mercredi 16 novembre 2005

Les terrils


On est debout devant le vieux terril dans l’air humide d’une matinée d’automne. On s’ouvre à son histoire. On tourne les pages du paysage dans sa tête. On pivote, on s’enfonce dans le temps, on remonte, on imagine la suite. On n’est pas à la télé. On a le cœur qui bat et les yeux qui se mouillent.
Devant le vieux terril, on fredonne la chanson de Dylan : "How many years can a mountain exist before it is washed to the sea ?" On regarde les sillons tracés par les pluies du printemps et de l’automne ruisselant sur les pentes, on voit la poussière que le vent soulève en été au sommet. On entend les schistes glacés se fendiller, s’émietter sous la pression du gel en hiver. De très loin, au-delà des siècles, on imagine le terril usé, aplati, nettoyé.
Autrefois, sur des rails, les locomotives fumantes traînaient les wagons de charbon. Les ouvriers en vélo mettaient pied à terre devant les grandes barrières rouges et blanches qui descendaient dans un bruit de ferraille cliquetante. Les rails ont été déboulonnés, fondus dans les aciéries, sont devenus portières de voitures, cocottes-minute ou cuves de congélateurs. Les traverses en bois imbibées de goudron, de carbonyl, se dessèchent et pourrissent tout debout, reliées par des fils de fer barbelés en bordure des pâtures. Seule, la vieille maison de garde-barrière se dresse encore là, isolée en plein champ, à l’ombre du terril verdoyant.
On n’a pas le droit d'être nostalgique, on doit être moderne, on doit aller de l'avant, on doit suivre, on doit marcher, on doit obéir au progrès. On n’a pas de regrets, on a encore de la fierté pour quelques années.
Les mineurs ne toussent plus. Les puits sont des trous noirs dans l’espace. Les terrils sont les témoins encore visibles de l'activité charbonnière passée. La sueur et les crachats se sont évaporés. Le sang s’est desséché. La poussière retourne à la poussière.
Le silence s’est posé sur et autour du terril comme une grande chauve-souris grise et membraneuse.
Lucien Suel
(extrait de « Les terrils, ombre & clarté »)
Photo : Patrick Devresse

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posted by Lucien Suel at 08:11

2 Comments:

Anonymous Jean d'Artois said...

Merci pour ce texte. "Suivre le progres", effacer, construire, oublier. Oublier les histoires de l'oncle qui vivait avec une bouteille d'oxygene a ses cotes, du grand-pere inconnu mort dans la fosse en 45. Ne plus ecouter le sourd vacarme des berlines qui roulent sous notre sol creux, ne plus voir ces invisibles chevalets qui se dressent, gigantesques monstres d'acier, dans le ciel blanc de novembre. La memoire des "petits" qui s'erode avec les terrils...ces restes visibles que vous decrivez avec les mots justes.

17:51  
Blogger S.L. said...

A mon tour, merci pour ce commentaire en direct d'un autre "pays noir".

19:58  

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