vendredi 5 août 2011

La vieille dame électronique

La lecture de l'article d'Isabelle Pariente-Butterlin, « All the World's a Stage », sur « Aux bords des mondes » m'a incité à remettre en lumière un dialogue apparu dans les commentaires d'un de mes blogs lors de la publication du roman La patience de Mauricette.
Cette parution avait été l'occasion d'un coming out qu'on peut lire dans un entretien avec Bernard Strainchamps sur Bibliosurf.


Voici la copie de l'échange entre une "amie" de Mauricette et l'auteur de la "vraie fausse supercherie" :

X... said... dimanche, 16 août, 2009 :
Je connais Mauricette depuis un an environ, je l'ai rencontrée sur son blog uniquement, et sa longue absence m'a attristée, sans que j'en comprenne la cause. Comme Jeff, moi aussi j'ai envie de lui planter une belle et grosse bise à distance, car je suis trop loin, de l'autre coté de l'Atlantique, pour le faire de visu. Pour moi, depuis notre rencontre, elle est et elle reste une grande dame. Merci pour vos mots, et pour sa patience.

Lucien Suel said... mercredi, 26 août, 2009 :
Je me permets de rappeler cet avertissement figurant au début du roman "La patience de Mauricette" : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. Merci à vous et bonne lecture.

Second échange :

X... said... mercredi, 16 septembre, 2009
On trouve des commentaires signés Mauricette Beaussart sur plus de cinquante blogs. Le site de "Mauricette", *.*, continue imperturbablement, bien que la correspondance avec Anne-Charlotte ait cessé et j'aimerais bien savoir pourquoi ce tarissement soudain ?
Personne n'a encore osé poser les questions suivantes à Lucien Suel : "Passe encore d'inventer Mauricette, passe de la faire vivre, passe d'écrire en son nom sur un blog et même deux. Mais comment arriviez-vous à vous couler dans la peau du personnage au point de répondre à tant de commentaires sur tant de blogs ? Pensiez-vous que la supercherie n'allait pas, un jour être découverte ? N'avez-vous jamais craint qu'elle porte ombrage au livre que vous éditiez ? A votre identité ?
Ou bien est-ce, au contraire, une manœuvre publicitaire ?"

Lucien Suel said... lundi, 21 septembre, 2009
En réponse à X... :
Si vous avez lu mon entretien avec Bernard Strainchamps sur Bibliosurf, vous connaissez la vérité sur la création du personnage de Mauricette Beaussart.
Je comprends votre déception. D’autres l’ont éprouvée avant vous, quand je leur révélais au bout d’un moment, la vérité sur les Lettres de l’asile. Je n’ai jamais été irrespectueux envers les lecteurs. Mauricette Beaussart peut les intriguer, les amuser, mais elle ne se moque jamais de celles et ceux qui lui rendent visite, qu’ils croient ou non, à son existence. Ceci dit, même si le personnage est une création, les émotions éprouvées, du rire aux larmes, sont réelles. La patience de Mauricette a déjà fait couler des larmes (les miennes et celles de mon entourage familial d’abord).
Si j’ai répondu à tant de commentaires sur tant de blogs, c’est parce que mon personnage et ce qu’il écrivait, intéressait les gens et surtout les amusait. D’ailleurs le blog « Etoile Point Etoile » a été créé avant que je ne m’inscrive sur Blogger sous mon propre nom. La période de Mauricette Beaussart sur Myspace a aussi été un grand moment ; il n’en reste malheureusement rien, car les dirigeants de cette plate-forme l’ont construite de façon totalitaire et lorsque vous la quittez, tout ce que vous avez pu y faire est systématiquement éliminé.
Je n’ai jamais sérieusement pensé qu’on pouvait croire longtemps à l’existence de Mauricette Beaussart. Pourtant j’avoue avoir été surpris lorsque Christophe Petchanatz a publié les Lettres de l’asile, car jamais personne ne m’a fait remarquer qu’il y avait quelque chose d’inconvenant à publier ces lettres intimes et douloureuses sans même demander sa permission à l’intéressée... Aujourd’hui, en faisant une simple recherche sur internet, on comprend assez rapidement que le personnage de Mauricette Beaussart est une fiction.
Pour ce qui est de me couler dans un personnage, il me semble que c’est le propre de l’écrivain. Il m’est même arrivé, dans une nouvelle écrite il y a pas mal d’années de me mettre dans la peau d’un ver de terre...
Avant d’être invité en résidence à l’EPSM d’Armentières, j’avais déjà eu l’intention d’écrire une biographie de Mauricette Beaussart, d’y inclure des extraits de sa correspondance et de son journal (un extrait a paru dans Nous ne sommes pas morts). Ayant choisi de la mettre en scène dans un roman dont l’intrigue se déroule dans un service de psychiatrie générale, j’ai dû ajuster certaines choses, modifier son âge, son lieu de naissance, lui inventer une famille, etc... L’écriture du roman m’a permis de combler certains trous dans sa biographie et d’explorer plus avant les raisons de cette douleur cachée, de ce déséquilibre chronique, mais cela n’a rien à voir avec ma propre identité.
De la même façon que je n’ai aucun problème cardiaque (cf Mort d’un jardinier), je ne me suis jamais trouvé dans un état dépressif... En revanche, j’assume parfois une certaine auto-dérision. Ma devise : « Mémoire, résistance, vision, humour ».
Quant à penser qu’il s’agit d’une manœuvre publicitaire ! Une manœuvre publicitaire commencée en 1989 en vue d’aider à la diffusion d’un ouvrage qui va paraître vingt ans plus tard ! Non, bien sûr, cela forme un tout. Il y a Les lettres de l’asile, il y a le blog, il y a le roman, l’anthoveaulogie, la correspondance (à ce propos, l’auteur des lettres d’Anne-Charlotte existe vraiment, et ce n’est pas moi ; c’est une jeune femme de ma connaissance, elle ne s’appelle pas Anne-Charlotte, mais elle écrit des romans...)
Bref, Mauricette Beaussart va continuer de vivre virtuellement, aussi bien dans l’imagination des lectrices et lecteurs du roman, que sur son blog. D’ailleurs, peut-être que c’est elle qui rédige ces mots et que Lucien Suel n’existe pas...

Suite :
Les commentaires de X... sur son propre blog ont malheureusement disparu, mais après sa presque colère d'avoir été "trompée", elle a fini par s'adoucir et par reconnaître qu'après tout, il fallait admettre la possibilité pour un écrivain de créer des personnages...

Conclusion provisoire :
Les archives du blog de Mauricette Beaussart entre juillet 2005 et en novembre 2008 ont été supprimées (accès de « folie » ?). J'ai réalimenté le blog de Mauricette en mai 2009, mais la fiction révélée n'avait plus le même intérêt et en avril 2010, j'ai mis un point final à "Etoile Point Etoile".
Il reste les archives du blog, un article de François Bon sur Tiers-Livre, et bien sûr, le roman.

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posted by Lucien Suel at 10:19

2 Comments:

Anonymous Isabelle Pariente-Butterlin said...

Je me suis interrogée sur l'amitié sur Twitter, ou Facebook, qui fut autrefois un concept central de la philosophie grecque et de sa conception de la vie heureuse, comme chez Aristote. Pourquoi parlait-on d'amitié sur Internet, cela a-t-il du sens ?, ou, comme le disent les vieux barbons de notre époque, est-ce une trahison des relations humaine, une altération profonde de leur signification intime (c'est ce qu'on lit en général) ?

J'ai cherché un peu, trouvé des définitions, qui soulignent que l'amitié, c'est le temps qu'on passe avec quelqu'un et l'investissement qu'on est prêt à faire auprès de lui, en attention, en compagnie, et peut-être en aide s'il en a besoin. Alors si les conversations à présent se font à distance, s'il n'est pas nécessaire depuis le téléphone d'être en présence de l'autre pour lui parler, on peut considérer (je vais un peu vite mais j'ai écrit un livre là-dessus, j'espère qu'il va paraître, où je discute beaucoup de ce que dit à ce propos Maurizio Ferraris, dans T'es où ? Ontologie du téléphone portable), si Internet étend cette possibilité, rien ne nous empêche d'avoir des relations d'amitié avec des personnes que nous ne rencontrerons peut-être jamais. J'ai seulement un doute, je vous l'avoue, il me semble qu'elles se distendent plus vite, comme si la maille était moins serrée. Mais je ne généralise pas.

On peut je pense étendre l'expérience : rien n'empêche de passer du temps avec un personnage de fiction, et d'être dans une relation avec lui qui soit un analogon de l'amitié. Je vous avoue une longue relation d'amitié avec certains personnages de fiction, je ne vais pas faire du name-dropping, et eux, après tout, ne me connaissent pas, mais moi je les aime, ils font partie de ma vie, ils m'ont construire, accompagnée, et ils continuent de le faire. S'ils disparaissaient de mon monde, assurément, ils me manqueraient.

Il faut remettre ce que je disais en perspective avec l'argument contre lequel je voulais l'utiliser, qui est celui de la schizophrénie des internautes qui confondraient vie réelle et vie virtuelle. Mais ce qui se passe sur Internet se passe dans la vie réelle. Je pense que cette idée est fausse, qu'il n'y a pas de confusion, ni de schizophrénie, que simplement les choses sont sur Internet plus souples que dans une autre région du monde à laquelle nous n'avons accès que par les sens et non pas par notre connexion Internet.

15:22  
Blogger Lucien Suel said...

Merci pour ce prolongement. L'idée générale est qu'internet ne remplace pas tout. C'est une possibilité supplémentaire d'information, de divertissement, de création et de rencontre.
L'amitié finit « normalement » par déboucher sur des signes concrets : voir le visage, serrer la main, entendre la voix...
Pendant les deux décennies qui ont précédé l'arrivée d'internet, le mail art a été pour moi, un moyen de rompre l'isolement engendré par la vie dans une campagne reculée. Les relations épistolaires ou les échanges d'œuvres (collaborations) répétés ont très souvent amené la rencontre de visu, parfois au bout de 20 ans (!). Mais à ce moment, la rencontre personnelle, physique, a fait que les liens se sont renforcés, et qu'ils sont toujours là depuis des décennies maintenant, qu'ils se sont souvent aussi déplacés sur internet.
Mon expérience d'échanges sur internet (courrier électronique, commentaires sur les blogs, participations à des projets) n'a pour l'instant que très rarement abouti à la création de nouvelles relations amicales profondes et confiantes. Peut-être parce qu'il n'y pratiquement jamais matérialité (accès par les sens, comme vous dites).
Par ailleurs, l'aspect public d'internet ne me semble pas permettre l'intimité, une des nombreuses raisons pour lesquelles je n'accepte pas d'utiliser des produits comme le « catalogue de visages » (qui a plutôt tendance à devenir un Lifebook).

09:52  

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