dimanche 20 septembre 2026

Le Crématorium

Nouvelle inédite écrite en 2017 

Le crématorium

Je ne suis pas mort.

Pas encore.

Niko ! Mon pote, c’est toi là-bas dans la boîte en bois.

Une tumeur, forcément, tu meurs, c’est clair.

L’hôpital, les rayons -pas ceux du soleil- et la chimio.

Tu maigris, tu maigris, et je me retrouve ici, assis sur ce banc de bois avec ton père, ta mère, ta sœur, les autres potes du lycée et plein de mecs et de meufs que je ne connais pas.

Tous en arc de cercle dans la grande salle.

Ça fait mal, super mal.

Toi, Niko, tu connais ça, la douleur, la peur de partir, la fin, crever, la mort, quoi !

Croire jour après jour que tu vas peut-être guérir, que le miracle viendra.

C’est trop dur, ton petit sourire au milieu des draps blancs. Ton bras décharné plein de tuyaux.

T’aurais pu te bousiller en scoot ou bien te faire renverser par un bus, un camion, même prendre un coup de couteau par un cinglé. C’est rapide. Je ne t’aurais pas vu dépérir.

Au moins ici, cette saloperie de tumeur, on va la cramer, la réduire en fumée. Ouais, comme toi, dans ton coffre en agglo.

Tout ce qu’on aurait pu encore faire ensemble. Tous les délires.

Ah ! Faut qu’on se lève ! Costar-Cravate vient de le dire dans son micro.

 C’est étrange d’observer le monde de là-haut, du plafond, vous tous, debout entre les bancs, vos crânes, vos cheveux, vos épaules. La vue de dessus, aussi, de mon propre cercueil, avec la plaque gravée 

Nicolas Rivière

2000 - 2017

Je ne souffre plus. C’est arrivé d’un seul coup. Plus rien. Le noir. Le silence. Ténèbres profondes. Oubli du temps qui passe. Une autre dimension. Jusqu’à aujourd’hui, ce grand rassemblement pour mon départ. Et moi, genre perché dans un arbre gigantesque surplombant le parking, j’ai senti arriver les voitures, les gens sortir, s’embrasser et aussi les piétons, comme toi, Jos, descendant du bus avec les amis du quartier, ceux du lycée. Je vous ai suivis de loin, vers la salle d’attente et les couloirs du crématorium. Personne ne peut me voir. Mon corps malade, amaigri, maquillé, est enfermé entre les planches et le couvercle. Je n’ai plus de matière, ne pèse plus rien. Mais il reste une présence, une sorte de télépathie, à sens unique. Jos, je saisis tes pensées, ta tristesse, ta révolte.

 

Ah, Niko, Niko, Niko, comme c’est triste, plat et chiant, le baratin de Costar-Cravate !

Déjà, comment il t’appelle : « Mesdames, messieurs, nous sommes réunis autour de la famille et des amis de monsieur Nicolas Rivière qui vient de nous quitter… Bla, bla, bla. »

J’en peux plus. Envie de crier.

Bon, c’est comme ça ; moi aussi, un jour, je ne serai plus Jos, mais monsieur Joseph Debacker.

Et maintenant, le type appelle Marjorie. Elle se lève, avance, passe à côté de toi dans ta caisse.

Elle est au pupitre. Costar-Cravate lui abaisse le micro.

Elle est belle, ta sœur ! Tout le monde la regarde.

Je tremble.

Elle lit dans un livre, un poème pour toi, pour Niko.

Ça commence comme ça « Nous voici aujourd’hui au bord du vide » et je regarde bouger les lèvres de Marjorie, au bord des larmes, au bord de l’eau, je sens vibrer sa voix, j’entends aussi un peu de la tienne dans sa respiration, dans les silences entre les mots. J’entends mais je n’écoute pas. Juste les derniers mots « plus fort que la mort ».

Cette fille est bien plus forte que moi.

 

Toutes les pensées de l’assistance grouillent dans mon esprit, ma conscience. Elles se mêlent à mes souvenirs. J’enregistre des images, des sensations. Je me sens comme un petit oiseau bleu sur le fil. Ni début ni fin dans ma Time Line. Pourtant personne ne reçoit mon « Cuicuicui ».

Je suis sans voix mais je vois sans yeux, j’entends sans oreilles.

Je sens et ressens sans peau, sans nez, sans sang.

La poésie de Marjorie, l’ironie de Jos, l’immense peine de ma famille…

Je suis plongé dans un brouhaha, un remix du passé avec le moment présent.

Je plane, totale défonce, commence à me frotter aux autres morts de mon histoire. Ils arrivent. Tous collés au plafond du crématorium comme des zombies chauve-souris, soyeux et amicaux.

Les disparus

au-dessus.

Les vivants

sur les bancs.

Je fais la différence entre la vérité et le mensonge.

Le numéro

d’un robot

dont les mots

sonnent faux.

Le chagrin indicible des miens et, en face, la mécanique passe-partout du commerce.

Encore et encore, je pense à mon pauvre corps enfermé, caché aux yeux de tous dans cet emballage, ma dernière maison avant l’évaporation finale.

 

 « Selon les vœux de la famille, voici maintenant des images de Nicolas, notre défunt. »

On ne s’y attend pas et cette vidéo sur le mur blanc, derrière ton cercueil, c’est le choc.

Je ne sais pas d’où ça sort, ces images. C’est juste avant que ta maladie se déclare.

Travelling. Tu arrives de loin, bien planté sur ton skate.

Bande-son : le souffle du vent, le bruit crescendo des roues sur le macadam.

On te voit grandir, tu te rapproches, tu t’accroupis sur la planche, te redresses, puis tu relances du pied gauche et super ollie, tu montes, tu tournes, gros plan, ton sourire prend tout l’écran. Tu retombes sur les wheels et redémarre.

J’en peux plus. Ma gorge se coince. Je reprends ma respiration plusieurs fois, mais rien à faire, les yeux débordent, ça coule, ça dévale silencieusement sur mes joues…

Je chiale devant tout le monde.

En même temps que tout le monde.

Déjà, tu t’éloignes, dos tourné, filant vers le bord du spot.

Fondu au noir.

Reste plus qu’un point rouge en bas de l’écran plat.

Ensuite, bonjour l’ambiance. Costar Cravate annonce une dernière pause musicale pendant laquelle on va se rappeler tous les bons moments vécus avec toi.

Manque de bol, musique de merde… Je secoue la tête en regardant mes chaussures.

 Viendra bientôt le moment où j’aurai totalement disparu. Personne ne dévissera le couvercle de mon cercueil pour apercevoir une dernière fois mon visage, toucher ma peau pâle et froide… On ne verra même pas le technicien s’incliner devant ma dépouille avant de la pousser dans la gueule brûlante du four crématoire et de faire monter la température jusqu’à mille degrés. Il faut épargner cette vision à la famille.

Ma mère a choisi mes vêtements mais elle a dû sortir de la pièce quand la personne des pompes funèbres m’a lavé, habillé, maquillé. Pour les soins ultimes, celle qui m’a porté dans son ventre et m’a nourri à ma naissance a dû laisser la place à quelqu’un d’anonyme. C’est ainsi. Les morts sont cachés, la mort est cachée.

Mes muscles et mes organes transformés en fumée, atomes emportés par le vent, dispersés dans l’air.

Mes os brûlés, broyés, pulvérisés, réduits en cendres, répandus dans un « Jardin du Souvenir ».

Ma pensée, mon histoire, mon âme, les restes invisibles, encore là dans le cœur et la mémoire des vivants.

Niko, avatar de Nicolas Rivière, vagabond fantôme dans les couloirs du temps.

 

À la queue leu leu, en suivant la famille, on s’approche de ton cercueil.

Dernier adieu avant la flambée.

On fait le tour, le tour de Niko.

Certains touchent le bois, le caressent, façon de te taper sur l’épaule, te serrer la main.

Regard brouillé ; je titube en lisant l’étiquette vissée sur le couvercle : 2000 – 2017.

Et ça me revient :

« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

On divague, on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête… »

Le chagrin me prend la tête,

m’étouffe.

Reviens, Niko !

On te tourne le dos.

On t’abandonne.

Tu nous pousses vers la sortie.

J’embrasse ta mère, j’embrasse Marjorie.

Nos joues sont rouges et mouillées.

En levant les yeux, je vois la fumée au-dessus du crématorium.

Le vent se lève, agite les feuilles dans les tilleuls du parking.

Un troupeau de nuages traverse le ciel.

On entend le chant d’un merle.

Lucien Suel

La Tiremande, octobre 2017

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samedi 5 septembre 2026

Poésie network

 


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mercredi 8 juillet 2026

Le retour de Potchük

Voici un court extrait d'un morceau (20 secondes) joué par le groupe le 27 juin 2026.

Le titre : NON NON NON à l’équarrissage CIA CIA CIA (centre d'incinération animale)  

Les membres : Thomas Suel (batteur), Guillaume Marien (guitare), Benoît Queste (basse) et Lucien Suel (texte et chant)


 

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mardi 30 juin 2026

Peter Handke, Le recommencement (extrait)

 Ma réticence au travail était en réalité une peur de l'échec. Je ne craignais pas seulement de n'apporter aucune aide à l'autre : toujours dans ses jambes, je serais en outre un obstacle pour lui, je redoublerais son effort, et je ruinerais finalement d'un geste inadéquat l'œuvre d'une journée, peut-être même de l'été tout entier. (Combien de fois mon père, dans son atelier, ne m'a-t-il pas accablé de jurons et renvoyé sans un mot dès mon premier coup de marteau!) Quand il fallait assembler, je forçais ; quand il fallait séparer, j'arrachais ; quand il fallait empiler, j'entassais ; quel que fût mon partenaire à la scie, je ne trouvais pas le rythme ; la tuile qu'on me tendait tombait dans le vide ; et mon tas de bois, à peine lui tournais-je le dos, s'écroulait. Même quand il ne s'agissait pas d'être rapide, je précipitais les choses. Je don­nais certes l'apparence d'aller bon train, mais mon voisin, dont les mouvements se succédaient dans la réflexion, avait toujours fini avant moi. Comme je voulais tout faire en même temps, rien n'était régulier: je n'étais pas un travail­leur, mais un gâcheur. Je n'étais maître que dans l'à-côté ; là où un autre n'avait besoin que d'un geste, je tâtonnais bien souvent et effleurais l'objet, que cela suffisait à endommager ou à briser; si j'avais été cambrioleur, j'aurais laissé sur le moindre bibelot  une infinité  d'empreintes  digitales. Je m'aperçus que dès le moment où je devais me rendre utile, j'avais le regard fixe et mes yeux ne voyaient plus rien, surtout pas ma propre activité. Aveugle, je secouais, tirail­lais, fourrageais, piétinais, gesticulais autour de ce que l'on m'avait confié jusqu'au moment, qui n'était pas rare, où l'instrument était détruit en même temps que l'ouvrage. Ce travail prétendument étranger m'assourdissait également, même le sifflement plutôt léger de la faux et le doux roulement des pommes de terre de leur caisse dans le treillage de la charrette; j'entendais certes, mais n'étais plus réceptif au bruit qui m'était le plus cher, celui des feuilles, différent d'une espèce d'arbre à l'autre. Si facile que fût ma tâche — « va mettre les bidons sur le banc à lait ! », « aide-moi à plier les draps ! » —, elle me faisait aussitôt perdre mon souffle; monter le sang à la tête; haleter la bouche ouverte. Mon corps, soudain, n'était plus un, comme dans la marche, la lecture, l'étude ou même la simple position assise ; le torse perdait son lien avec le bas du corps, et se courber n'avait plus rien d'organique, comme pour cueillir des champignons ou ramasser une pomme, mais devenait le mouvement brisé d'une marionnette.

 Extrait du roman de Peter Handke, Le recommencement, Gallimard 1989, pp 235-236

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mardi 23 juin 2026

L'être du mal voyant, premier manifeste

Ce premier manifeste a été publié en 1997 dans le n° 16 de la revue Java, puis repris dans "Canal Mémoire", recueil paru en 2004 aux éditions du Marais du livre.

"Devenir le poème", mon second manifeste, écrit en 2010, apparait sur ce blog à la date du 12 juin 2025.

Lucien Suel

       l'être du mal-voyant

langue peut être le monde pour lui et

la poésie allô se trouve partout tout

partout aussi le poète fait une large

part aux collages instantanés dessins

idiots performances & poésie visuelle

poèmes trouvés poèmes express poésies

son activité poétique travaille aussi

le projet d’une poésie classique pour

laquelle il utilise des vers inventés

de son invention des vers justifiés à

cause du nombre de signes dans chaque

ligne ici 37 signes typographiques se

rangent dans chaque ligne chaque vers

la poésie mange de tout tout ce qui a

fait son existence lectures relations

trivialités rêves activités physiques

voyages réflexions contemplations par

cela une poésie peut être élémentaire

quand on pose des questions qu’est-ce

que la poésie aujourd’hui quelle date

il répond la poésie aujourd’hui c’est

quand je le dis ainsi il est un poète

maintenant quand il fait ce qu’il dit

le poète & l’éditeur l’habitent comme

le jardinier et le lecteur cohabitent

en lui comme le traducteur et le père

de famille cohabitent en lui comme le

merz et le joueur d’échecs cohabitent

en lui comme le cerveau et les boyaux

cohabitent en lui comme les vertèbres

et les fémurs cohabitent en lui comme

le foie et la morve cohabitent en lui

comme le cogneur et le quinquagénaire

cohabitent en lui comme le guitariste

et le microbe cohabitent en lui comme

le buveur de bière et le rôti de veau

cohabitent en lui comme le baiseur de

l’étoile et le gastéropode cohabitent

en lui comme le détritus et les trous

de mémoire cohabitent en lui comme le

cycliste et la chicorée scarole ronde

verte à coeur plein cohabitent en lui

comme ça comme ça et encore son corps

la poésie vient du vide avide vibrant

dans la tubulure corporelle oui c'est

l'enveloppe superficielle de ce tuyau

elle accepte les pâtées les frictions

les agressions les renseignements les

caresses les bruits et l'odeur cosmos

miniaturisé un infini comme un infini

les poumons absorbent les exhalaisons

ultimes le dernier soupir des humains

d'autrefois et l'azote tourne en rond

dans les rafales de vent l'haleine du

porc et celle du publicitaire embuent

la même fenêtre pour s'incorporer aux

globules rouges de son sang oh osmose

qui prétend surveiller le flux de ses

orifices qui examine la circulation à

l'entrée à la sortie allô la carcasse

ignore le sens unique poète opposé au

fatalisme de l'entropie il mange tous

les mots il rumine la pensée il lance

les yeux dans le limon dans les cieux

la pratique de l’écriture et les sens

de l’existence peuvent coïncider dans

une oeuvre suivie le projet est celui

de parvenir à l’unité rassembler tous

les souvenirs les lieux les personnes

allô il faut que ce soit comme la vie

drôle douloureux mystérieux la poésie

le poème ce livre étrange tout semble

s’éclairer la structure circulaire la

lecture commencera par n’importe quel

fragment n’importe quel mot n’importe

quelle ligne comme ce que Burroughs a

dit en parlant des cut-up ils peuvent

produire allô l’impression de déjà-vu

avoir un caractère prophétique il n’a

évidemment pas employé une seule fois

le cut-up dans le texte d’ici en mots

sur des lignes de 37 caractères c’est

le contenu du poème côté expérimental

pas le style à part le fait qu’il n’y

a pas de signes de ponctuation voiles

sur les artifices de fabrication pour

préciser qu’au début le poème s’écrit

composé en mélangeant un extrait d’un

roman de Mickey Spillane et la lettre

d’une religieuse carmélite à son père

le reste c’est l’avis de Céline pense

que le lecteur jouit du confort de la

croisière sans connaître le détail de

l’organisation un lecteur intrigué et

amusé par l’action par le jeu avec la

langue il réagit intellectuellement à

certaine tension et certaine ambiance

c'est le poète qui écrit ce qu'on lui

dit d'écrire une comtesse de Noailles

aurait pu par exemple s'extraire d’un

lit pour lui rendre visite on ne sait

pas ni où ni quand ni que ni qui pour

arriver à cette notoriété relative et

fragmentaire en nombre en pagaille se

présentent les itinéraires les prix à

payer il calcule en ajoutant les prix

littéraires au matériel utilisé et le

salaire comprend les heures passées à

scruter l'écran du moniteur souris au

bout du bras président Clinton Reagan

Nixon serait lui-même assurément très

content de recevoir par la poste deux

poèmes ou trois poèmes d'un tel poète

oui peut-être qu’il les ou les lirait

celui qui n'a pas lu ce poème ici n'a

rien lu dans ces vers de 37 signes on

respire de l'air sain quand le propre

père se désincarne il est enfoui dans

le cimetière de famille assez loin de

la vallée des Rois mais à deux pas du

cabinet de travail mal-voyant il peut

murmurer voire même prononcer deux ou

trois poèmes devant la tombe litanies

de la glèbe une espèce d'hagiographie

de choses quotidiennes la sainteté de

la brosse la finesse du torchon ou la

virginité d'un pansement dans le fond

il entend les explosions dans son âme

endolorie il revoit les mandorles qui

se tordent se souvient du gouffre qui

avale les vivants il se souvient d’un

puits allô est-ce que c'est avant une

visite de Vincent Van Gogh chez Emile

Breton ou Jules Breton à cette époque

baiser cette bague diamant proéminent

au gros petit doigt d’un évêque était

un signe de respect le bonheur est un

nuage dans l'au-delà des nuages et un

amoncellement s'expliquait clairement

au tableau noir dans la classe de fin

d'études rurales le poète atteint par

la folie ordinaire n'existait pas ici

ou alors il se cachait sous une table

des matières de la table des matières

longtemps le poète s’employa dans les

campagnes à la garde des pourceaux la

longueur du jour il rimait remuait en

son cerveau des interrogations sur le

vocabulaire ainsi que signifie ce mot

coruscateur et que signifie obreptice

autrefois un prêtre tournait le dos à

l’assemblée des dévots et sa chasuble

s'ornait d'un mandala vert à examiner

dans le froid d’une longue messe mais

si un geste est fatigant l’économiser

dans la production est capital poèmes

vous devez être flexibles c'est ça le

zen le yoga le satori c'est une coupe

noire où resurgit tout le tas de mots

morts dans la froide communication la

duperie de la virtualité mots émotifs

aviformes de cénotaphes enveloppés de

drap noir mots gravés sur les pierres

la malédiction du pharaon anathèmes à

travers le temps à travers l’espace à

travers par le mot par le mot mot les

hiéroglyphes banalisés l'art est frit

planétaire mais les poètes cochons le

cochon de poète demeure un villageois

globalement il a appris à écrire avec

l’encre un porte-plume en bois et une

plume sergent-major en acier et après

dans les années soixante il avait son

stylo-bille 4 couleurs ensuite années

70 les crayons-feutres et la première

machine à écrire l’Underwood-Standard

d’origine achetée 30F chez un chineur

au début des années 80 il imprime son

premier livre Sombre Ducasse à trente

exemplaires en utilisant l’imprimante

à aiguilles et 5 rubans le traitement

de texte s’appelait Wordstar et le PC

286 il passe assez rapidement à Works

3.0 sur un 386 écrase son Wordstar un

vieux crayon usé ce poème est composé

actuellement directement en utilisant

Word 6 sur un 486 avec une imprimante

laser ce sont des mots bel été poèmes

sur le sable à marée basse avec bouts

de bois ramassés sur la plage du jour

au lendemain il rend public son poème

sur le réseau international libre mot

modem le jour où tout s’arrêtera tous

les disques durs se ramolliront il se

couchera dans le sable sur son ventre

graver des mots sur le mur de la cave

avec un morceau de charbon graver sur

le sable des plages de la mer du Nord

avec les morceaux d’un CD-ROM inutile

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lundi 22 juin 2026

Anthoveaulogie - M. Graciano / L. Suel

Deux naissances de veaux 

1. Marc  Graciano,

Liberté dans la montagne, Corti 2013

[…] le vieux plaça une de ses mains sur l’échine de la vache et le dos tout entier de la vache se voussa et il connut un grand frisson et les pattes avant du veau commencèrent d’apparaître en dehors de la vulve de la vache et le paysan rentra ses mains avec un embout de corde dans la matrice de la vache et il accrocha la corde aux deux pattes du veau dans la matrice et le vieux l’aida à tirer la corde et ils extrayèrent le veau de la matrice. Le veau était à moitié mort-né et ils le réanimèrent en le massant avec des bouchons de paille roide et le bonhomme alla chercher une terrine de gros  sel dans la partie habitable de sa masureet il en aspergea le nouveau-né de quelques poignées et la mère se mit alors à le lécher avec vigueur. Le veau était faible et maladroit et une taie bleutée sur chaque œil semblait le rendre aveugle et pourtant le jour d’après, quand le vieux revint, le veau était solidement campé sur ses pattes et attaché au mur de l’étable derrière sa génitrice et quand le paysan le détacha, il cabriola follement pour aller rejoindre sa mère et téter le lait amouille. (p 231)

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2. Lucien Suel

"Duki sont chés viaux ?" et autres textes en picard, recueil bilingue, éditions de la Librairie du Labyrinthe, Amiens,  

D’ù qui sont, ches viaux ? 

y a longtimps d’cha, j’a donné in co d’main à min mon-nonque pou l’naissinche d’in viau.
J’avos in mon-nonque cinsier, à c’t’heure, i est mort.
Ej m’in rappelle toudis. I avot ses deux tchiotes pattes qui dépassottent dé ch’vagin de s’mère
–ches pattes dé ch’viau- ;
et min mon-nonque
-i s’appelot Mimi, ch’étot mon-nonque Mimi et sin vrai nom, ch’étot Barthélémy-
i avot lo-yé ches pattes aveuc des grosses cortes,
et mi ech’sacquot, ch’sacquot, sacquot, ch’sacquot aveuc li. Cha sacquot.
El vaque, alle avot du mau, mais alle dijot rin.
Ch’étot enne vaque hollandaisse, blanque et noire.
Et
pis to d’in co, cha y est, v'lau ch’viau qui sort ; l’v'lau qui gliche ; i queut dins l’palle et pis s’armet d’bout tout in trin-nant : jen-n sais pon si qu’ch’étot d’frod ou qui t’not pon core bin l’équilipe.
Aprés, comme qui étot arlévé, in a délo-yé ches fichelles, pis chelle vaque alle a passé s’lanque d’zeur sin pitit. Ch’étot fin biau d’vir cha.
Mi, quand qu’j’étos jon-ne, qu’j’arvénos d’l’école
ej ravisos ches viaux dins ches pâtures.
Quand qu’j’étos moin jon-ne,
ej ravisos ches files, quiquefos dins ches pâtures.
A c’t’heure qu’ech vi-in viux,
ch’aré ches viaux qu’j’voudros ravisés ;
mais in-n sont mi pus dins ches pâtures.
Tout cha, ch’est fini.
A c’t’heure, ches viaux i sont infremés.
Tertous des clones !
Et pis, des files, in-nin vo pu gramint non pus dins ches pâtures.
Pus d’viaux,
pus d’files,
pus rin !

Où sont les veaux ?

Il y a bien longtemps, j’ai aidé mon oncle pour la naissance d’un veau.
J’avais un oncle paysan ; depuis, il est décédé.
Je n’ai jamais oublié. Ses deux petites pattes sortaient du vagin de sa mère
-les pattes du veau- ;
et mon oncle
-il s’appelait Mimi, l’oncle Mimi, un diminutif de Barthélémy-
avait noué des cordes aux pattes du veau,
quant à moi, je tirais, tirais, je tirais avec lui. On tirait sur les cordes.
La vache souffrait en silence.
Elle était de race hollandaise, blanche et noire. 
Soudain, c’est fait, voilà le veau qui sort ; il glisse, tombe dans la paille, puis se redresse, tout tremblant : j’ignore si c’est à cause du froid ou de son manque d’équilibre.
Ensuite, comme il était debout, on a dénoué les liens et la vache a passé la langue sur son petit. C’était beau à voir.
Quand j’étais jeune, rentrant de l’école,
j’observais les veaux dans les près.
Plus tard, moins jeune,
j’observais parfois les filles dans les près.
Aujourd’hui, vieillissant,
je voudrais de nouveau voir les veaux ;
mais ils ne sont plus dans les près.
Tout cela, c’est terminé.
Maintenant, les veaux sont enfermés.
Tous des clones !
Et, des filles, on n’en voit plus beaucoup dans les près.
Plus de veaux,
plus de filles,
plus rien.

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lundi 8 juin 2026

"Sur les chemins du livre"


 

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vendredi 15 mai 2026

Un autre poème de Philippe Sabourdy

Vespa 125 modèle 1958
 
Le garde-boue avant est orné d’une pièce chromée
Constituée de deux fines barres parallèles
Épousant ses courbes et brillant sous la lumière
Avec un petit élément plus mat pointé vers la route
Une plaque verticale protège les jambes
Et expose la marque du constructeur et le klaxon
Les pieds reposent sur un plancher où se trouvent
Des sillons remplis de caoutchouc antidérapant
Au-dessus avec en son centre le phare avant
On voit le guidon qui sur sa face intérieure
Place sous les yeux du conducteur
La vitesse atteinte et la distance parcourue
Les deux selles sont de cuir vert foncé la première
Comportant la moitié d’un solide anneau
Où le passager peut se tenir des deux mains
Plus bas de larges flancs métalliques dans leur robe beige
L’un contenant le moteur de l’engin
Et l’autre un coffre pouvant accueillir divers outils
À l’arrière une grande et belle pièce chromée
Est présente pour transporter la roue de secours
Sur sa partie inférieure et les bagages juste au-dessus

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dimanche 19 avril 2026

Un poème de Philippe Sabourdy

Framboises mures myrtilles fraises des bois

Les baies sauvages sont de petits trésors

Dans la nature des pierres précieuses comestibles

Le train rapide passe sous la Manche

Et nous conduit à Londres

Arrivés vers dix heures nous prenons

Un petit déjeuner typique

Saucisse haricots à la sauce tomate toasts et café noir

L’Allier passe ici près des orgues basaltiques

Nous nous baignons à cet endroit l’été

L’eau est profonde nous pouvons plonger des rochers

Les colonnes de l’Assemblée nationale font écho

Aux colonnes de l’église de la Madeleine

Qui se trouve de l’autre côté du fleuve

Au musée du Caire on peut admirer

Toutes les merveilles que renfermait

Le tombeau de Toutankhamon et en particulier

Ce masque funéraire extraordinaire

Qui reste gravé dans la mémoire

A Noisy-le-Grand le Monument du Ballon

Rend hommage aux cinq victimes

D’un accident de montgolfière en 1913

Nous étions des scouts marins

Pendant l’année scolaire nous réparions et repeignions

Nos bateaux une fois le travail terminé

Les embarcations étaient acheminées en Normandie

Le camp d’été était partiellement consacré à la voile

Quand le bateau gîtait c’était exaltant

Mais nous avions peur qu’il se renverse

Mes parents étant partis en Auvergne

J’organisai une petite fête chez moi

Laurent avait un plan pour me procurer du shit

Nous avions rendez-vous avec notre homme

Qui arriva sur une moto volée

Il me vendit une marchandise de bonne qualité

Le jour de la fête patronale on organise un grand méchoui

Deux moutons empalés sur des broches de métal

Cuisent au dessus de profondes tranchées

Où se trouvent des braises rougeoyantes

Les villageoises préparent des tartes aux fruits

Qui sont placées dans le four banal

Pour mon premier jour à Los Angeles

Je me suis réveillé très tôt et je suis allé prendre un café

Dans la boutique Starbucks qui se trouvait près de l’hôtel

Un agent de police était debout non loin de moi

Je n’avais jamais vu un uniforme aussi impeccable

Et une coiffure aussi soignée

J’ai acheté une boisson énergétique

Et je suis sorti pour la déguster assis sur le muret

Près de l’entrée de l’hôtel

The Cribs est un groupe de rock

Constitué des trois frères Jarman

Je possède tous leurs albums ils sont réellement doués

Aucun morceau ne m’a déçu

Ils ont forgé une œuvre importante un style singulier

L’école de ma fille avec à l’entrée le drapeau tricolore

La devise de la république le symbole de la ville de Paris

La plaque en hommage aux enfants déportés

Et les parents d’élèves qui attendent la sonnerie

Ce lieu est encore pour moi particulièrement anxiogène

Ces étonnantes photos où l’on voit

La Tour Eiffel en construction la base puis le pylône

Et cette polémique alimentée

Par des écrivains et des artistes qui s’opposaient

A l’audacieux projet de l’ingénieur

Quand je donnais un cours dans le 14e arrondissement

Près de la Porte d’Orléans j’en profitais

Pour visiter le quartier et je passais à chaque fois

Devant un immeuble où avait vécu Lénine

Avant la Révolution d’Octobre

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posted by Lucien Suel at 17:06 1 comments