prenais mes repas chez lui et devais me débrouiller pour dormir dans une chambre d'hôtel. J'avais sept ans. »
« J'ai vu l'un de mes beaux-pères terminer de préparer un repas alors qu'il venait juste d'assommer ma mère à coups de poêle à frire. »
Certains de ses beaux-pères l'avaient battu aussi.
Il me raconta encore qu'étant tout petit, il aimait enterrer les cadeaux-surprises qu'il y avait dans les boîtes de biscuits salés aux céréales. Un jour il décida que le fait de n'avoir pas un sou pour s'acheter une boîte n'était pas une raison suffisante. Il alla au magasin du coin avec son petit chariot et le chargea à ras bord, de boîtes de ces biscuits puis rentra à la maison. Il dit qu'ensuite il retira soigneusement tous les cadeaux-surprises et qu'il les enterra. Sa mère découvrit ce qu'il avait fait. Elle l'emmena au magasin et paya toutes les boîtes avec le peu d'argent réservé à la nourriture qu'elle possédait. « Alors tout ce que nous avons eu pour manger pendant un bout de temps, c'était ces biscuits aux céréales aussi bien au déjeuner qu'au dîner et au souper. »
Je crus qu'il racontait cela comme une histoire drôle, mais mon père avait l'air si malheureux à la fin de son récit que je réalisai mon erreur. J'avais du mal à comprendre que mon père ait pu passer une partie de son enfance à souffrir de la faim. Mon univers en fut tout chamboulé. La seule chose qui devint claire était qu'il était bien plus dans le besoin que moi. Le but devint de ne pas le contrarier quand il commençait à boire. J'appris à ne rien dire quand à huit heures du matin il apparaissait à la porte de ma chambre un pain de savon à la main dont il me disait : « Ceci est mon testament et mes dernières volontés. » J'appris à le faire sortir de ma chambre quand, ivre, il voulait me lire sa dernière nouvelle à trois heures du matin. Je devins très calée dans l'art de lui faire quitter les restaurants.
J'en avais mal au ventre de le voir traverser la pièce baignée d'une lumière glauque en l'écoutant lire des pages et des pages. À cette époque c'était affreux pour moi. Curieusement aujourd'hui je trouve cela plutôt amusant. Je me vois bien dans un talk show en pleine journée :
« Alors quelles sont les choses les plus terribles que votre père vous ait fait subir ?
- Il faisait des lectures en pleine nuit.
- Qu'est ce qui vous a sauvée ?
- Les histoires. Elles étaient merveilleuses. »
Traduction, Alain Suel

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 07:24 4 comments

mardi 6 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (4/8)

C'est fin octobre 1973 que je fis mon premier voyage au Montana avec mon père. À 13 ans, la transition entre la vie chez ma mère avec mes trois demi-frère et sœurs et la vie chez mon père n'était jamais très facile. Comme parent isolé avec quatre enfants, ma mère devait lutter pour joindre les deux bouts alors que mon père semblait être riche comme Crésus. Dans l'univers de ma mère, j'étais l'aînée de quatre enfants d'une famille monoparentale et j'avais d'importantes responsabilités à assumer. Dans l'univers de mon père, je n'avais pas à changer les couches ou préparer des repas simples pour mon petit frère et mes sœurs. Mon fardeau était émotionnel parce que je savais que mon père avait besoin de moi. Ce qui a rendu le Montana différent des autres endroits où j'étais allée avec mon père, c'est sa pure splendeur et la taille de ses montagnes. Nous habitions Pine Creek Lodge dans la Vallée du Paradis qui est juste à la sortie de Livingstone, dans une cabane à côté des écrivains Jim Harrison et Guy de la Valdenne. Un ruisseau clair traversait la propriété. Émerveillée, j'aimais passer sur les petits ponts qui enjambaient le cours d'eau. J'avais l'envie d'appeler ma mère d'une cabine sur le bord de la route pour lui en parler. Harrison me donnait des leçons de pêche à la mouche.
C'est pendant ce premier séjour, j'avais alors 13 ans, que j'ai commencé à remarquer que mon père buvait beaucoup. Tout le monde buvait, mais mon père y allait un peu plus fort. Pour essayer de le comprendre, je me soûlai pour la première fois avec du calvados. La tête me tourna et je dus me retenir au mur. Finalement je vomis dans les toilettes et y restai assise sur le plancher, trop chancelante pour me relever. J'entendais les rires de mon père et de ses amis. Quand je parvins à revenir dans la salle avec tout le monde, personne n'avait remarqué mon absence.
L'année suivante mon père acheta un ranch dans la Vallée du Paradis. En juin, j'avais 14 ans, je pris l'avion pour aller y passer l'été. J'étais stupéfaite par cette autre culture. Tout était calme, ancien, harmonieux et les liens avec le passé manifestement évidents. Comparées à la Californie, les rues étaient vides. Il n'y avait ni métro, ni centre commercial, pas même un huit à huit.
Avant de quitter la ville nous nous arrêtâmes à une boutique de spiritueux. Au Montana on ne peut acheter de l'alcool que dans ces boutiques d'état selon des horaires bien précis et jamais le dimanche. Je n'étais jamais entrée dans une telle boutique. Ça me rappelait l'austérité des boutiques genre Emmaüs. Le sol était recouvert d'un tapis uni gris fourni par l'état. Un homme à lunettes, l'air sérieux, habillé années cinquante avec une coupe de cheveux à la brosse se tenait derrière un énorme comptoir. Le magasin de spiritueux où j'achetais mes bonbons quand j'étais petite avait un plancher recouvert de lino et arborait des pancartes publicitaires poussiéreuses et colorées vantant toutes sortes de tord-boyaux. Les propriétaires étaient toujours de sacrés personnages qui étaient habitués à voir des enfants venir acheter des cigarettes ou du lait pour leurs parents et quelques bonbons avec la monnaie. Ici on aurait cru que l'employé n'avait jamais vu d'enfant de sa vie et manifestement il n'avait pas non plus l'habitude de voir des clients du genre de mon père. Nous partîmes avec des litres de vin blanc dans d'élégantes bouteilles vertes et une caisse de whisky. Je commençai à craindre ce magasin d'état. C'était un véritable monument dédié aux dangers de l'excès. Mon père ignorait complètement tous les avertissements et il emportait toutes ces boissons alcoolisées avec une joie enfantine. Il me faisait penser à un gosse devant un feu d'artifice. Quelque chose en moi me fit retenir mon souffle devant l'énorme quantité d'alcool qu'il achetait et continuerait d'acheter durant tout l'été.
Traduction Alain Suel

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 07:59 2 comments

lundi 5 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (3/8)

Aujourd'hui la maison a été transformée, les murs sombres de séquoia ont été peints. Les grands arbres morts ont été enlevés et quantité de fleurs ont été plantées. Un bébé est né là. De la terrasse on peut voir l'océan. Un jour j'ai même décidé d'entrer dans la maison et d'y rester une minute. Je me suis forcée à regarder le coin du séjour où mon père s'était tué et découvris à mon grand soulagement qu'il n'était pas là.
Après le coup de téléphone, après la découverte du corps, après la police, il y eut du mouvement. Mon Norvégien de beau-père emballa tout dans la maison et me l'amena. Beaucoup de choses allèrent au garage mais les boîtes et les boîtes de papiers furent soigneusement empilées dans la chambre d'amis. Il ramena même l'épicerie du placard. Et les mouches...
Je ne me sentais pas menacée du fait de n'être pas entrée dans la maison tout le temps qu'il y était resté sans vie. Mon mari découvrit une cassette avec de la musique de piano que mon père avait écoutée avant de mourir. Je reconnus cette musique. Elle avait été écrite spécialement pour lui à une époque où les gens étaient soucieux de faire des choses comme ça pour lui.
Finalement, rentrée chez moi dans le noir, je décidai d'aller me coucher.
Lumière, obscurité, jour, nuit, vie, mort. Mon mari avait dû s'absenter quelques heures. « C'est bon ça va aller. » lui avais-je dit. Aussi ce fut ma mère qui m'accompagna par le chemin pavé, à travers les arbres, de la grande maison où mes beaux-parents résidaient jusqu'à la maisonnette où mon mari et moi habitions. Depuis son arrivée de Hawaii, elle me quittait très rarement. Quand j'ouvris la porte de devant, je vis une faible lumière qui provenait de la salle de bains. Je m'avançai en traversant dans l'obscurité la salle de séjour meublée. Je savais que j'allais me brosser les dents puis revenir avec ma mère à la grande maison parce que je ne pourrais pas rester seule. Entourée par les murs vert pomme et les carrelages qui étaient à la mode trente ans auparavant, je mis un peu de dentifrice sur ma brosse. Comme je commençais à me brosser les dents, j'évitai de regarder le miroir préférant regarder en l'air. D'abord je crus que c'était une nouvelle bordure de la tapisserie mais je savais que ce n'était pas possible. J'y regardai de plus près et compris que c'étaient des mouches, des centaines et des centaines de mouches. Elles s'étaient réveillées et avaient rampé hors des boîtes de papiers que nous avions ramenées de la maison de Bolinas. Elles s'étaient rassemblées dans la salle de bains attirées par la lumière. La brosse à dents encore serrée dans ma main, je passai en courant devant ma mère pour m'enfuir par la porte encore ouverte. Ma mère me rattrapa en courant. Elle me saisit le bras. Je jetai la brosse à dents dans l'obscurité et me mis à cracher. Elle me tordit le bras dans le dos pour m'immobiliser et me maintint fermement contre sa poitrine. « Je vais mourir, je vais mourir ! » sanglotai-je en essayant de cracher toute cette vie en moi qui me semblait contaminée. Et tandis que je me débattais, ses doigts puissants s'enfoncèrent dans mon bras. « Ça ne s'attrape pas, la mort. » me murmura t-elle à l'oreille, « La mort, ça ne s'attrape pas. »

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 06:51 0 comments

samedi 3 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (2/8)

Cadence, mon amie de toujours et du même âge que moi à vingt-cinq jours près, a cru que la maison de Bolinas en Californie était hantée dès la première visite qu'elle y fit. Nous avions douze ans, j'habitais dans le comté de Sonoma avec ma mère et je passais de longs week-ends chez mon père. La maison de trois étages style art déco était bâtie au flanc d'un coteau abrupt. Un seul coup d'œil à celle-ci suffit à Cadence pour être convaincue. Elle avait accompagné ma mère pour venir me reprendre. Elle refusa de pénétrer dans la maison. Cadence est la fille la plus solide que je connaisse et comme moi elle avait déjà vécu dans de nombreuses vieilles maisons. Je voulais qu'elle entre dans la maison pour la lui faire visiter mais elle refusa. Aucun des adultes ne remarqua qu'elle était restée tout le temps à attendre dans la voiture. Cela fut un énorme choc pour moi. Pas uniquement parce que cela me renvoyait à mes propres sentiments pour cette maison mais surtout parce que Cadence n'avait jamais prononcé l'expression « maison hantée ».
Quand j'eus 14 ans, mon père acheta un ranch au Montana et nous cessâmes d'aller à Bolinas ensemble. J'avais 25 ans quand il se tua avec un magnum .44 au deuxième étage de la maison près de la cheminée. Il était debout face à l'océan. La vision en reste gravée dans un coin de ma mémoire. Je sais que la nuit, la lumière de ce coin du séjour est faible et que la lueur qui en émane est chaleureuse. Je connais la sensation de fraîcheur du canapé en cuir brun qui est juste à côté. Je connais l'odeur de cette maison, un mélange de senteur de séquoia, d'air marin, de moisi et de vieux. Je suis ici et il est là.
La nuit où l'on apprit la mort de mon père en 1984, Cadence envisagea d'aller à Bolinas en voiture et d'arroser la maison d'essence pour y mettre le feu. Elle accusait la maison. Quelques jours plus tard, je suis allée à Bolinas avec ma mère, mon mari et ses parents. Ils entrèrent pour récupérer les papiers de mon père tandis que je restais dans la voiture à pleurer.
Même si mes parents étaient divorcés depuis longtemps, ma mère éprouva le besoin d'entrer dans la maison et de dire adieu. « Ce n'est pas plus mal. » essaya-t-elle de me rassurer. Tout comme Cadence quelques années auparavant je n'avais pu me résoudre à entrer dans la maison. Je suis restée assise en sécurité dans la voiture à fixer pendant un long moment la fenêtre par laquelle il regardait juste avant qu'il ne meure. Alors j'ai vu des papillons, des centaines et des centaines de monarques orange qui voletaient. Ils sortaient en flots des pierres de la cheminée et recouvraient ce mur de la maison. Quand j'étais fillette, mon père adorait me faire remarquer les monarques, « Regarde ! » murmurait-il du même ton révérencieux que la plupart des hommes prennent quand ils reconnaissent une superbe voiture de sport, « Un papillon ! » je retenais mon souffle jusqu'à ce que la créature ne soit plus en vue. Ce jour-là après sa mort les papillons formèrent un si gros nuage que je cessai de pleurer. Et quand nous reprîmes tous ensemble la route laissant la maison vide, ils étaient encore là.
Traduction Alain Suel

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 08:22 0 comments

vendredi 2 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (1/8)

Nous débutons aujourd'hui la publication en huit parties d'un témoignage de Ianthe Brautigan sur son père, extrait de l'ouvrage "You Can't Catch Death" (Rebel Inc.)
Courtesy William Brown & Telegraph Magazine
.


J'ai été franche avec ma fille au sujet de la mort de son grand-père. Comme il est mort avant sa naissance, je ne savais pas trop comment aborder le sujet de son suicide. Je ne voulais pas qu'elle l'apprenne par quelqu'un d'autre à l'école. Dès que je l'ai jugée assez grande, vers ses six ans, je lui en ai parlé.
« Tu sais que Papy est mort.
- Oui.
- Il s'est suicidé.
- Qu'est ce que c'est : suicidé ?
- C'est quand tu t'enlèves la vie.
- Comment ça ?
- Hé bien, il avait pas mal de problèmes.
- Non, m'interrompit-elle. Comment ? Avec un couteau, une corde ?
- Oh, ai-je dit tout en me creusant la cervelle une ou deux secondes pour essayer de trouver comment rendre moins horrible le fracas qu'une arme à feu peut évoquer. J'abandonnai et répondis simplement : un revolver.
- Comment a-t-il fait ? demanda-t-elle alors tout en mimant de la main un revolver qu'elle agitait devant elle.
Je ne m'attendais pas du tout à ça.
- La tête, dis-je rapidement avant qu'elle ne le comprenne d'elle-même.
- Où à la tête ?
- On ne le sait pas exactement. »
Sa main se relâcha.
Le suicide c'est quelque chose qui est entouré de honte. En général la famille ne dit pas la vérité. Un grand nombre de suicides n'est pas comptabilisé comme tel. Je ne me rendais pas compte à quel point je m'en voulais jusqu'au jour où un père de famille que je connaissais de loin, se tua, laissant derrière lui un fils de seize ans.
Je me retrouvai à me dire : « Je me demande ce qu'ils ont fait de travers. » Cela me choqua et me fit pleurer.
À la maternelle de ma fille, ils ont cette activité : le personnage de la semaine. Chaque enfant dispose d'un tableau sur lequel il affiche des photos de sa famille et les commente.
« Comment ça s'est passé ? lui demandai-je.
- Bien, répondit elle. »
Je fis la grimace quand une idée me vint à l'esprit. Ne voulant pas être trop abrupte, je commençai à lui poser des questions de façon détournée.
« Alors qu'as-tu dit pour Mamie Ginny ?
- Qu'elle habite à Hawaii et m'envoie souvent des choses.
- Et sur Papa qu'as-tu dit ?
- Qu'il édite des choses et qu'il est réalisateur de publicités.
- Et qu'as-tu dit de Papy ?
- Qu'il s'était tiré une balle dans la tête.
- Qu'en a dit ta maîtresse ?
- Oh. »
J'ai vécu quatre périodes critiques de mon père. Il n'en a traversé que trois. Une période critique pour une personne à tendance suicidaire est une période particulière pendant laquelle elle est capable de se blesser dangereusement.
Quand j'avais huit ans environ, il a commencé à me parler de la mort. À 14 ans il m'a expliqué que sa seule raison pour ne pas se tuer était qu'il ne voulait pas que ce soit moi qui découvre son corps. Chaque fois il parvenait à faire l'effort de continuer à vivre alors que je ne pouvais que rester là, impuissante.
J'arrive de mieux en mieux à distinguer les deux visages de mon père. Il y avait le père que je pouvais appeler chaque fois que j'avais des ennuis, le père qui savait tout et qui m'aimait.
C'est dans mon adolescence que l'autre visage de mon père commença à obscurcir mes nuits avec sa douleur. À l'âge de vingt ans j'en étais réduite à le supplier en pleine nuit au téléphone, de ne pas se tuer. « Je t'en supplie Papa, pitié, Papa ! » pleurais-je. Il raccrochait le téléphone, et je restais seule et tremblante dans la cuisine. Je restais un long moment les yeux fixés à la petite lumière rougeoyante du témoin de la cuisinière électrique.

Traduction Alain Suel

Libellés : , ,

posted by Lucien Suel at 09:13 1 comments