mardi 23 juin 2026

L'être du mal voyant, premier manifeste

Ce premier manifeste a été publié en 1997 dans le n° 16 de la revue Java, puis repris dans "Canal Mémoire", recueil paru en 2004 aux éditions du Marais du livre.

"Devenir le poème", mon second manifeste, écrit en 2010, apparait sur ce blog à la date du 12 juin 2025.

Lucien Suel

       l'être du mal-voyant

langue peut être le monde pour lui et

la poésie allô se trouve partout tout

partout aussi le poète fait une large

part aux collages instantanés dessins

idiots performances & poésie visuelle

poèmes trouvés poèmes express poésies

son activité poétique travaille aussi

le projet d’une poésie classique pour

laquelle il utilise des vers inventés

de son invention des vers justifiés à

cause du nombre de signes dans chaque

ligne ici 37 signes typographiques se

rangent dans chaque ligne chaque vers

la poésie mange de tout tout ce qui a

fait son existence lectures relations

trivialités rêves activités physiques

voyages réflexions contemplations par

cela une poésie peut être élémentaire

quand on pose des questions qu’est-ce

que la poésie aujourd’hui quelle date

il répond la poésie aujourd’hui c’est

quand je le dis ainsi il est un poète

maintenant quand il fait ce qu’il dit

le poète & l’éditeur l’habitent comme

le jardinier et le lecteur cohabitent

en lui comme le traducteur et le père

de famille cohabitent en lui comme le

merz et le joueur d’échecs cohabitent

en lui comme le cerveau et les boyaux

cohabitent en lui comme les vertèbres

et les fémurs cohabitent en lui comme

le foie et la morve cohabitent en lui

comme le cogneur et le quinquagénaire

cohabitent en lui comme le guitariste

et le microbe cohabitent en lui comme

le buveur de bière et le rôti de veau

cohabitent en lui comme le baiseur de

l’étoile et le gastéropode cohabitent

en lui comme le détritus et les trous

de mémoire cohabitent en lui comme le

cycliste et la chicorée scarole ronde

verte à coeur plein cohabitent en lui

comme ça comme ça et encore son corps

la poésie vient du vide avide vibrant

dans la tubulure corporelle oui c'est

l'enveloppe superficielle de ce tuyau

elle accepte les pâtées les frictions

les agressions les renseignements les

caresses les bruits et l'odeur cosmos

miniaturisé un infini comme un infini

les poumons absorbent les exhalaisons

ultimes le dernier soupir des humains

d'autrefois et l'azote tourne en rond

dans les rafales de vent l'haleine du

porc et celle du publicitaire embuent

la même fenêtre pour s'incorporer aux

globules rouges de son sang oh osmose

qui prétend surveiller le flux de ses

orifices qui examine la circulation à

l'entrée à la sortie allô la carcasse

ignore le sens unique poète opposé au

fatalisme de l'entropie il mange tous

les mots il rumine la pensée il lance

les yeux dans le limon dans les cieux

la pratique de l’écriture et les sens

de l’existence peuvent coïncider dans

une oeuvre suivie le projet est celui

de parvenir à l’unité rassembler tous

les souvenirs les lieux les personnes

allô il faut que ce soit comme la vie

drôle douloureux mystérieux la poésie

le poème ce livre étrange tout semble

s’éclairer la structure circulaire la

lecture commencera par n’importe quel

fragment n’importe quel mot n’importe

quelle ligne comme ce que Burroughs a

dit en parlant des cut-up ils peuvent

produire allô l’impression de déjà-vu

avoir un caractère prophétique il n’a

évidemment pas employé une seule fois

le cut-up dans le texte d’ici en mots

sur des lignes de 37 caractères c’est

le contenu du poème côté expérimental

pas le style à part le fait qu’il n’y

a pas de signes de ponctuation voiles

sur les artifices de fabrication pour

préciser qu’au début le poème s’écrit

composé en mélangeant un extrait d’un

roman de Mickey Spillane et la lettre

d’une religieuse carmélite à son père

le reste c’est l’avis de Céline pense

que le lecteur jouit du confort de la

croisière sans connaître le détail de

l’organisation un lecteur intrigué et

amusé par l’action par le jeu avec la

langue il réagit intellectuellement à

certaine tension et certaine ambiance

c'est le poète qui écrit ce qu'on lui

dit d'écrire une comtesse de Noailles

aurait pu par exemple s'extraire d’un

lit pour lui rendre visite on ne sait

pas ni où ni quand ni que ni qui pour

arriver à cette notoriété relative et

fragmentaire en nombre en pagaille se

présentent les itinéraires les prix à

payer il calcule en ajoutant les prix

littéraires au matériel utilisé et le

salaire comprend les heures passées à

scruter l'écran du moniteur souris au

bout du bras président Clinton Reagan

Nixon serait lui-même assurément très

content de recevoir par la poste deux

poèmes ou trois poèmes d'un tel poète

oui peut-être qu’il les ou les lirait

celui qui n'a pas lu ce poème ici n'a

rien lu dans ces vers de 37 signes on

respire de l'air sain quand le propre

père se désincarne il est enfoui dans

le cimetière de famille assez loin de

la vallée des Rois mais à deux pas du

cabinet de travail mal-voyant il peut

murmurer voire même prononcer deux ou

trois poèmes devant la tombe litanies

de la glèbe une espèce d'hagiographie

de choses quotidiennes la sainteté de

la brosse la finesse du torchon ou la

virginité d'un pansement dans le fond

il entend les explosions dans son âme

endolorie il revoit les mandorles qui

se tordent se souvient du gouffre qui

avale les vivants il se souvient d’un

puits allô est-ce que c'est avant une

visite de Vincent Van Gogh chez Emile

Breton ou Jules Breton à cette époque

baiser cette bague diamant proéminent

au gros petit doigt d’un évêque était

un signe de respect le bonheur est un

nuage dans l'au-delà des nuages et un

amoncellement s'expliquait clairement

au tableau noir dans la classe de fin

d'études rurales le poète atteint par

la folie ordinaire n'existait pas ici

ou alors il se cachait sous une table

des matières de la table des matières

longtemps le poète s’employa dans les

campagnes à la garde des pourceaux la

longueur du jour il rimait remuait en

son cerveau des interrogations sur le

vocabulaire ainsi que signifie ce mot

coruscateur et que signifie obreptice

autrefois un prêtre tournait le dos à

l’assemblée des dévots et sa chasuble

s'ornait d'un mandala vert à examiner

dans le froid d’une longue messe mais

si un geste est fatigant l’économiser

dans la production est capital poèmes

vous devez être flexibles c'est ça le

zen le yoga le satori c'est une coupe

noire où resurgit tout le tas de mots

morts dans la froide communication la

duperie de la virtualité mots émotifs

aviformes de cénotaphes enveloppés de

drap noir mots gravés sur les pierres

la malédiction du pharaon anathèmes à

travers le temps à travers l’espace à

travers par le mot par le mot mot les

hiéroglyphes banalisés l'art est frit

planétaire mais les poètes cochons le

cochon de poète demeure un villageois

globalement il a appris à écrire avec

l’encre un porte-plume en bois et une

plume sergent-major en acier et après

dans les années soixante il avait son

stylo-bille 4 couleurs ensuite années

70 les crayons-feutres et la première

machine à écrire l’Underwood-Standard

d’origine achetée 30F chez un chineur

au début des années 80 il imprime son

premier livre Sombre Ducasse à trente

exemplaires en utilisant l’imprimante

à aiguilles et 5 rubans le traitement

de texte s’appelait Wordstar et le PC

286 il passe assez rapidement à Works

3.0 sur un 386 écrase son Wordstar un

vieux crayon usé ce poème est composé

actuellement directement en utilisant

Word 6 sur un 486 avec une imprimante

laser ce sont des mots bel été poèmes

sur le sable à marée basse avec bouts

de bois ramassés sur la plage du jour

au lendemain il rend public son poème

sur le réseau international libre mot

modem le jour où tout s’arrêtera tous

les disques durs se ramolliront il se

couchera dans le sable sur son ventre

graver des mots sur le mur de la cave

avec un morceau de charbon graver sur

le sable des plages de la mer du Nord

avec les morceaux d’un CD-ROM inutile

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jeudi 12 juin 2025

Devenir le poème

 Une minuscule
 fourmi s’arrête pour frotter
ses antennes sur la
nervure d’une feuille –
avec solennité une mouche
 saute du jeté de lit
 sur le crochet du store – &
le vent venu de l’ouest
 perturbé se précipite
dans la maison.

Jack Kerouac
Livre des esquisses

 

De la maison, tu vois le jardin. Tu sors de la maison pour entrer dans le jardin. Du jardin, tu vois la maison.

Tu quittes le jardin pour revenir dans la maison. Dominant le jardin et la maison, hadéen, archéen, protérozoïque, phanérozoïque, quatre éons te contemplent.

Tu lèves l'œil au plafond au ciel de lit au ciel de l'art. Tu t'allonges dans l'herbe des allées.

Tu te couches dans la luzerne entre les draps blancs et bleus du ciel au milieu des âges. Des visages souriants te regardent.

Larme à l'œil, tu récites les noms de ceux qui te précédèrent, te parlèrent au berceau ou dans les livres d’images.

C'est un poème-liste des noms de lieux et de choses, noms d'hommes et d'animaux, d’époques et de paysages.

 

Le ciel et le temps qui s'écoule sont le toit de la maison. L'eau ruisselle depuis toujours sur toit et jardin.

Tu puises eau et parole, à longueur de kilomètres. Tu habites ici maintenant là autrefois, de passage entre deux collines entre deux fleuves.

Même si tu déménages parfois dans l'esprit et la durée, la maison demeure un musée de la parole et des souvenirs futurs.

 

*

 

Tu prépares des poèmes culinaires, des ballades reposantes, des sculptures de pâtisserie, des accumulations de phonèmes, des étagères de livres et de bocaux.

Assis comme un nuage stagnant sous le soleil au centre du jardin, tu dilates tes molécules sans te soucier du nombre d'Avogadro.

Tu vis la quotidienneté en continu. Tu tiens dans tes mains et tes circonvolutions l'écheveau du rêve et les fils du réel.

Tu dévides le codex des archives, brouillons de projets, lettres entassées dans des cartons, relevés de compte, cahiers raturés, cartes postales, photos floues.

 

Avions et oiseaux tracent des lignes dans le ciel ; tu déchiffres sur la terre le grimoire laissé par les ombres de leurs trajectoires.

Tu vois là-haut le sang qui pulse dans les veines et les artères des pigeons, des anges vagabonds et des hommes voyageurs.

Tu captes les pensées fugitives, la prose bop spontanée, le cut-up des langues, sans hiérarchie, ni sélection. Rien que la vie brute.

Tapisserie de rouleaux collés au fil du temps sur les murs des alcôves dans le monde du fleuve, couches successives d'ondes vibratoires.

Tu soulèves un coin de la tapisserie pour révéler l'évidence : le monde est poème est monde, le poème est monde est poème.

 

*

 

En toi, micro et macro, deux infinis cohabitent. Simplicité et complexité. Ordre et chaos. Dans un double mouvement double, expansion contraction, emboîtement déboîtement.

Tu es une poupée russe tourbillonnant sur elle-même, sur l'erre d'une conique, planète neuve, anneaux de Saturne en bois peint.

Les couleurs du prisme se fondent lentement en un blanc aveuglant, puis se stabilisent en gouttelettes sur les murs extérieurs de la maison.

Un fugitif passage à l'équilibre s’opère dans la chambre du stalker, puis en sens inverse, surgit une nouvelle composition analyse décomposition.

Les poupées s’emboîtent encore ainsi font font font... Mais c'est toi qui par un mouvement lent de torsion révèles le mystère.

C'est toi qui agis, qui fais, qui fabriques, qui pratiques en fin de compte, en fin de cycle, dans le franchissement furtif.

 

Enfin, tu deviens toi-même le poème. Créateur créature, tu es parlé, soufflé, animé. Contenant contenu. Zoom sur l'âme de la muse.

L'âme amusée serpente dans les chambres du musée, de la maison musée, en vadrouille dans les allées du jardin, gloriettes et pergolas...

Le compost culturel redevient matière d’étoile, C H O N, un alphabet de quatre lettres dans le carré magique de l'univers.

BANG dans le silo, bombes, carottes, fusées, pétrole, papier, peau, humus, os, poils, craie, chlorophylle, jour, nuit, gel, orage, ozone dans la zone.

 

*

 

L'homme entre dans toutes les pièces. Les livres sont des chambres d'hospitalité, réserves d'intelligence, containers d'utopie, échantillons d'éternité.

Il chuchote en tournant les pages de l’index, articule des noms, prend des notes, fait les présentations, introductions et tables des matières.

Il saisit pierre et ciment, pelle et truelle, crayon et craie, colle et peinture, brosse et pinceau, toile et laine, aiguille et ciseaux.

He wants to live poetically dans le monde comme un poème, poème du monde. Il transporte le monde avec ses oripeaux et parures.

Il l’emporte partout avec lui. Il est le clochard du Dharma, un monstre à plusieurs têtes, il est multi, micro et macrocéphale.

 

Quand il est dans la chaleur de la maison, c’est le jardin qui le regarde, en silence ensommeillé dans le repos hivernal.

C’est un silence vivant. Plus tard, au basculement, à l’équinoxe, la proposition s’inversera : alors, du jardin, il verra la maison.

Chaque matin, il sort, travaille dans le monde, sème, greffe, taille, sculpte, brûle, aère, modèle, enfouit, observe, parle aux plantes et au ciel.

Il suit chaque jour le même itinéraire, tourne toujours dans le même sens, monte et descend. Chaque année, le tableau se modifie doucement.

 

*

 

Le travail est quotidien, le quotidien est travail. L’homme contemple le résultat du travail, la profusion des récoltes, la beauté du jardin.

Il est dans l’exaltation, joyeux. Le poète déclare : en bleu adorable, les portes sont à l’image des arbres de la forêt.

Mais parfois, la nature se rebelle, l’esprit sévère souffle du jardin, déchaînement climatique, attaques des prédateurs... Une souffrance sourde serre le cœur.

Douleur de voir mourir sa création, ses créatures, son amour, c’est une souffrance divine. L’homme peut avec le divin se mesurer.

Dieu est-il comme le ciel, évident ? Mais poétiquement toujours sur terre habite l’homme. Voudrait-il être une comète, il le croit.

Être ce qui ne meurt pas et que la vie jalouse est une douleur. Vivre est une mort et la mort est vie. Hölderlin.

Les facteurs, mineurs, ermites, plombiers zingueurs, artistes, sourciers, guérisseurs, charbonniers, poètes, retraités, jardiniers, maçons, ouvriers, fous et bien-portants, habitent poétiquement notre terre.

 

Les cinq doigts de la main tendus vers le jardin,

Tout à fait par hasard, c’est un alexandrin.

 

On tourne dans la ville, dérive de rue en rue, de place en parc, le long du fleuve ou de la voie ferrée.

On se déplace à l’air libre parmi les automobiles et les vélos, sous terre dans le ventre des chenilles, rames du métro.

On traverse des paysages de pylônes électriques, gazomètres, bornes d’incendie, affiches publicitaires, trottoirs encombrés, tags, graffitis. On marche vers un but invisible.

On suit la flèche de l’instinct. Le chemin est la destination. On mesure le monde à l’aune de la fatigue individuelle.

 

*

 

Marcher est danser : balancier des bras, ciseaux des jambes, au rythme des mots lus, vus ou pensés, dans un parcours urbain ou rural.

Une chorégraphie liée à ce que l’on voit, sent, entend ou touche, à quoi s’ajoutent les souvenirs réactivés par les sensations.

On est chez soi ici ou là. Le monde est aussi un atelier. On avance dans l’aujourd’hui sur l’axe du futur.

Le passé flotte au-dessus comme un ballon captif. Pensées naissantes, conversations ébauchées, lambeaux de mots, gestes esquissés, images s’évanouissant fade away.

On assiste à des rencontres : Parapluie - Machine à coudre, Arrosoir - Clé usb, Sac de charbon - Coyote, Codex maya - Assiette de frites, Kerouac - Tarkovski.

On saisit une conversation entre un chaman et Catwoman, entre un ventriloque et une danseuse égyptienne. On chemine tranquillement dans l’espace imagiréel.

 

*

 

Allongé dans l’herbe du parc, on voyage immobile. La terre file dans l’espace. On est collé au sol in lieblicher Bläue.

Le vent joue au stroboscope dans le saule pleureur, provoquant un clignotement alterné de l’ombre et de la lumière sur les paupières.

Vibrations des ondes alpha, constructions kaléidoscopiques visibles yeux fermés. Espace et temps confondus. Alintérieur et Alextérieur, les jumeaux du cerveau, des frères siamois.

Perché à l’extrémité du bras de la grue de chantier, on se voit devenir tout petit au centre de la pelouse. Autoscopie.

L’ombre du saule couvre le visage. Sorti de son corps pour se contempler, on est l’œuvre et le regardeur, tout naturellement.

On est si haut que tous les siècles apparaissent ensemble sur la tapisserie temporelle. Quel géant l’a déroulée ainsi dans le paysage ?

 

*

 

On s’autorise la liberté. On est borderline sans frontière. De nouveau, on danse  : on est debout, on respire, on essaie un costume.

On danse : on mange une tartine beurrée avec un carré de chocolat, on se mouche, on prend une photo, on écrase une guêpe.

On danse : on se hausse sur la pointe des pieds, on souffle sur les braises, on écrit un poème, on relance la balle.

On danse : on bat des mains, on saute à cloche-pied, on dépose un € dans la timbale en plastique de la mendiante.

 

Dérive dans la ville, allant d’un bord à l’autre,

C’est Guy Debord, l’homme de la situation.

 

Dans le tumohubohulte d’azur et d’acier, le promeneur est un espion, un danseur sur la scène sur le champ de bataille.

Il peut feuilleter à mains nues des manuels de psychogéographie, ajouter au feutre indélébile des commentaires sur les photomontages de la propagande publicitaire.

Il peut décoller les affiches, pousser des cris-rythmes, relever dans la rue les empreintes des voyageurs et des animaux sauvages ou domestiques.

Il peut inventer des cosmologies, photographier des enfants, enregistrer et filmer le catalogue des images subliminales et des mots lus sur les lèvres.

Il peut établir la cartographie des ocelletaches de chewing-gums sur les trottoirs, sculptures mâchées, piétinées, incrustées dans la poussière et le macadam.

Il peut rédiger un bulletin documentaire de ses déambulations sporadiques en y collant plumes de tourterelles, photographies, tickets, listes des courses, poèmes trouvés...

 

*

 

Sur la route, assis dans la voiture qui file entre deux villes, le Wanderer voit les arbres, les collines, les nuages, les champs.

Parfois, sur le bas-côté, un ex-voto, autel de fleurs synthétiques et lavables, indique qu’une âme a été séparée du corps.

Adieu la vie. Une séparation brutale et soudaine, dans la carcasse crashée, percutée par une automobile ou le tracteur d’un semi-remorque.

 

Le voyageur témoigne : « Je suis allé, je me suis levé à, j’ai trouvé, j’ai pris le, je suis revenu sur mes. »

Le voyageur témoigne encore : « J’ai tourné en rond, je me suis perdu dans, j’ai traversé en dehors du passage pour piétons.

J’ai eu peur de me tordre les chevilles dans l’escalator robot qui m’emporte vers le ciel dans le bleu adorable. »

Le voyageur a mémorisé les rires, les insultes, les crachats, les silhouettes, les enfants qui bavent en souriant à l’avant des poussettes.

Il a commencé une conversation imaginaire avec un passager du métro, puis, a réellement expliqué le fonctionnement des employés automatiques, machines à tickets.

 

*

 

Tu comptes vingt-trois mots dans chaque paragraphe, le code 23, Enigma, les chromosomes, un siècle à la fois, Yield To Total Elation.

Tu progresses, tu t’assois entre deux chaises, entre deux âges, teenager ou senior, l’entre-deux pour modifier l’emploi du temps.

Tu conjugues le passé perdu et le présent souffrant, entre la cellule monacale et le désert rouge ou blanc, entre chien et loup.

 

Tu avances dans le Temple, dans les architectures immémoriales, ton panthéon personnel, reliques de l’amour, chaque salle dédiée à un artiste brut.

Tu te déplaces en observant la disposition de tes pieds sur le carrelage bleu. Tu fais attention de ne pas toucher les joints.

Tu places chaque pied dessinant un angle droit avec le précédent, la marque de ton pas inscrite dans la diagonale du carré a√2.

 

Tu nommes dans la forêt, chaque arbre, et dans le ciel, chaque étoile... La Nouvelle Pléiade resplendit jour et nuit sur la réalité.

Tu dialogues avec les vivants et les morts. Tu dessines un autre Yggdrasil. Tu produis jusqu’à la totale exaltation, la joie pure.

Tu n’as pas lu tous les livres et tu n’es pas triste car tu obéis au principe de la nécessité intérieure.

 

Griffonnages médiumniques, phrases spiralées, cercles de craie, machines sidérales, montages proliférants, assemblages encombrants, tes archives, tes tas de tas, tout est à toi.

Tout est de toi, tout est par toi, en tout et partout. Tu considères les mots comme des épingles, des cutters, des matérioutils.

Le mot mescaline devient la messe câline, le mot mot se ruait vers Laure, la dame bleue en vêtements de travail Pigeon Voyageur.

 

En approchant du champ, le chemin du jardin...

Édouard ou Marcel, reflets dans un grand verre.

 

Artiste de proximité, médium de nécessité, facteur de poésie élémentaire, poézi prolétèr, il approuve Michaux qui dit : « Si tu écris, tu sais dessiner. »

Il fusionne en son alambic éléments plastiques et langue écrite. Éventuellement, il pourra ajouter quelques broutilles magnétiques ou numériques dans la patmo bouillonnante...

La cuisson terminée, il étalera le résultat en mode infra-mince, sur la table de la cuisine ou le mur de l’atelier.

Il inclut tout naturellement dans sa méthode de travail les quatre forces fondamentales de la physique moderne : gravitation, électromagnétisme, interaction forte, interaction faible.

 

A Near Death Experience révèle le chamanisme latent. On invoque les quatre éléments, les quatre directions, parfois grâce à des abstractions mathématiques modernes.

Dans le bleu adorable, transmutation et permutation, on performe et on transmet, on permet et on transforme. Ainsi, des artistes soignent ou enseignent.

Joseph par le feutre et la graisse, Robert par le bien fait mal fait pas fait et Ian par le cercle de craie.

Des hommes écrivent sur le sable sous la dictée des esprits, créant des principes de croyance, des légendes cosmiques. Ils réenchantent le monde.

Ils transforment des objets (câbles, casseroles, ampoules, boulons) en dispositifs de performance, médias magiques ajoutant une valeur spirituelle à la valeur d’usage.

 

Ils élèvent des tours, bâtissent des palais, créent des girouettes, font pousser des volatiles végétaux, inventent des labyrinthes, sculptent le bord de mer...

Voici venir la cohorte des constructeurs de l’imaginaire, les bâtisseurs chimériques naïfs bruts, les inspirés, les artistes singuliers, outsiders de l’art...

Ces travailleurs paysagistes font du gros œuvre un chef d’œuvre, font l’œuvre de leur vie, font de leur vie une œuvre.

Comme la moule l’huître le bigorneau la tortue l’escargot, ils portent et sécrètent leur maison, ils l’habitent pour la vie.

 

*

 

Personne ne connaît Agnès. Ne reste d’elle que sa veste. On pourrait broder sur son histoire, mais elle l’a déjà fait.

Elle a raconté toute sa vie en suivant le fil. Quand elle enfilait sa veste, elle portait son monde entier sur le dos.

Enveloppée dans sa biographie, elle s’embellissait de son histoire et aussi la rendait publique, femme-sandwich dans les couloirs de l’hôpital.

Sa peau reste un livre caché, volume secret avec rides et cicatrices. Les tatouages du temps, encre bleue couvrant l’espace du dedans.

 

*

 

Valse promenade jusqu’à la mort de l’écrivain dans la neige dans les bois autour de l’hôpital. Il devint le paysage.

Il devint le poème, ayant parlé aux nuages et aux oiseaux, serré des arbres dans ses bras, réchauffé des pierres dans ses mains.

Il se remémorait ses voies d’errance pour écrire au crayon de bois, des milliers de microgrammes au dos des notices de médicaments.

Aujourd’hui, il est désincarné. On a construit des nichoirs pour les oiseaux de la forêt, petites charpentes dans les ormes, charmes, chênes pédonculés.

On a raconté son trip en lien avec l’arpentage du voisinage. Le Conseil Général a planté un panneau « Zone de fauchage tardif ».

 

*

 

Dans le Parc, au détour d’une allée, face au contre-jour du soleil couchant, on entrevoit une image fossile mouvante et sonore.

Une femme danse tenant les pans de sa veste. Un merle salue le crépuscule. Impression de déjà-vu dans les pensées du promeneur.

Le regard noyé de larmes, il voudrait fixer l’image de la danseuse sur le baryté de sa mémoire. He went, he tried.

 

Lucien Suel

La Tiremande, mai 2010

 « Habiter poétiquement le monde » est une expression du poète Hölderlin, qui donne son nom à l'exposition présentée au LaM du 25 septembre 2010 au 30 janvier 2011 . C’est aussi le titre du livre-catalogue édité à cette occasion.
Ma participation à cet ouvrage consiste en ce long poème-manifeste de 115 versets comportant chacun 23 mots.

Ce poème figure dans "Je suis debout", premier volume de mon anthologie poétique publiée aux éditions de La Table Ronde. 

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