mardi 30 juin 2026

Peter Handke, Le recommencement (extrait)

 Ma réticence au travail était en réalité une peur de l'échec. Je ne craignais pas seulement de n'apporter aucune aide à l'autre : toujours dans ses jambes, je serais en outre un obstacle pour lui, je redoublerais son effort, et je ruinerais finalement d'un geste inadéquat l'œuvre d'une journée, peut-être même de l'été tout entier. (Combien de fois mon père, dans son atelier, ne m'a-t-il pas accablé de jurons et renvoyé sans un mot dès mon premier coup de marteau!) Quand il fallait assembler, je forçais ; quand il fallait séparer, j'arrachais ; quand il fallait empiler, j'entassais ; quel que fût mon partenaire à la scie, je ne trouvais pas le rythme ; la tuile qu'on me tendait tombait dans le vide ; et mon tas de bois, à peine lui tournais-je le dos, s'écroulait. Même quand il ne s'agissait pas d'être rapide, je précipitais les choses. Je don­nais certes l'apparence d'aller bon train, mais mon voisin, dont les mouvements se succédaient dans la réflexion, avait toujours fini avant moi. Comme je voulais tout faire en même temps, rien n'était régulier: je n'étais pas un travail­leur, mais un gâcheur. Je n'étais maître que dans l'à-côté ; là où un autre n'avait besoin que d'un geste, je tâtonnais bien souvent et effleurais l'objet, que cela suffisait à endommager ou à briser; si j'avais été cambrioleur, j'aurais laissé sur le moindre bibelot  une infinité  d'empreintes  digitales. Je m'aperçus que dès le moment où je devais me rendre utile, j'avais le regard fixe et mes yeux ne voyaient plus rien, surtout pas ma propre activité. Aveugle, je secouais, tirail­lais, fourrageais, piétinais, gesticulais autour de ce que l'on m'avait confié jusqu'au moment, qui n'était pas rare, où l'instrument était détruit en même temps que l'ouvrage. Ce travail prétendument étranger m'assourdissait également, même le sifflement plutôt léger de la faux et le doux roulement des pommes de terre de leur caisse dans le treillage de la charrette; j'entendais certes, mais n'étais plus réceptif au bruit qui m'était le plus cher, celui des feuilles, différent d'une espèce d'arbre à l'autre. Si facile que fût ma tâche — « va mettre les bidons sur le banc à lait ! », « aide-moi à plier les draps ! » —, elle me faisait aussitôt perdre mon souffle; monter le sang à la tête; haleter la bouche ouverte. Mon corps, soudain, n'était plus un, comme dans la marche, la lecture, l'étude ou même la simple position assise ; le torse perdait son lien avec le bas du corps, et se courber n'avait plus rien d'organique, comme pour cueillir des champignons ou ramasser une pomme, mais devenait le mouvement brisé d'une marionnette.

 Extrait du roman de Peter Handke, Le recommencement, Gallimard 1989, pp 235-236

Libellés : ,

posted by Lucien Suel at 12:05