Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (2/8)

Quand j'eus 14 ans, mon père acheta un ranch au Montana et nous cessâmes d'aller à Bolinas ensemble. J'avais 25 ans quand il se tua avec un magnum .44 au deuxième étage de la maison près de la cheminée. Il était debout face à l'océan. La vision en reste gravée dans un coin de ma mémoire. Je sais que la nuit, la lumière de ce coin du séjour est faible et que la lueur qui en émane est chaleureuse. Je connais la sensation de fraîcheur du canapé en cuir brun qui est juste à côté. Je connais l'odeur de cette maison, un mélange de senteur de séquoia, d'air marin, de moisi et de vieux. Je suis ici et il est là.
La nuit où l'on apprit la mort de mon père en 1984, Cadence envisagea d'aller à Bolinas en voiture et d'arroser la maison d'essence pour y mettre le feu. Elle accusait la maison. Quelques jours plus tard, je suis allée à Bolinas avec ma mère, mon mari et ses parents. Ils entrèrent pour récupérer les papiers de mon père tandis que je restais dans la voiture à pleurer.
Même si mes parents étaient divorcés depuis longtemps, ma mère éprouva le besoin d'entrer dans la maison et de dire adieu. « Ce n'est pas plus mal. » essaya-t-elle de me rassurer. Tout comme Cadence quelques années auparavant je n'avais pu me résoudre à entrer dans la maison. Je suis restée assise en sécurité dans la voiture à fixer pendant un long moment la fenêtre par laquelle il regardait juste avant qu'il ne meure. Alors j'ai vu des papillons, des centaines et des centaines de monarques orange qui voletaient. Ils sortaient en flots des pierres de la cheminée et recouvraient ce mur de la maison. Quand j'étais fillette, mon père adorait me faire remarquer les monarques, « Regarde ! » murmurait-il du même ton révérencieux que la plupart des hommes prennent quand ils reconnaissent une superbe voiture de sport, « Un papillon ! » je retenais mon souffle jusqu'à ce que la créature ne soit plus en vue. Ce jour-là après sa mort les papillons formèrent un si gros nuage que je cessai de pleurer. Et quand nous reprîmes tous ensemble la route laissant la maison vide, ils étaient encore là.
Traduction Alain Suel
Libellés : Beat, Ianthe Brautigan, Traduction


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