jeudi 7 novembre 2013

Reprises de positions - Tom Nisse (8/9)

Il n’est pas vraiment l’heure d’être optimiste pour autant, le rapport de force linguistique et/ou de visibilité est loin de pencher en faveur de ces certains d’entre nous. Citons ici la conclusion d’un texte récent d’ordre plutôt politique de l’ami poète Serge Delaive : « Notre parole, le Verbe. Et quand les mots se révèlent inutiles, engloutis par le flot continu des mots inutiles, ils conservent encore le devoir d’être énoncés. » A l’intérieur d’une époque qui persécute la liberté, la seule liberté possible réside dans l’action de se battre pour elle. Par tous les moyens opportuns, parmi lesquels la poésie est une lame avec une pointe en diamant. Pendant ce temps, la femme du bourreau fait la vaisselle et la victime consentante visite le salon de l’automobile.
Aussi, être gardien de cette réserve naturelle du langage est, certains d’entre nous le savent, le vivent, hautement risqué. D’une part parce que nous sommes particulièrement exposés à la tristesse du monde, aux blessures de la terre, aux successifs cultes, moribonds et mortifères à la fois, entretenus par les pouvoirs politiques successifs. Et conscients aussi des phénomènes du vide. D’autre part parce qu’il nous incombe aussi d’entretenir une réflexion virulente sur le langage en lui-même, sur la communication et la communicabilité, ainsi que de toiser, et parfois l’abnégation s’introduit, ses limites, étant inévitablement aux antipodes de l’autosatisfaction créatrice. La gestion de notre passion ne saurait admettre la stagnation. Elle réclame la mise en question radicale des limites de la perception. Et des limites de communicabilité de cette perception. Elle réclame de sans arrêt s’aventurer vers les domaines indomptés du signe et du son. Et ce dans un âge de l’humanité où ces domaines sont livrés à une désertification de plus en plus rapide. Toiser de la sorte les limites du langage est aussi jeu de danse tout près des précipices du vide. L’épuisement et l’abattement rôdent, latents, en filigrane. Parfois pourtant, certains d’entre nous arrivent à un endroit, parfois une étape, de calme sérénité épanouie. Tendre vers cela se fait automatiquement mais se mérite aussi. Et se produit la plupart du temps quand le poème, l’œuvre, est achevé et se détache de son géniteur pour vivre sa propre vie à l’état sauvage.


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posted by Lucien Suel at 08:03

2 Comments:

Blogger K said...

Encore une belle page et quel souffle ! Bravo.

21:49  
Blogger Lucien Suel said...

Poésie pneumatique ! Merci pour votre enthousiasme.

19:49  

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