samedi 4 février 2006

La Justification de l’abbé Lemire


L’exhumation récente sur un blog ami d’un article consacré à l’abbé Lemire nous incite à publier ce billet dans lequel il est question de « La Justification de l’abbé Lemire »
Cet ouvrage, poème en 42 épisodes décrit la vie d’un homme,Jules-Auguste Lemire, de sa naissance en 1853 à sa mort en 1928. Il est écrit en vers justifiés, référence au terme employé en typographie. C’est un vers dans lequel le nombre de signes typographiques est déterminé à l’avance. Par l’utilisation d’une police de caractères à espacement fixe, type courier, on obtient visuellement des poèmes qui ont l’aspect de colonnes régulières. Pour La Justification de l’abbé Lemire, le texte se présente sur deux colonnes, chaque colonne formée de 12 tercets. Ceci donne sur la page un aspect visuel qui rappelle la disposition des planches de légumes dans un jardin avec une allée centrale. Ce peut être aussi l’intérieur d’une église ou d’une salle de classe ; certains y ont vu les alignements des tombes dans les cimetières militaires, les deux colonnes pouvant aussi figurer la tension entre église et état au début du XXème siècle !
L’écriture du poème tente l’adéquation entre texte et forme.
Les 30 premiers épisodes ont été publiés entre mars 1995 et octobre 1997 dans « Le Jardin Ouvrier », revue de poésie dirigée à Amiens par Pierre Ivart. La totalité du texte a été publiée en volume aux Editions Mihàly en 1998, 70 ans après la mort de l’abbé Lemire.
Nous donnons ci-dessous l’intégralité du second épisode, suivie de sa « traduction » en écriture courante.

II

l'unique baiser sur la....oh la terre verte sous
joue le jour sanctifié....un ciel gris-bleu dans
oh la petite communion....les briques de Flandre

Monsieur Lespagnol est....récréation la cloche a
l'instituteur public à....sonné l'enterrement il
Vieux-Berquin c'est la....faut courir à l'église

laisser le sac d'école....grelottant violet dans
l'enfant de choeur qui....la sacristie glas glas
boutonne la soutane en....tintant sur le village

collets abandonnés des....c'est en les nettoyant
betteraves fourragères....à la clarté du créchet
dans la boue argileuse....de cuivre avant de les

taillader en rondelles....Jules-Auguste Lemire a
douce pulpe blanche et....pensé à sa vocation de
juteuse aux lapins lui....prêtre à l'âge de sept

ans l'huile de justice....Cri des Flandres envol
surnage toujours Herre....de corneilles vers les
Vader Vrouwe Moeder le....Monts Mont Cassel Mont

des Cats où est le bon....tous les lieux sur les
Dieu tout partout dans....pages tachées cire jus
le ciel sur terre dans....de betterave fumier de

lapin pisse mouchetant....par coeur ô les livres
la page lire et relire....le mobilier du cerveau
le catéchisme au coeur....de l'intelligence émue

dans la ferme au carré....narcissiques porcherie
jardins vergers flaque....clapier poulailler les
mare reflet des saules....étables de Virgile les

écuries de Cicéron les....à moi compte deux mots
prônes de Bossuet avec....à moi aigle de Meaux à
l'envolée de Corneille....moi vaincre sans péril

son mot compte de maux....face de l'enfant Jules
Stéphanie et Védastine....gardiennes en tabliers
barattent le beurre en....anges aux mains rouges

comme le beurre toutes....seront pesées avec les
vos actions un jour ou....mêmes poids et la même
l'autre sur la balance....justesse Jules-Auguste


Transcription en écriture "courante"
Second épisode de "La Justification de l'abbé Lemire"

L'unique baiser sur la joue, le jour sanctifié.
Oh ! La petite communion !
Oh ! La terre verte sous un ciel gris-bleu,
dans les briques de Flandre.

Monsieur Lespagnol est l'instituteur public à Vieux-Berquin.
C'est la récréation, la cloche a sonné l'enterrement.
Il faut courir à l'église, laisser le sac d'école.

L'enfant de choeur qui boutonne la soutane en grelottant,
violet dans la sacristie.
Glas, glas tintant sur le village.

Collets abandonnés des betteraves fourragères dans la boue argileuse.
C'est en les nettoyant à la clarté du créchet de cuivre, avant de les taillader en rondelles,
douce pulpe blanche et juteuse aux lapins,
lui, Jules-Auguste Lemire a pensé à sa vocation de prêtre à l'âge de sept ans.

« L'huile de justice surnage toujours. »
Herre Vader, Vrouwe Moeder.
Le Cri des Flandres.
Envol de corneilles vers les Monts,
Mont Cassel, Mont des Cats.

Où est le bon Dieu ?
Tout partout, dans le ciel, sur terre,
dans tous les lieux,
sur les pages tachées,
cire, jus de betterave, fumier de lapin,
pisse mouchetant la page.

Lire et relire, le catéchisme au coeur, par coeur.
Ô les livres, le mobilier du cerveau,
de l'intelligence émue.

Dans la ferme au carré : jardins, vergers, flaque, mare, reflet des saules narcissiques,
porcherie, clapier, poulailler.

Les étables de Virgile,
les écuries de Cicéron,
les prônes de Bossuet avec l'envolée de Corneille.
A moi, compte deux mots !
A moi, aigle de Meaux !
A moi, vaincre sans péril son mot, compte de maux !

Stéphanie et Védastine barattent le beurre en face de l'enfant Jules,
gardiennes en tabliers,
anges aux mains rouges.

« Comme le beurre, toutes vos actions, un jour ou l'autre, sur la balance, seront pesées avec les mêmes poids et la même justesse, Jules-Auguste. »
Lucien Suel

Libellés : ,

posted by Lucien Suel at 10:58

2 Comments:

Anonymous C.C. said...

Très beau texte, et tellement "vrai" — où je retrouve les images et les sensations rémanentes d'une enfance rurale...

Sans aucun rapport : je ne suis pas peu marri d'apprendre que Potchük sera à la Malterie ce 8 février, à deux pas de mon pied-à-terre Lillois... juste la semaine où je ne suis pas à Lille !
Une autre fois, peut-être...

17:53  
Anonymous Daguet Dominique said...

C'est fort étonnant et imprévisible. Merci de m'avoir fait connaître cette "justification" qui l'est à plusieurs titre...

Dominique Daguet

19:42  

Enregistrer un commentaire

<< Home