jeudi 29 octobre 2026
vendredi 25 septembre 2026
Coupé du monde
« Ich bin der Welt abhanden gekommen
» (Je suis perdu pour le monde)
ce poème de Friedrich Rückert (1788-1866) est l'un
des plus célèbres des Rückert-Lieder de Gustav
Mahler.
Compositeur : Gustav Mahler (composé en 1901).
Poète : Friedrich Rückert (écrit en 1821 ou 1822).
Ich bin der Welt abhanden gekommen,
Mit der ich sonst viele Zeit verdorben,
Sie hat so lange nichts von mir vernommen,
Sie mag wohl glauben, ich sei gestorben!
Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
Ob sie mich für gestorben hält,
Ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
Denn wirklich bin ich gestorben der Welt.
Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
Und ruh’ in einem stillen Gebiet
Ich leb’ allein in meinem Himmel,
In meinem Lieben, in meinem Lied!
Me voilà coupé du monde,
Avec lequel j’ai perdu mon temps.
Il y a si longtemps que je ne lui ai pas donné signe de vie !
Il doit penser que je suis mort !
Et il m’importe peu
Qu’il me croit mort,
Je n’ai rien à redire à cela,
Car je suis bien mort pour le monde.
Je suis mort à son tourbillon
Et me repose en un lieu tranquille.
Je vis seul dans mon paradis,
Dans mon amour, dans mes chants.
Interprétation de Kathleen Ferrier (1912-1953)
avec Bruno Walter et le Wiener Philharmoniker le
20 mai 1952.
Libellés : Bruno Walter, Friedrich Rückert, Gustav Mahler, kathleen Ferrier, Musique, Poésie
dimanche 20 septembre 2026
Le Crématorium
Nouvelle inédite écrite en 2017
Le crématorium
Je ne suis pas mort.
Pas encore.
Niko ! Mon pote, c’est toi là-bas dans la boîte en bois.
Une tumeur, forcément, tu meurs, c’est clair.
L’hôpital, les rayons -pas ceux du soleil- et la chimio.
Tu maigris, tu maigris, et je me retrouve ici, assis sur ce banc de bois avec ton père, ta mère, ta sœur, les autres potes du lycée et plein de mecs et de meufs que je ne connais pas.
Tous en arc de cercle dans la grande salle.
Ça fait mal, super mal.
Toi, Niko, tu connais ça, la douleur, la peur de partir, la fin, crever, la mort, quoi !
Croire jour après jour que tu vas peut-être guérir, que le miracle viendra.
C’est trop dur, ton petit sourire au milieu des draps blancs. Ton bras décharné plein de tuyaux.
T’aurais pu te bousiller en scoot ou bien te faire renverser par un bus, un camion, même prendre un coup de couteau par un cinglé. C’est rapide. Je ne t’aurais pas vu dépérir.
Au moins ici, cette saloperie de tumeur, on va la cramer, la réduire en fumée. Ouais, comme toi, dans ton coffre en agglo.
Tout ce qu’on aurait pu encore faire ensemble. Tous les délires.
Ah ! Faut qu’on se lève ! Costar-Cravate vient de le dire dans son micro.
C’est étrange d’observer le monde de là-haut, du plafond, vous tous, debout entre les bancs, vos crânes, vos cheveux, vos épaules. La vue de dessus, aussi, de mon propre cercueil, avec la plaque gravée
Nicolas Rivière
2000 - 2017
Je ne souffre plus. C’est arrivé d’un seul coup. Plus rien. Le noir. Le silence. Ténèbres profondes. Oubli du temps qui passe. Une autre dimension. Jusqu’à aujourd’hui, ce grand rassemblement pour mon départ. Et moi, genre perché dans un arbre gigantesque surplombant le parking, j’ai senti arriver les voitures, les gens sortir, s’embrasser et aussi les piétons, comme toi, Jos, descendant du bus avec les amis du quartier, ceux du lycée. Je vous ai suivis de loin, vers la salle d’attente et les couloirs du crématorium. Personne ne peut me voir. Mon corps malade, amaigri, maquillé, est enfermé entre les planches et le couvercle. Je n’ai plus de matière, ne pèse plus rien. Mais il reste une présence, une sorte de télépathie, à sens unique. Jos, je saisis tes pensées, ta tristesse, ta révolte.
Ah, Niko, Niko, Niko, comme c’est triste, plat et chiant, le baratin de Costar-Cravate !
Déjà, comment il t’appelle : « Mesdames, messieurs, nous sommes réunis autour de la famille et des amis de monsieur Nicolas Rivière qui vient de nous quitter… Bla, bla, bla. »
J’en peux plus. Envie de crier.
Bon, c’est comme ça ; moi aussi, un jour, je ne serai plus Jos, mais monsieur Joseph Debacker.
Et maintenant, le type appelle Marjorie. Elle se lève, avance, passe à côté de toi dans ta caisse.
Elle est au pupitre. Costar-Cravate lui abaisse le micro.
Elle est belle, ta sœur ! Tout le monde la regarde.
Je tremble.
Elle lit dans un livre, un poème pour toi, pour Niko.
Ça commence comme ça « Nous voici aujourd’hui au bord du vide » et je regarde bouger les lèvres de Marjorie, au bord des larmes, au bord de l’eau, je sens vibrer sa voix, j’entends aussi un peu de la tienne dans sa respiration, dans les silences entre les mots. J’entends mais je n’écoute pas. Juste les derniers mots « plus fort que la mort ».
Cette fille est bien plus forte que moi.
Toutes les pensées de l’assistance grouillent dans mon esprit, ma conscience. Elles se mêlent à mes souvenirs. J’enregistre des images, des sensations. Je me sens comme un petit oiseau bleu sur le fil. Ni début ni fin dans ma Time Line. Pourtant personne ne reçoit mon « Cuicuicui ».
Je suis sans voix mais je vois sans yeux, j’entends sans oreilles.
Je sens et ressens sans peau, sans nez, sans sang.
La poésie de Marjorie, l’ironie de Jos, l’immense peine de ma famille…
Je suis plongé dans un brouhaha, un remix du passé avec le moment présent.
Je plane, totale défonce, commence à me frotter aux autres morts de mon histoire. Ils arrivent. Tous collés au plafond du crématorium comme des zombies chauve-souris, soyeux et amicaux.
Les disparus
au-dessus.
Les vivants
sur les bancs.
Je fais la différence entre la vérité et le mensonge.
Le numéro
d’un robot
dont les mots
sonnent faux.
Le chagrin indicible des miens et, en face, la mécanique passe-partout du commerce.
Encore et encore, je pense à mon pauvre corps enfermé, caché aux yeux de tous dans cet emballage, ma dernière maison avant l’évaporation finale.
« Selon les vœux de la famille, voici maintenant des images de Nicolas, notre défunt. »
On ne s’y attend pas et cette vidéo sur le mur blanc, derrière ton cercueil, c’est le choc.
Je ne sais pas d’où ça sort, ces images. C’est juste avant que ta maladie se déclare.
Travelling. Tu arrives de loin, bien planté sur ton skate.
Bande-son : le souffle du vent, le bruit crescendo des roues sur le macadam.
On te voit grandir, tu te rapproches, tu t’accroupis sur la planche, te redresses, puis tu relances du pied gauche et super ollie, tu montes, tu tournes, gros plan, ton sourire prend tout l’écran. Tu retombes sur les wheels et redémarre.
J’en peux plus. Ma gorge se coince. Je reprends ma respiration plusieurs fois, mais rien à faire, les yeux débordent, ça coule, ça dévale silencieusement sur mes joues…
Je chiale devant tout le monde.
En même temps que tout le monde.
Déjà, tu t’éloignes, dos tourné, filant vers le bord du spot.
Fondu au noir.
Reste plus qu’un point rouge en bas de l’écran plat.
Ensuite, bonjour l’ambiance. Costar Cravate annonce une dernière pause musicale pendant laquelle on va se rappeler tous les bons moments vécus avec toi.
Manque de bol, musique de merde… Je secoue la tête en regardant mes chaussures.
Viendra bientôt le moment où j’aurai totalement disparu. Personne ne dévissera le couvercle de mon cercueil pour apercevoir une dernière fois mon visage, toucher ma peau pâle et froide… On ne verra même pas le technicien s’incliner devant ma dépouille avant de la pousser dans la gueule brûlante du four crématoire et de faire monter la température jusqu’à mille degrés. Il faut épargner cette vision à la famille.
Ma mère a choisi mes vêtements mais elle a dû sortir de la pièce quand la personne des pompes funèbres m’a lavé, habillé, maquillé. Pour les soins ultimes, celle qui m’a porté dans son ventre et m’a nourri à ma naissance a dû laisser la place à quelqu’un d’anonyme. C’est ainsi. Les morts sont cachés, la mort est cachée.
Mes muscles et mes organes transformés en fumée, atomes emportés par le vent, dispersés dans l’air.
Mes os brûlés, broyés, pulvérisés, réduits en cendres, répandus dans un « Jardin du Souvenir ».
Ma pensée, mon histoire, mon âme, les restes invisibles, encore là dans le cœur et la mémoire des vivants.
Niko, avatar de Nicolas Rivière, vagabond fantôme dans les couloirs du temps.
À la queue leu leu, en suivant la famille, on s’approche de ton cercueil.
Dernier adieu avant la flambée.
On fait le tour, le tour de Niko.
Certains touchent le bois, le caressent, façon de te taper sur l’épaule, te serrer la main.
Regard brouillé ; je titube en lisant l’étiquette vissée sur le couvercle : 2000 – 2017.
Et ça me revient :
« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
On divague, on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête… »
Le chagrin me prend la tête,
m’étouffe.
Reviens, Niko !
On te tourne le dos.
On t’abandonne.
Tu nous pousses vers la sortie.
J’embrasse ta mère, j’embrasse Marjorie.
Nos joues sont rouges et mouillées.
En levant les yeux, je vois la fumée au-dessus du crématorium.
Le vent se lève, agite les feuilles dans les tilleuls du parking.
Un troupeau de nuages traverse le ciel.
On entend le chant d’un merle.
Lucien Suel
La Tiremande, octobre 2017
Libellés : Lucien Suel, Nouvelle
samedi 5 septembre 2026
mercredi 8 juillet 2026
Le retour de Potchük
Voici un court extrait d'un morceau (20 secondes) joué par le groupe le 27 juin 2026.
Le titre : NON NON NON à l’équarrissage CIA CIA CIA (centre d'incinération animale)
Les membres : Thomas Suel (batteur), Guillaume Marien (guitare), Benoît Queste (basse) et Lucien Suel (texte et chant)
Libellés : Benoît Queste, Guillaume Marien, Lucien Suel, Musique, Potchük, Thomas Suel, Vidéo
mardi 30 juin 2026
Peter Handke, Le recommencement (extrait)
Ma réticence au travail était en réalité une peur de l'échec. Je ne craignais pas seulement de n'apporter aucune aide à l'autre : toujours dans ses jambes, je serais en outre un obstacle pour lui, je redoublerais son effort, et je ruinerais finalement d'un geste inadéquat l'œuvre d'une journée, peut-être même de l'été tout entier. (Combien de fois mon père, dans son atelier, ne m'a-t-il pas accablé de jurons et renvoyé sans un mot dès mon premier coup de marteau!) Quand il fallait assembler, je forçais ; quand il fallait séparer, j'arrachais ; quand il fallait empiler, j'entassais ; quel que fût mon partenaire à la scie, je ne trouvais pas le rythme ; la tuile qu'on me tendait tombait dans le vide ; et mon tas de bois, à peine lui tournais-je le dos, s'écroulait. Même quand il ne s'agissait pas d'être rapide, je précipitais les choses. Je donnais certes l'apparence d'aller bon train, mais mon voisin, dont les mouvements se succédaient dans la réflexion, avait toujours fini avant moi. Comme je voulais tout faire en même temps, rien n'était régulier: je n'étais pas un travailleur, mais un gâcheur. Je n'étais maître que dans l'à-côté ; là où un autre n'avait besoin que d'un geste, je tâtonnais bien souvent et effleurais l'objet, que cela suffisait à endommager ou à briser; si j'avais été cambrioleur, j'aurais laissé sur le moindre bibelot une infinité d'empreintes digitales. Je m'aperçus que dès le moment où je devais me rendre utile, j'avais le regard fixe et mes yeux ne voyaient plus rien, surtout pas ma propre activité. Aveugle, je secouais, tiraillais, fourrageais, piétinais, gesticulais autour de ce que l'on m'avait confié jusqu'au moment, qui n'était pas rare, où l'instrument était détruit en même temps que l'ouvrage. Ce travail prétendument étranger m'assourdissait également, même le sifflement plutôt léger de la faux et le doux roulement des pommes de terre de leur caisse dans le treillage de la charrette; j'entendais certes, mais n'étais plus réceptif au bruit qui m'était le plus cher, celui des feuilles, différent d'une espèce d'arbre à l'autre. Si facile que fût ma tâche — « va mettre les bidons sur le banc à lait ! », « aide-moi à plier les draps ! » —, elle me faisait aussitôt perdre mon souffle; monter le sang à la tête; haleter la bouche ouverte. Mon corps, soudain, n'était plus un, comme dans la marche, la lecture, l'étude ou même la simple position assise ; le torse perdait son lien avec le bas du corps, et se courber n'avait plus rien d'organique, comme pour cueillir des champignons ou ramasser une pomme, mais devenait le mouvement brisé d'une marionnette.
Extrait du roman de Peter Handke, Le recommencement, Gallimard 1989, pp 235-236
Libellés : Peter Handke, Roman
mardi 23 juin 2026
L'être du mal voyant, premier manifeste
Ce premier manifeste a été publié en 1997 dans le n° 16 de la revue Java, puis repris dans "Canal Mémoire", recueil paru en 2004 aux éditions du Marais du livre.
"Devenir le poème", mon second manifeste, écrit en 2010, apparait sur ce blog à la date du 12 juin 2025.
Lucien Suel
l'être du mal-voyant
langue peut être le monde pour lui et
la poésie allô se trouve partout tout
partout aussi le poète fait une large
part aux collages instantanés dessins
idiots performances & poésie visuelle
poèmes trouvés poèmes express poésies
son activité poétique travaille aussi
le projet d’une poésie classique pour
laquelle il utilise des vers inventés
de son invention des vers justifiés à
cause du nombre de signes dans chaque
ligne ici 37 signes typographiques se
rangent dans chaque ligne chaque vers
la poésie mange de tout tout ce qui a
fait son existence lectures relations
trivialités rêves activités physiques
voyages réflexions contemplations par
cela une poésie peut être élémentaire
quand on pose des questions qu’est-ce
que la poésie aujourd’hui quelle date
il répond la poésie aujourd’hui c’est
quand je le dis ainsi il est un poète
maintenant quand il fait ce qu’il dit
le poète & l’éditeur l’habitent comme
le jardinier et le lecteur cohabitent
en lui comme le traducteur et le père
de famille cohabitent en lui comme le
merz et le joueur d’échecs cohabitent
en lui comme le cerveau et les boyaux
cohabitent en lui comme les vertèbres
et les fémurs cohabitent en lui comme
le foie et la morve cohabitent en lui
comme le cogneur et le quinquagénaire
cohabitent en lui comme le guitariste
et le microbe cohabitent en lui comme
le buveur de bière et le rôti de veau
cohabitent en lui comme le baiseur de
l’étoile et le gastéropode cohabitent
en lui comme le détritus et les trous
de mémoire cohabitent en lui comme le
cycliste et la chicorée scarole ronde
verte à coeur plein cohabitent en lui
comme ça comme ça et encore son corps
la poésie vient du vide avide vibrant
dans la tubulure corporelle oui c'est
l'enveloppe superficielle de ce tuyau
elle accepte les pâtées les frictions
les agressions les renseignements les
caresses les bruits et l'odeur cosmos
miniaturisé un infini comme un infini
les poumons absorbent les exhalaisons
ultimes le dernier soupir des humains
d'autrefois et l'azote tourne en rond
dans les rafales de vent l'haleine du
porc et celle du publicitaire embuent
la même fenêtre pour s'incorporer aux
globules rouges de son sang oh osmose
qui prétend surveiller le flux de ses
orifices qui examine la circulation à
l'entrée à la sortie allô la carcasse
ignore le sens unique poète opposé au
fatalisme de l'entropie il mange tous
les mots il rumine la pensée il lance
les yeux dans le limon dans les cieux
la pratique de l’écriture et les sens
de l’existence peuvent coïncider dans
une oeuvre suivie le projet est celui
de parvenir à l’unité rassembler tous
les souvenirs les lieux les personnes
allô il faut que ce soit comme la vie
drôle douloureux mystérieux la poésie
le poème ce livre étrange tout semble
s’éclairer la structure circulaire la
lecture commencera par n’importe quel
fragment n’importe quel mot n’importe
quelle ligne comme ce que Burroughs a
dit en parlant des cut-up ils peuvent
produire allô l’impression de déjà-vu
avoir un caractère prophétique il n’a
évidemment pas employé une seule fois
le cut-up dans le texte d’ici en mots
sur des lignes de 37 caractères c’est
le contenu du poème côté expérimental
pas le style à part le fait qu’il n’y
a pas de signes de ponctuation voiles
sur les artifices de fabrication pour
préciser qu’au début le poème s’écrit
composé en mélangeant un extrait d’un
roman de Mickey Spillane et la lettre
d’une religieuse carmélite à son père
le reste c’est l’avis de Céline pense
que le lecteur jouit du confort de la
croisière sans connaître le détail de
l’organisation un lecteur intrigué et
amusé par l’action par le jeu avec la
langue il réagit intellectuellement à
certaine tension et certaine ambiance
c'est le poète qui écrit ce qu'on lui
dit d'écrire une comtesse de Noailles
aurait pu par exemple s'extraire d’un
lit pour lui rendre visite on ne sait
pas ni où ni quand ni que ni qui pour
arriver à cette notoriété relative et
fragmentaire en nombre en pagaille se
présentent les itinéraires les prix à
payer il calcule en ajoutant les prix
littéraires au matériel utilisé et le
salaire comprend les heures passées à
scruter l'écran du moniteur souris au
bout du bras président Clinton Reagan
Nixon serait lui-même assurément très
content de recevoir par la poste deux
poèmes ou trois poèmes d'un tel poète
oui peut-être qu’il les ou les lirait
celui qui n'a pas lu ce poème ici n'a
rien lu dans ces vers de 37 signes on
respire de l'air sain quand le propre
père se désincarne il est enfoui dans
le cimetière de famille assez loin de
la vallée des Rois mais à deux pas du
cabinet de travail mal-voyant il peut
murmurer voire même prononcer deux ou
trois poèmes devant la tombe litanies
de la glèbe une espèce d'hagiographie
de choses quotidiennes la sainteté de
la brosse la finesse du torchon ou la
virginité d'un pansement dans le fond
il entend les explosions dans son âme
endolorie il revoit les mandorles qui
se tordent se souvient du gouffre qui
avale les vivants il se souvient d’un
puits allô est-ce que c'est avant une
visite de Vincent Van Gogh chez Emile
Breton ou Jules Breton à cette époque
baiser cette bague diamant proéminent
au gros petit doigt d’un évêque était
un signe de respect le bonheur est un
nuage dans l'au-delà des nuages et un
amoncellement s'expliquait clairement
au tableau noir dans la classe de fin
d'études rurales le poète atteint par
la folie ordinaire n'existait pas ici
ou alors il se cachait sous une table
des matières de la table des matières
longtemps le poète s’employa dans les
campagnes à la garde des pourceaux la
longueur du jour il rimait remuait en
son cerveau des interrogations sur le
vocabulaire ainsi que signifie ce mot
coruscateur et que signifie obreptice
autrefois un prêtre tournait le dos à
l’assemblée des dévots et sa chasuble
s'ornait d'un mandala vert à examiner
dans le froid d’une longue messe mais
si un geste est fatigant l’économiser
dans la production est capital poèmes
vous devez être flexibles c'est ça le
zen le yoga le satori c'est une coupe
noire où resurgit tout le tas de mots
morts dans la froide communication la
duperie de la virtualité mots émotifs
aviformes de cénotaphes enveloppés de
drap noir mots gravés sur les pierres
la malédiction du pharaon anathèmes à
travers le temps à travers l’espace à
travers par le mot par le mot mot les
hiéroglyphes banalisés l'art est frit
planétaire mais les poètes cochons le
cochon de poète demeure un villageois
globalement il a appris à écrire avec
l’encre un porte-plume en bois et une
plume sergent-major en acier et après
dans les années soixante il avait son
stylo-bille 4 couleurs ensuite années
70 les crayons-feutres et la première
machine à écrire l’Underwood-Standard
d’origine achetée 30F chez un chineur
au début des années 80 il imprime son
premier livre Sombre Ducasse à trente
exemplaires en utilisant l’imprimante
à aiguilles et 5 rubans le traitement
de texte s’appelait Wordstar et le PC
286 il passe assez rapidement à Works
3.0 sur un 386 écrase son Wordstar un
vieux crayon usé ce poème est composé
actuellement directement en utilisant
Word 6 sur un 486 avec une imprimante
laser ce sont des mots bel été poèmes
sur le sable à marée basse avec bouts
de bois ramassés sur la plage du jour
au lendemain il rend public son poème
sur le réseau international libre mot
modem le jour où tout s’arrêtera tous
les disques durs se ramolliront il se
couchera dans le sable sur son ventre
graver des mots sur le mur de la cave
avec un morceau de charbon graver sur
le sable des plages de la mer du Nord
avec les morceaux d’un CD-ROM inutile
Libellés : manifeste, poésie à contraintes, Vers arithmogrammatiques



