vendredi 15 novembre 2013

"Mort d'un jardinier" lu par Jean-Pierre Bobillot



Lucien Suel : Mort d’un jardinier, La Table ronde, 2008.

Plût au ciel que le lecteur, point trop oublieux des grandes œuvres d’un passé turbulent, voulût bien se reporter, une fois de plus, aux pages liminaires du « Chant sixième » de Maldoror : « je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule définitive. C’est la meilleure : puisque c’est le roman ! » Ironie, dira-t-on ; mais depuis quand l’ironie n’aurait-elle plus affaire à la vérité ? Mieux, un peu plus haut, les cinq « Chants » précédents ne sont-ils pas, rétroactivement, rebaptisés « récits » ? Ce qui n’empêche pas Isidore Ducasse d’affirmer : « je suis certain que l’effet sera très-poétique », ou : « ma poésie n’en sera que plus belle. »
Pour Lucien Suel, jadis auteur de Sombre ducasse (Ducasse ?) — recueil de « tâtonnements » —, c’est toujours de cela qu’il s’agit : « le roman ! » (avec le point d’exclamation) comme aboutissement de ce qui se joue, sous l’appellation fallacieuse de « poésie »…
En conséquence, Mort d’un Jardinier est une longue prose litanique, à la scansion évoluante et prégnante (une prose versée, donc), d’un lyrisme poignant et drôle tour à tour, où se déploie, ordinaire et sublime, toute une vie soucieuse de tout le vivant« des végétaux même », comme n’a pas écrit Rimbaud… , une méditation toujours recommencée, à la ferveur des plus humbles gestes et préoccupations d’un homme soucieux de tout l’humain : le senti mental a b c à la puissance métaphysique. « J’ai tant fait patience / Qu’à jamais j’oublie », écrit celui qui est trop « pressé de trouver le lieu et la formule » : Lucien, plus proche d’Isidore que d’Arthur ? mais plus besoin de « chanter le Mal »…
Parmi tous les souvenirs qui, entre autres souvenirs et rêves ou souvenirs plus ou moins rêvés, viennent irriguer l’esprit — en flottaison trouble — du narràterre (tout le texte est à la 2e personne et la terre, on s’en doute, y joue un rôle primordial et ultime), aurait pu figurer sans hiatus celui qui fait l’objet de Patismit : le premier concert de Patti Smith auquel Lucien Suel (« poète ordinaire », ex-éditeur après son créateur Bernard Froidefond de The Starscrewer, revue punk beat [1972-73, 1978-81] qui aujourd’hui mérite d’être ardemment recherchée), raconte avoir assisté, en compagnie de sa fille, à Dranouter, en Belgique, non loin de chez lui…
On ne peut sortir que bouleversé — et heureux — de cette haletante et résumante confession, où allégorie et réalisme se côtoient jusqu’à se confondre : autoportrait d’outre-tombe d’un homme à la fois profondément « enraciné », par le travail de la terre et le souci des ancêtres et des morts, et aériennement « disponible », par l’accueil de toutes les cultures et des contre-cultures et la pensée de l’universel. Ce sédenterre no mad déplace résolument les termes de la vieille dialectique Barrès/Gide — et la périme —, sans pour autant céder à la fallacieuse et paresseuse facilité consistant à dénier l’un, à l’exclusif profit de l’autre (ou à dénier les deux) : tu trouveras peut-être là celui que tu cherches, ô Diogène, mon semblable, mon frère !...
[Cahier Critique de Poésie n°18, 2009 + Action Poétique n°196, 2009]

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posted by Lucien Suel at 07:23

1 Comments:

Anonymous Anonyme said...

ah oui, le roman ! Exactement. Belle critique...
PdB

09:35  

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