vendredi 2 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (1/8)

Nous débutons aujourd'hui la publication en huit parties d'un témoignage de Ianthe Brautigan sur son père, extrait de l'ouvrage "You Can't Catch Death" (Rebel Inc.)
Courtesy William Brown & Telegraph Magazine
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J'ai été franche avec ma fille au sujet de la mort de son grand-père. Comme il est mort avant sa naissance, je ne savais pas trop comment aborder le sujet de son suicide. Je ne voulais pas qu'elle l'apprenne par quelqu'un d'autre à l'école. Dès que je l'ai jugée assez grande, vers ses six ans, je lui en ai parlé.
« Tu sais que Papy est mort.
- Oui.
- Il s'est suicidé.
- Qu'est ce que c'est : suicidé ?
- C'est quand tu t'enlèves la vie.
- Comment ça ?
- Hé bien, il avait pas mal de problèmes.
- Non, m'interrompit-elle. Comment ? Avec un couteau, une corde ?
- Oh, ai-je dit tout en me creusant la cervelle une ou deux secondes pour essayer de trouver comment rendre moins horrible le fracas qu'une arme à feu peut évoquer. J'abandonnai et répondis simplement : un revolver.
- Comment a-t-il fait ? demanda-t-elle alors tout en mimant de la main un revolver qu'elle agitait devant elle.
Je ne m'attendais pas du tout à ça.
- La tête, dis-je rapidement avant qu'elle ne le comprenne d'elle-même.
- Où à la tête ?
- On ne le sait pas exactement. »
Sa main se relâcha.
Le suicide c'est quelque chose qui est entouré de honte. En général la famille ne dit pas la vérité. Un grand nombre de suicides n'est pas comptabilisé comme tel. Je ne me rendais pas compte à quel point je m'en voulais jusqu'au jour où un père de famille que je connaissais de loin, se tua, laissant derrière lui un fils de seize ans.
Je me retrouvai à me dire : « Je me demande ce qu'ils ont fait de travers. » Cela me choqua et me fit pleurer.
À la maternelle de ma fille, ils ont cette activité : le personnage de la semaine. Chaque enfant dispose d'un tableau sur lequel il affiche des photos de sa famille et les commente.
« Comment ça s'est passé ? lui demandai-je.
- Bien, répondit elle. »
Je fis la grimace quand une idée me vint à l'esprit. Ne voulant pas être trop abrupte, je commençai à lui poser des questions de façon détournée.
« Alors qu'as-tu dit pour Mamie Ginny ?
- Qu'elle habite à Hawaii et m'envoie souvent des choses.
- Et sur Papa qu'as-tu dit ?
- Qu'il édite des choses et qu'il est réalisateur de publicités.
- Et qu'as-tu dit de Papy ?
- Qu'il s'était tiré une balle dans la tête.
- Qu'en a dit ta maîtresse ?
- Oh. »
J'ai vécu quatre périodes critiques de mon père. Il n'en a traversé que trois. Une période critique pour une personne à tendance suicidaire est une période particulière pendant laquelle elle est capable de se blesser dangereusement.
Quand j'avais huit ans environ, il a commencé à me parler de la mort. À 14 ans il m'a expliqué que sa seule raison pour ne pas se tuer était qu'il ne voulait pas que ce soit moi qui découvre son corps. Chaque fois il parvenait à faire l'effort de continuer à vivre alors que je ne pouvais que rester là, impuissante.
J'arrive de mieux en mieux à distinguer les deux visages de mon père. Il y avait le père que je pouvais appeler chaque fois que j'avais des ennuis, le père qui savait tout et qui m'aimait.
C'est dans mon adolescence que l'autre visage de mon père commença à obscurcir mes nuits avec sa douleur. À l'âge de vingt ans j'en étais réduite à le supplier en pleine nuit au téléphone, de ne pas se tuer. « Je t'en supplie Papa, pitié, Papa ! » pleurais-je. Il raccrochait le téléphone, et je restais seule et tremblante dans la cuisine. Je restais un long moment les yeux fixés à la petite lumière rougeoyante du témoin de la cuisinière électrique.

Traduction Alain Suel

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posted by Lucien Suel at 09:13

1 Comments:

Blogger DL said...

Après les couvertures de Brautigan publiées le 30/11, j'attendais sereinement ce texte sur l'éternelle face sombre du génie. Heureusement, Ianthe n'est pas Adèle.

22:08  

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