vendredi 21 octobre 2005

Un écureuil gros comme un être humain

UN ECUREUIL GROS COMME UN ÊTRE HUMAIN
par Al Ackerman.

J'ai vainement rêvé d'en rencontrer un pour
en faire ma fiancée, et
ce vaste gouffre de désillusion au coeur de
ma vie m'a rendu
alcoolique.
J'ai combattu l'alcoolisme en m'adonnant à la drogue.
J'ai combattu la drogue en m'entourant les reins et les hanches d'un grand chiffon à
lustrer, et
en rampant en rond sur le plancher avec une
marionnette à gaine qui s'appelait Bing.
A ce moment-là ma famille s'est inquiétée et on m'a envoyé voir le Dr Sanders,
un psy qui avait son cabinet dans la ville basse, au troisième étage de l'ancien
Transit Building.

Le Dr S était assis derrière son bureau. Il écoutait mon histoire tout en griffonnant
sur le dos de sa main avec son beau stylo.

Il a aussi tiré sur son col, s'est passé les mains dans les cheveux, a remonté
ses lunettes, tapoté du pied, sucé ses dents, roulé des épaules
dans sa veste trop serrée, comme s'il avait des vers,
tout ceci en affichant sur son visage diverses expressions peu attirantes. Cet homme était
un véritable catalogue des tics nerveux.

Son attitude m'intimidait tellement que je perdis le fil de mon discours -
quelque chose à propos de grandes queues touffues - et que je cessai de parler. Ensuite, je suis resté
assis
là, mécontent, silencieux, le regard baissé vers Bing et mon chiffon à lustrer.

Le Dr S n'est raclé la gorge.

"Ce qu'il vous faut, dit-il avec fermeté, ce sont quelques bons compagnons inadéquats."
J'ai tiqué, perplexe. "Des compagnons inadéquats?"
"Exactement, trouvez-vous quelques vrais zonards pour en faire vos potes. Marrez-vous ensemble.
Agressez quelques clochards dans le jardin public. Cela vous fera énormément de bien.
Tchou-tchou," ajouta-t-il soudain en se levant. Il se dirigea vers la porte en imitant le train.
"Bien, ce fut un plaisir de vous parler," dit il. Sa main
couverte de gribouillis était sur le bouton de la porte ; "merci pour votre aide," dit-il encore, puis
il sortit dans le couloir et se dirigea vers l'escalier en poussant des "tchou-tchou, tchou-tchou",
me laissant seul dans son bureau,
plus indécis que jamais quant à ce que je
devais faire.

La soirée s'avançait.
Le bureau s'enfonçait dans l'ombre.
Là-bas il y avait l'école de cosmétologie où mes parents
parlaient de m'envoyer, une
vague
annonce en dernière page du journal,
un nom de lac, un régime spartiate et
viril que je haïrais sûrement
dès le premier jour, un bâtiment en briques rouges, sous les pins,
bousculades dans le noir,
coups de sifflet et rayons des lampes-torches découpant la nuit, interdiction de fumer, de
rire, de mouiller son lit, pas de main au cul, pas de sourcils, pas de traits
pour mettre un nom sur mon propre visage, et rien à mâcher,
rien à chiquer, alors que mes mâchoires languiraient après la
saveur sucrée du Piper Heidsieck.

Mais je ne pensais ni à la chique, ni à
l'école,
ni à rien de ce que ma famille
pourrait me faire.

Je pensais que je ne pourrais jamais me marier, car qui peut rencontrer
un écureuil gros comme un être humain?

Traduit de l'anglais d'Amérique par Lucien Suel et Philippe Billé.
Publié dans la Lettre documentaire n°101 en novembre 1994.

Le texte original "A SQUIRREL AS LARGE AS A HUMAN BEING" a paru pp 26-27 du recueil Let me eat massive pièces of clay : poems, etc, by Blaster Al Ackerman, ed Shattered Wig (523 E, 38th st, Baltimore, MD 21218) 1992.Des pastiches en français d'Al Ackerman sur le blog de Klimperei.

Libellés :

posted by Lucien Suel at 09:30

2 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Commentaire : les textes publiés sur le site de Klimperei sont des pastiches... désolé... (lapin gris)

09:32  
Blogger S.L. said...

Mon ami D.L. du blog "En attendant la mousson" m'avait dit qu'il avait trouvé ces textes plus faibles que "Un écureuil...".
Je reconnais pour ma part avoir été a-bu-sé... Bravo, mon lapin !
Tu es malin comme un être humain !

10:39  

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