jeudi 2 juillet 2020

La Covidie par Hervé Gasser 16/16

XVI

Le lundi treize avril, je tente une expérience :
Marcher un kilomètre à partir de chez moi
Ce soir le président prolongera d’un mois
Le confinement, et par acquit de conscience
Je veux savoir jusqu’où j’aurai le droit d’aller
Je pourrais tracer un cercle sur Google map
Mais il y a des fonctionnalités qui m’échappent
Et je dois sortir acheter des surgelés
(Le Picard est ouvert en ce lundi de Pâques)
Je charge une attestation sur mon téléphone
J’enfile un masque artisanal, je prends un sac
Isotherme et je sors en direction du Rhône
Je ne l’atteindrai pas, sans doute, je crois être
À quelque chose comme mille cinq cents mètres
Du pont de la Guillotière, en allant tout droit
On dirait qu’il a plu mais il ne fait pas froid
En tout cas moins qu’hier et sous les grands platanes
Le bitume adhère comme du cellophane
À cause du pollen encollé par la pluie
Je contemple un jogger qui fait un petit bruit
De scotch ou de mastic avec ses Adidas
Et le trottoir poisseux visiblement l’agace
Il traverse au feu rouge en face du kebab

Je voudrais composer un dodécasyllabe
À chaque intersection, mettre en vers les passants
Faire un alexandrin pour chaque commerçant
Façonner un quatrain, élaborer des rimes
Pour les distributeurs, les boîtes d’intérim
Le mobilier urbain, les bouches de métro
Non comme un monument aux morts ou aux héros
Mais comme un art martial, un genre de kata
Pour enjamber tout en souplesse la cata-
Strophe annoncée, comme un simple ralentisseur
On pourrait augmenter les antidépresseurs
On pourrait se remettre à boire en quantité
On pourrait se complaire dans l’indignité
On pourrait s’abonner à Netflix ou Canal
En lançant des appels au sursaut national
Mais si le radical confine au ridicule
Et qu’on en est réduit à la vie d’homoncule
Il faut documenter l’atmosphère inédite
Avec le vers français qu’ici je ressuscite

Ta gueule Cyrano, laisse-nous respirer
A quoi joues-tu encore, au poète inspiré ?
Au philosophe ? Au druide, assis sur ton menhir ?
Rappelle-toi combien tu n’as rien vu venir

Rien vu, rien entendu et surtout rien compris
C’est vrai, mais c’est en versifiant que je construis
Et découvre à la fois du sens, même ténu
Même presque inaudible, alors je continue

Huit-cents mètres, j’arrive à Saxe-Gambetta
Un trait d’union marie les deux hommes d’État
Qu’un siècle au moins sépare et je les imagine
Au Carrefour City peser leurs mandarines
Je ne suis pas venu depuis le mois dernier
L’agence de voyage a l’air abandonnée
Le soleil à travers la vitrine a jauni
Un totem en carton pour les Etats-Unis
A neuf-cents mètres, je m’arrête et je m’étonne
En entendant parler un couple hispanophone
Qu’il y ait si peu de bruit et que l’air soit si doux
Le printemps dirait-on n’a pas besoin de nous
D’ailleurs, j’ai l’impression d’être ici par erreur
Ou comme en revenant d’une vie antérieure
Et les autres passants sont autant de facteurs
De contamination, on s’écarte, on s’évite
Et pour se dépasser on marche un peu plus vite
En retenant son souffle comme des plongeurs
Voilà : un kilomètre exactement m’amène
Après le petit magasin de porcelaine
À l’angle de la rue du commandant Fuzier
Et je trouve en googlant l’aviateur officier
Abattu en dix-sept en combat aérien
Deux pages d’une ancienne revue militaire
Qui le cite à Vincy, Carency et Verdun
Et le montre à côté de Georges Guynemer
Où est la guerre ici à part sur les écrans ?
Et si je traversais serait-ce différent ?
Mais je m’en tiens à ma limite imaginaire
Et je flâne au coin de la rue comme un badaud
À côté d’un café nommé El Dorado
(L’utopie des conquistadors et de Voltaire)
Les volets sont fermés, l’auvent est dégueulasse
Mais je rêve de boire un coca en terrasse
Avec mon frère aîné, ses Ray-Ban et ses clopes
La guerre, mon vieux, la guerre est une salope
Il faut enterrer les morts et tout reconstruire
Et ce vers était presque impossible à écrire


FIN

Hervé Gasser, 15 mars - 9 mai 2020   

La Covidie est le journal tenu par Hervé Gasser du 15 mars au 9 mai 2020.
Ce journal divisé en 16 chants est écrit en alexandrins rimés.

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posted by Lucien Suel at 07:44

2 Comments:

Anonymous Anonyme said...

(traversée des jours des mois des années)
(en spéciale dédicace à Lucien et Hervé)
(un peu moins de deux mois après le confinement
on est un peu enclin à croire pour un instant
que cette maladie honteuse par moment
n'avait dans la réalité presqu'aucun fondement
bien sûr des gens sont morts et des vieillards surtout
rien ne pourra jamais faire qu'ils soient parmi nous
de nouveau comme avant - soit la paix sur leurs âmes
si cette chose existe qu'elle leur soit jolie
et que pour ceux qui restent vacances soient bénies
c'est que je souhaite et je vous remercie)

12:33  
Anonymous Hervé Gasser said...

Grand merci pour vos vers en écho à ma Covidie, je suis heureux qu'elle ait trouvé grâce à Lucien Suel votre lecture attentive. C'est vrai que le sentiment dominant de l'après (gueule de bois, jetlag, dépaysement, comment l'appeler ?) mériterait lui aussi d'être documenté avec soin. hg

14:01  

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