vendredi 19 mars 2021

CYCLE DU BASILIC (VIII) par Laurent Margantin

VIII

 

TABLEAU

 

Ce tableau de Miró au-dessus de la table, je ne l'ai pas choisi,

je n'aimais guère Miró. Mais à force de le voir et de le revoir,

il a fini par m'habiter secrètement. Instance-feu. Homme-enfant

debout et renversé (par quel effet de miroir ?) au milieu d'un ciel

de signes inconnus. Ou nerfs coupés en petits morceaux et reliés

dans l'espace ? Fibres connectées au haut du crâne de l'homme,

cercle rouge avec lequel communique la tête renversée mais

dans le reflet rapetissé (effet d'éloignement ?). Capture des formes

et des couleurs quadrillées au milieu, autour formes divagantes et

pas de couleurs. L'homme-reflet est rattaché à l'homme reflété, et

même fondu à lui. Le cercle rouge est l'accroissement d'un point

rouge connecté au haut du crâne. L'expression des deux visages

est surprise devant des points et des mouvements inconnus.

                                            Sur la droite du tableau il y a une étoile.

 

 *

Ainsi s'achève la publication au Silo du "Cycle du Basilic", œuvre ouverte de Laurent Margantin.

Laurent Margantin vit à la Réunion,
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vendredi 12 mars 2021

CYCLE DU BASILIC (VII) par Laurent Margantin

VII

CHINOIS

 

Quittée l'Allemagne bruyante et guerrière, la rage au cœur,

méprisant les vérités de la foule, il note pour lui-même

cette sentence prophétique :

 

Encore un siècle de journalisme et les mots pueront

 

- et s'il se retourne encore trop souvent à son goût vers le pays

abandonné, à présent son esprit baigne dans la calme clarté de Gênes,

rêvant d'une pensée et d'une vie enracinées dans la beauté de la terre,

d'une sagesse orientale qui le débarrasserait du fardeau platoni­cien.

 

Il y a beaucoup d'aubes qui n'ont pas encore lui, peut-on lire dans le Rig-Veda.

 

Perdu dans la simple lumière des choses,

son écriture insouciante crée une harmonie :

 

Notre pensée doit embaumer comme un champ de blé

un soir d'été

 

Somnolent et content comme le soleil dans les ruelles

d'une petite ville un jour férié

 

Devenons ce que nous ne sommes pas encore,

de bons voisins des choses les plus proches

 

Qui peut peindre un arbre

sans devenir lui-même un arbre ?

 

Le dernier homme : une espèce de Chinois.

 

Nietzsche, Fragments posthumes

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vendredi 5 mars 2021

CYCLE DU BASILIC (VI) par Laurent Margantin

 VI

BASILIC

 

En une nuit les crocus sont sortis de terre, quant au basilic, campé sur sa branche au milieu des plantes exubérantes du jardin botanique, son regard n'est pas de feu et il semble ne fixer personne, et personne ne lui tendrait de miroir pour qu'il périsse


il représenterait le pouvoir royal qui foudroie ceux

qui lui manquent d'égards ; la femme débauchée qui corrompt

ceux qui ne la reconnaissent pas ; les dangers mortels de l'existence


ses yeux sont perdus dans une espèce de demi-sommeil,

de bien-être inconnu des curieux qui l'observent


sa taille est d'un demi-pied, son corps porte des taches

blanches, et il a une crête semblable à celle d'un coq


comme ceux des fontaines de Bâle, dressés sur un œuf éclos,

les ailes ouvertes et crachant le venin


la syphilis en expansion

en Allemagne au XV siècle se laissait appeler Basilikengift,

le « poison du basilic »


son nom provenant de basilae qui signifie roi,

roi des serpents, maintenant monarque d'un monde étranger au monde,

vivant dans un silence et une distance surprenants, peau verte et bleue,

à l'écart de la foule et plus proche du végétal que de la vie

animale agitée, inquiète et souvent venimeuse,


quant aux jonquilles, de petites pointes jaunes sortent des herbes,

immobiles dans le vent froid, attendant le premier soleil de Pâques.


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vendredi 26 février 2021

CYCLE DU BASILIC (V) par Laurent Margantin

 V


ROTHÉNEUF


Et là-bas, sur la côte, vous verrez des visages


Coup de tonnerre géologique, avait dit le poète

en parlant de Piana, roches chaotiques

mues vers le ciel par des forces

qu'il faut bien qualifier d'obscures, l'orange et le rose

mêlés le soir, puis tournant au rouge,

la mémoire encore travaillée par ces couleurs et ces formes

minérales sauvages, félines —


c'était d'ailleurs le mois du lion,


la mer, je l'ai presque oubliée,

aussi cette mer de Bretagne, là où m'avait guidé le hasard,

comme une chute là aussi,


l'homme à peine éveillé,

l'homme aux oreilles rompues,

comment pouvait-il prêcher à ses ouailles,

lui qui n'entendait ni ne parlait,

lui qui ignora longtemps les êtres qui l'habitaient,

des pirates en cette âme de curé !


Univers infernal :

la côte sculptée à l'image de son chaos...


À un endroit j'ai reconnu Gauguin qui,

pas loin, avait planté ses toiles, dans la recherche tâtonnante

lui aussi, sentant obscurément les forces qui parcourent les formes,

mais aurait-il pu imaginer qu'en allant sur ces terres en païen

son visage resurgirait dans le granit

à travers les mains extravagantes d'un prêtre ?


Le peintre de profil,

éternisé dans la roche, inconnu.

« Bonjour, monsieur Gauguin », aurait dit

le prêtre à la barrière.


Et l'on descend encore,

vers la mer dont les formes

créées par les courants ont peut-être rêvé

un jour le Léviathan, et des faces naïves plongent

avec le monstre, s'évanouissent, reviennent,

selon le rythme des vagues de lumière.


Rouge, orange, rose, et aussi le blanc calcaire du matin.

 

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vendredi 19 février 2021

CYCLE DU BASILIC (IV) par Laurent Margantin

 IV

JOURS


Je songe aux jours de Djilor, dit Senghor

et à d'autres jours encore,
passés, et que la mémoire ne cesse
de rendre présents, aux jours
rythmés, aux jours de vie

dans l'écoulement des rivières,
aux rythmes des pas,
aux rythmes d'une fontaine
à la grande roue que nous faisions
tourner et tourner, nous éclaboussant d'eau

tout était réglé, tout était
digne, tout était beau

enfants jouant dans l'été,

cette vie qui étonne,
qui intervient quand on ne l'attend pas,
en même temps ordonnée et imprévisible
alors il y avait rythmes,
et connaissance des choses,
et le temps n'était pas vide,
l'émotion emplissait les pensées,
pouvions-nous nommer cela ?

Non, nous étions muets toujours,
nous nous taisions,
nous nous taisions devant l'eau
de la rivière, nous écoutions trembler
les feuilles toujours à la même heure,
nous révérions un pays, nos pas
s'accordaient aux formes de la terre sèche,
nos rituels étaient tenus secrets
(eau prise selon tel geste, mouvement du corps
pour plonger dans les hautes herbes,
écoute des oiseaux de la forêt),

mais que dire à présent dans la solitude,
les rythmes demeurent au fond de nous
mais nous ne savons plus puiser,

Je songe aux jours de Djilor, à cette vie
de village qui était réglée comme une cérémonie
depuis le réveil du matin

les gestes des hommes à présent,
leur vie qui s'achève chaque soir, leur mort.

 

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vendredi 12 février 2021

CYCLE DU BASILIC (III) par Laurent Margantin

RENNE BLANC


Lapon vient de lappa : rapiécer des vêtements.


Bois de renne qu'un jour longtemps après le voyage on m'offrit,

en route vers le nord, pistes, sentes perdues au milieu des pierres,


la grive chantait vers le soir,

et les grandes glaces étaient sur la rive

du côté nord de la forêt


hauts pins, clarté infinie du jour,

traversant la Laponie en train


je cherchais un promontoire,


le chemin était pierres sur pierres

avec de grandes racines d'arbres

entrelacées


(pistes, sentes perdues au milieu des pierres),

je cherchais un promontoire d'où voir plus loin et plus large,


je vis sur la plage comment le lac ou la mer rejette

annuellement de plus en plus de sable


bois de renne sur la table,

mais un renne blanc vivant !

cavalant, fuyant,


nomina animalium :

hune : coq des bouleaux, bieng : chien,

beer : ours (comme le Bär allemand),

seeipnok : loup, boets : renne


j'ai vu des pierres roses

parmi les bouleaux,


quand le renne marche, ça craque dans le pied, j'étais

curieux de savoir pourquoi

et j'ai vu le renne blanc s'échapper entre les bouleaux

pendant que le train continuait sur ses rails,


la forêt était pleine de pierres

et de Pyrolae de diverses sortes,

les pierres étaient le plus souvent polyzonicae,

saxo strato supra strato, de gneiss blanc et sombre


renne blanc dans sa fuite

aussi fluide que l'eau des rivières,

aussi proche et insaisissable que le but

du voyage,


pistes, sentiers perdus au milieu des pierres» .


gneiss blanc et sombre,


Avec Linné, Voyage en Laponie

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vendredi 5 février 2021

CYCLE DU BASILIC (II) par Laurent Margantin

 WALDSHUT


Descendre des montagnes froides de la Forêt-Noire pour,
un jour d'avril, marcher au bord du Rhin


à l'entrée de la ville
un pont haut au-dessus d'une rivière coulant à flanc de colline


- y aurait-il encore pour l'homme une possible fierté d'être homme
au-delà des identités, des nationalités, des définitions établies ?


se demande en son for intérieur un passant, autres visages,

foule du samedi aux terrasses balayées par un vent glacial


plutôt rêver d'un bestiaire, oubliant les hommes
(de l'autre côté du Rhin
l'immense cheminée d'une centrale nucléaire)


dans la lumière froide (qu'appelle-t-on exactement l'avrillée ?)


leçons apprises, immense fleuve du présent


s'éveiller
à cela, tendant vers une autre rive
(mais pas pour une contemplation)


panneau Rhein-Promenade


vers l'aval le Rhin continue vers Bâle
(long survol des eaux par un cygne),


assis à un café nous reprenons toi et
moi le récit de la découverte


tout au fond la rivière et sur les versants
de hauts et vieux arbres arrivaient jusqu'à la hauteur du pont
ou bien
bâtiments vus de derrière dans une rue parallèle avec des balcons de bois
peints en blanc


(mais fierté, est-ce le mot ? du moins chaque jour
bonheur du travail accompli d'être homme)


je lis cette phrase d'un livre
qui capte mon attention :


le langage ne commence qu'avec le dialogue
entre Adam et Eve


église Liebfrauen au style baroque à l'intérieur assez froid
devant laquelle est stationné un carrosse


ou bien encore :
nous sommes arrivés à la porte de la ville en passant sur un pont
avec un martyr et la Vierge de chaque côté


nous reprenons le récit de la découverte, l'eau du Rhin
partie vers l'ouest et très large, les premières fleurs aux arbres


ar vey qu em
vengut alsjorns loncs


«je vois que nous en sommes venus aux jours longs »


quelques paroles lancées dans la fraîcheur d'avril,
oubliant presque ce temps.

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vendredi 29 janvier 2021

CYCLE DU BASILIC (I) par Laurent Margantin

BÂLE

À Alain et Silvia Bernaud


Flots agissant sur la grève ou le chemin qui borde la rive


de plus en plus lointaine, la terre des synthèses promises -


flots recouvrant la maigre berge, Rhin puissant dans le coude


feurig, elastisch, selbstbewußt, wie ein junger Löwe

(« ardent, élastique, conscient de soi comme un jeune lion »)


puisant à chaque instant dans ses énergies,

capable aussi de stopper son effort et de se reposer


car les visages se reflètent infiniment dans l'eau mouvante


il habitait la maison que l'on avait surnommée la « grotte de Baumann »,

le professeur Ritschl à propos de son élève :

Il pourra réaliser tout ce qu'il voudra


n'oublions pas le fleuve toutefois, façonnant la terre

et contenu par elle, route épaisse et lourde sur laquelle avance une péniche,

nous remontons vers la cathédrale de Münster

où saint Georges transperce la gueule du dragon


Jacob Burkhardt, la Cosmographie de Münster,

la nef des fous de Sébastien Brant,

Johannes Amerbach qui imprima le roi-serpent


le voici d'ailleurs, le basilic, posé sur une branche, bleu et vert,

immobile un long moment puis tournant la tête,

captant l'attention de tous dans le jardin botanique


Schützengraben 47, à côté d'un boulevard


flots toujours partis, emportant la terre des synthèses, avec eux un visage,

puis un autre, vol de quelques cygnes (le crissement de leurs ailes comme un cri),

des charmes dans un jardin à droite des escaliers


et plus tard, dans un café au bord du Rhin,

l'impression d'être sur un paquebot,

plus bas nous avançons sur la berge étroite les pieds léchés par le courant.

 

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