vendredi 8 octobre 2021

Venir au vent (IX) par Laurent Margantin

 Au port de santa teresa

III

 

J'errais sur le rivage rocheux

sans savoir exactement où regarder

même les mouettes n'étaient pas arrivées jusqu'ici

et dans l'auberge de jeunesse où je logeais

il n'y avait avec moi qu'un colosse norvégien

venu pêcher et se vider la tête une semaine

comme j'avais cru comprendre

lors de nos conversations très approximatives

en anglais

 

et vous connaissez l'histoire :

Tchouang-tseu se réveille

et ne sait plus s'il est un papillon qui rêve

qu'il est Tchouang-tseu

ou bien Tchouang-tseu qui rêve

qu'il est un papillon

 

parabole que tournant dans les rues de Rome

souvent en plein midi

la ville désertée par les touristes

je méditais, allant de fontaine en fontaine

profitant du seul moment de silence de la journée

les vendeurs de pastèque

avaient fui eux aussi la canicule

je marchais sur le trottoir brûlant

l'ombre ne rafraîchissait qu'à peine,

réfléchir donnait soif !

 

tout cela était bien étrange finalement,

partir au nord, au sud, à l'ouest, à l'est

sans toujours savoir pourquoi

parfois simplement attiré par un nom

tel celui de cette forêt à l'est de Troyes

la forêt d'Orient

située dans l'Aube...

 

je cherchais la meilleure direction

en France ou ailleurs

qui un jour me parut être le nord

après un crochet vers l'est

 

et dans le train pour Hambourg un soir de juillet

des jeunes de mon âge et de toutes nationalités

munis de leur ticket interrail

partaient à l'aventure pour un mois

pour ce qui me concerne l'aventure

allait durer un petit peu plus longtemps

et elle avait commencé un jour d'août

ce jour-là, que les routes sont nombreuses !

quelques années plus tard

elles brouillent même la vue

 

où aller bon Dieu

mais taisons ce mot grandiloquent

qui vraiment ne nous indique aucun bon chemin

c'est un mot qui empoisonne l'esprit

encore plus que beaucoup d'autres

un seul coup de gong

pour mille malentendus !

 

crochet vers l'est qui après Hambourg

m'emmena au nord du Danemark

tout au nord, à Frederikshaven,

puis premier ferry vers Göteborg en Suède

où un ivrogne qui venait de se séparer

d'avec sa femme me guida jusqu'à la gare

moi qui l'avais écouté

il m'avait trouvé bien sympathique

et il voulait me payer le coup avec ses amis

mais arrivé à la gare je lui disais adieu

et là dans le train de nuit

cap vers la Laponie

 

Laurent Margantin est un auteur et traducteur vivant à la Réunion. Il a publié plusieurs récits (Aux îles Kerguelen, Le Chenil, Roman national) aux éditions Œuvres ouvertes et des poèmes dans plusieurs revues. Il travaille depuis plusieurs années à une édition critique du Journal de Kafka accessible en ligne (www.journalkafka.com). Dernière publication : Les Carnets du nouveau jour /3 (éditions Œuvres ouvertes)

 

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posted by Lucien Suel at 07:20