vendredi 11 novembre 2005

Vétéran 14-18


Fleury Verbrugghe (1896-1985)

Stations.
Quis est homo qui non fleret
1.
Le public s'était relevé à l'entrée de la Cour. Un verdict sans appel : la mort. La sage-femme, avec un sourire, dit : "C'est un garçon."
2.
Ses parents l'avaient appelé Fleury, prénom relativement courant à cette époque (on était en 96) et dans cette campagne, sur la rive gauche de la Lys.
3.
Classe 16, blessure au Chemin des Dames pour l'édification du "derrière". A l'hôpital, un tirailleur sénégalais serrait dans son paquetage la tête pourrissante d'un fantassin allemand.
4.
Après la guerre, après les seaux de pinard de l'"Amnistie", il rencontra Rachel..
5.
Il travaillait au déchargement des wagons de coke et de minerai. La belle équipe des "40 tonnes", casquettes de coton bleu, chemises de toile aux manches roulées sur les coudes saillants, veines bleutées armoriant le dos de la main.
6.
Fleury torcha la sueur qui ruisselait sous le bec de sa casquette avec un grand mouchoir à carreaux violets et blancs.
7.
Après son opération de la colonne vertébrale, il passa trois mois allongé sur une planche que Rachel avait placée sous ses reins.
8.
Tous les dimanches, il plaisantait gentiment avec les serveuses de l'estaminet où il jouait à la manille en buvant quelques pernods.
9.
Rachel eut une attaque. Fleury la véhiculait dans son grand fauteuil à roulettes. Le soir, il l'étendait à côté de lui. Elle mourut.
10.
Après quelques années, ce fut son tour. Sous la chemise de nuit, l'oeil pouvait mesurer le diamètre du fémur. La peau, les veines et les os.
11.
Sur son lit de mort, il portait sa belle veste de lainage noir à laquelle était épinglée sa médaille de la Légion d'Honneur.
12.
Le croque-mort répandit quelques gouttes de bougie fondue dans le cercueil avant d'y déposer, avec l'aide de son assistant, le cadavre de Fleury.
13.
Il fut emmené sous la neige de janvier dans une camionnette noire.
14.
Dans le caveau, le pêle-mêle des os. La peau et les veines ont disparu. Les yeux bleus de Fleury, à travers l'absence des paupières, fixent l'humidité qui suinte du couvercle du cercueil.
Lucien Suel

La photo a été prise le 6 octobre 1984 à Guarbecque lors de la cérémonie de remise de la Légion d'Honneur. Fleury Verbrugghe est mort le 1er janvier 1985. Le poème a été écrit en février 1985. Une autre version de ce poème apparaît dans Canal Mémoire.

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posted by Lucien Suel at 08:21

8 Comments:

Anonymous C.C. said...

Très beau texte, et très belle photographie. Je me rappelle la fierté de mon grand-père recevant, quelque cinquante ans après la fin de la guerre, la légion d'honneur. Il y eut, après la cérémonie, du mousseux et des boudoirs.
Galtier-Boissière, lui, avait renvoyé ses médailles au ministère de la guerre dès les années 20 et dénonçait le "bourrage de crâne" dans Le Crapouillot...

22:20  
Blogger momo said...

Lucien, ce qu't'as écris là c'est magnifique . et l'homme aussi .

18:48  
Anonymous Bernard said...

Ses yeux bleus !
Ses silences !
Son patois !
La chanson de Craonne !
La médaille: sa fierté !
Je viens juste d'apprendre par ton père, qu'il avait aussi travaillé dur aux "40 tonnes".
Enigmatique vieillard d'un autre temps: Parrain.

17:49  
Anonymous FB said...

merci, touché

quand on lit un tel texte, on a l'impression qu'il appartient à tous

sur ma table, j'ai le carnet de poèmes que mon propre grand-père avait emporté à Verdun (ambulancier, je crois) - du Verlaine, du Hugo

et ce temps allongé des vieilles gens ("il l'étendait près de lui")

09:03  
Blogger S.L. said...

Merci à tous.

10:28  
Anonymous la mano dell'uomo said...

Oui c'est un joli texte touchant et vrai. Toute une vie est là dans ces quelqus lignes... Et dans ce sourire cette fierté dans ces yeux se glissent quelque chose d'indéfinissable de profond comme une tristesse cachée une douce et silencieuse mélancolie...

13:28  
Blogger S.L. said...

Très juste, merci pour lui.

14:09  
Blogger National-Libertaire said...

Emouvant.
Peut-être gràce à toi puis-je parler du mien, engagé volontaire classe 17 dans les chars, toujours en avant, le "chinetok" blessé se retrouva entre les bras d'une infirmière volontaire...

Je comprend maintenant son engagement dans les "croix de feu" et son silence sur Pétain...

01:24  

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