L'être du mal voyant, premier manifeste
Ce premier manifeste a été publié en 1997 dans le n° 16 de la revue Java, puis repris dans "Canal Mémoire", recueil paru en 2004 aux éditions du Marais du livre.
"Devenir le poème", mon second manifeste, écrit en 2010, apparait sur ce blog à la date du 12 juin 2025.
Lucien Suel
l'être du mal-voyant
langue peut être le monde pour lui et
la poésie allô se trouve partout tout
partout aussi le poète fait une large
part aux collages instantanés dessins
idiots performances & poésie visuelle
poèmes trouvés poèmes express poésies
son activité poétique travaille aussi
le projet d’une poésie classique pour
laquelle il utilise des vers inventés
de son invention des vers justifiés à
cause du nombre de signes dans chaque
ligne ici 37 signes typographiques se
rangent dans chaque ligne chaque vers
la poésie mange de tout tout ce qui a
fait son existence lectures relations
trivialités rêves activités physiques
voyages réflexions contemplations par
cela une poésie peut être élémentaire
quand on pose des questions qu’est-ce
que la poésie aujourd’hui quelle date
il répond la poésie aujourd’hui c’est
quand je le dis ainsi il est un poète
maintenant quand il fait ce qu’il dit
le poète & l’éditeur l’habitent comme
le jardinier et le lecteur cohabitent
en lui comme le traducteur et le père
de famille cohabitent en lui comme le
merz et le joueur d’échecs cohabitent
en lui comme le cerveau et les boyaux
cohabitent en lui comme les vertèbres
et les fémurs cohabitent en lui comme
le foie et la morve cohabitent en lui
comme le cogneur et le quinquagénaire
cohabitent en lui comme le guitariste
et le microbe cohabitent en lui comme
le buveur de bière et le rôti de veau
cohabitent en lui comme le baiseur de
l’étoile et le gastéropode cohabitent
en lui comme le détritus et les trous
de mémoire cohabitent en lui comme le
cycliste et la chicorée scarole ronde
verte à coeur plein cohabitent en lui
comme ça comme ça et encore son corps
la poésie vient du vide avide vibrant
dans la tubulure corporelle oui c'est
l'enveloppe superficielle de ce tuyau
elle accepte les pâtées les frictions
les agressions les renseignements les
caresses les bruits et l'odeur cosmos
miniaturisé un infini comme un infini
les poumons absorbent les exhalaisons
ultimes le dernier soupir des humains
d'autrefois et l'azote tourne en rond
dans les rafales de vent l'haleine du
porc et celle du publicitaire embuent
la même fenêtre pour s'incorporer aux
globules rouges de son sang oh osmose
qui prétend surveiller le flux de ses
orifices qui examine la circulation à
l'entrée à la sortie allô la carcasse
ignore le sens unique poète opposé au
fatalisme de l'entropie il mange tous
les mots il rumine la pensée il lance
les yeux dans le limon dans les cieux
la pratique de l’écriture et les sens
de l’existence peuvent coïncider dans
une oeuvre suivie le projet est celui
de parvenir à l’unité rassembler tous
les souvenirs les lieux les personnes
allô il faut que ce soit comme la vie
drôle douloureux mystérieux la poésie
le poème ce livre étrange tout semble
s’éclairer la structure circulaire la
lecture commencera par n’importe quel
fragment n’importe quel mot n’importe
quelle ligne comme ce que Burroughs a
dit en parlant des cut-up ils peuvent
produire allô l’impression de déjà-vu
avoir un caractère prophétique il n’a
évidemment pas employé une seule fois
le cut-up dans le texte d’ici en mots
sur des lignes de 37 caractères c’est
le contenu du poème côté expérimental
pas le style à part le fait qu’il n’y
a pas de signes de ponctuation voiles
sur les artifices de fabrication pour
préciser qu’au début le poème s’écrit
composé en mélangeant un extrait d’un
roman de Mickey Spillane et la lettre
d’une religieuse carmélite à son père
le reste c’est l’avis de Céline pense
que le lecteur jouit du confort de la
croisière sans connaître le détail de
l’organisation un lecteur intrigué et
amusé par l’action par le jeu avec la
langue il réagit intellectuellement à
certaine tension et certaine ambiance
c'est le poète qui écrit ce qu'on lui
dit d'écrire une comtesse de Noailles
aurait pu par exemple s'extraire d’un
lit pour lui rendre visite on ne sait
pas ni où ni quand ni que ni qui pour
arriver à cette notoriété relative et
fragmentaire en nombre en pagaille se
présentent les itinéraires les prix à
payer il calcule en ajoutant les prix
littéraires au matériel utilisé et le
salaire comprend les heures passées à
scruter l'écran du moniteur souris au
bout du bras président Clinton Reagan
Nixon serait lui-même assurément très
content de recevoir par la poste deux
poèmes ou trois poèmes d'un tel poète
oui peut-être qu’il les ou les lirait
celui qui n'a pas lu ce poème ici n'a
rien lu dans ces vers de 37 signes on
respire de l'air sain quand le propre
père se désincarne il est enfoui dans
le cimetière de famille assez loin de
la vallée des Rois mais à deux pas du
cabinet de travail mal-voyant il peut
murmurer voire même prononcer deux ou
trois poèmes devant la tombe litanies
de la glèbe une espèce d'hagiographie
de choses quotidiennes la sainteté de
la brosse la finesse du torchon ou la
virginité d'un pansement dans le fond
il entend les explosions dans son âme
endolorie il revoit les mandorles qui
se tordent se souvient du gouffre qui
avale les vivants il se souvient d’un
puits allô est-ce que c'est avant une
visite de Vincent Van Gogh chez Emile
Breton ou Jules Breton à cette époque
baiser cette bague diamant proéminent
au gros petit doigt d’un évêque était
un signe de respect le bonheur est un
nuage dans l'au-delà des nuages et un
amoncellement s'expliquait clairement
au tableau noir dans la classe de fin
d'études rurales le poète atteint par
la folie ordinaire n'existait pas ici
ou alors il se cachait sous une table
des matières de la table des matières
longtemps le poète s’employa dans les
campagnes à la garde des pourceaux la
longueur du jour il rimait remuait en
son cerveau des interrogations sur le
vocabulaire ainsi que signifie ce mot
coruscateur et que signifie obreptice
autrefois un prêtre tournait le dos à
l’assemblée des dévots et sa chasuble
s'ornait d'un mandala vert à examiner
dans le froid d’une longue messe mais
si un geste est fatigant l’économiser
dans la production est capital poèmes
vous devez être flexibles c'est ça le
zen le yoga le satori c'est une coupe
noire où resurgit tout le tas de mots
morts dans la froide communication la
duperie de la virtualité mots émotifs
aviformes de cénotaphes enveloppés de
drap noir mots gravés sur les pierres
la malédiction du pharaon anathèmes à
travers le temps à travers l’espace à
travers par le mot par le mot mot les
hiéroglyphes banalisés l'art est frit
planétaire mais les poètes cochons le
cochon de poète demeure un villageois
globalement il a appris à écrire avec
l’encre un porte-plume en bois et une
plume sergent-major en acier et après
dans les années soixante il avait son
stylo-bille 4 couleurs ensuite années
70 les crayons-feutres et la première
machine à écrire l’Underwood-Standard
d’origine achetée 30F chez un chineur
au début des années 80 il imprime son
premier livre Sombre Ducasse à trente
exemplaires en utilisant l’imprimante
à aiguilles et 5 rubans le traitement
de texte s’appelait Wordstar et le PC
286 il passe assez rapidement à Works
3.0 sur un 386 écrase son Wordstar un
vieux crayon usé ce poème est composé
actuellement directement en utilisant
Word 6 sur un 486 avec une imprimante
laser ce sont des mots bel été poèmes
sur le sable à marée basse avec bouts
de bois ramassés sur la plage du jour
au lendemain il rend public son poème
sur le réseau international libre mot
modem le jour où tout s’arrêtera tous
les disques durs se ramolliront il se
couchera dans le sable sur son ventre
graver des mots sur le mur de la cave
avec un morceau de charbon graver sur
le sable des plages de la mer du Nord
avec les morceaux d’un CD-ROM inutile
Libellés : manifeste, poésie à contraintes, Vers arithmogrammatiques


