vendredi 2 mars 2012

ROUTE

Je participe pour la troisième fois au projet des vases communicants.
Tous les premiers vendredis de chaque mois, des auteurs se prêtent leurs blogs, écrivant en duo l'un chez l'autre.
Ce premier vendredi de mars, je suis heureux d'accueillir un texte de Michel Brosseau qui a proposé le mot "ROUTE" comme point de départ pour notre échange. Allez savoir pourquoi !
Michel Brosseau joue
à chat perché dans son atelier ouvert au public et m'y accueille pour un poème en roue libre intitulé "Maumau monologue à vélo".

ROUTE

Somewhere along the line I knew there’d be girls, visions, everything ; somewhere along the line the pearl would be handed to me. Jack Kerouac, On the Road, Part 1, Ch. 1

Enfant, la nationale était grand route ; les autres, par ordre décroissant d’importance : petites routes, demi routes, routes à lapins. Quant à l’autoroute, elle était menace vague, tempête qui longtemps se fait attendre – une vingtaine d’années qu’a duré l’attente – moteur pour l’imagination : tous ces tracés possibles, et deviner de qui les terres expropriées, coupées en deux, fermes rasées – ceux qui la craignaient tant sont allés en terre peu de temps après son ouverture
Bruit de la route la nuit, immobile dans le lit, et les phares qui glissent à travers la pièce, fenêtre plafond mur, refermer les yeux
Avant la route, Kerouac était sur le chemin
Et si c’était par la route qu’Arthur était devenu voyant, avait appris à percer les horizons : dès lors plus de mystère, plus de rupture, mais la continuité d’un destin…
Pas de routes sans ponts (ou l’au-delà à portée de chemin)
Départ, la route se prend d’abord en dedans
La route est inquiétude pour celui qui ne la prend pas (intranquillité pour les autres).
Ne l’avoir jamais prise : pouvoir savoir oser la prendre
Avoir fait semblant de la prendre, traversées d’est en ouest jusqu’à la côte, échappées belles et jeu de cache-cache avec la mort, rouler vite piles de cassettes un sac à dos livres de poche bouteilles sur le plancher, jamais plus d’un passager, souvent le même, parler chanter (jamais tu n’es parti sans certitude du retour)
De la nécessité d’apprendre la route ; c’est seul et dans une chambre, chambre obscure ou bien les yeux fermés, musique qui sort des enceintes, des chansons qui disent la route, la 66 mais pas seulement, la route de celui qui cherche, du boulot ou l’absolu, de celui qui ne tient pas en place, qui ne peut serrer un corps que dans la certitude du départ (et que celle-ci remplace avantageusement celle du lendemain), de celui qui peut te jouer un peu de boogie et un peu de rock, et puis du blues aussi parfois, celui qui vient dans ta ville avec sa guitare (et toi qui écoutes tu te sens un peu plus immobile, un peu plus là, entravé sans en être, premier écart te sentir étranger mais tu sais que tu ne partiras pas, trop d’attaches encore, ou pas la force pour, pourtant tu en connaissais un, tu l’avais côtoyé au collège, qui était parti un matin avec le cirque, le Pinder ou le Zavatta qui stationnait sur le parking entre les halles couvertes et la patinoire, à peine parti déjà légende, qu’il avait donné un coup de mains pour monter le chapiteau, et puis pour le défaire, et que c’était comme ça qu’il avait pris la route)
Prendre la route et lentement retrouver la chambre, mais devenue intérieure ; ou la route comme travail de décantation (au sens de découvrir le seul chant qui vaille pour sa colonne d’air, et que chacun le sien)
Fantasme du tout quitter, et ce serait dans une voiture, ce serait rouler longtemps, dormir sur le siège arrière et repartir, s’abandonner au tracé, partir avec guitare et de quoi écrire, mieux : de quoi enregistrer, et dire, éclater de sentences, chanter ce qui se présente en chemin, énumérer dénombrer démembrer dépiauter les bouts du monde traversés, seuls les endroits où t’arrêter prendront forme d’univers, parce que ton regard circulaire et l’illusion que chaque chose à sa place, au début seulement, tu t’y raccrocheras, fragile d‘itinérance, mais tu sentiras devineras apprendras que rien là de constitué, désordre hasardeux, c’est tout, bientôt tu ne peineras plus le matin à t’en détacher, tu seras celui qui chemine, sans but mais en mouvement, tu deviendras ce mouvement, tu traverseras seras traversé, traversé de tout ce qui remue en dedans, en affleure, ça aussi tu le chanteras, en vrac, mêlé aux paroles des chansons, aux voix de la radio, aux panneaux lus à voix haute, aux souvenirs de lecture, ce sera débâcle et sans rien anticiper de la fin, en mouvement, c’est tout
La route pourrait être chantier d’une vie : route maritime du Nord, routes de la soie, routes de l’or, routes des épices, routes des Indes, routes et autoroutes, routes maritimes, routes des esclaves ; lire Jack London, The Road ; rédiger bibliographie de récits où la route; compiler les chansons comprenant le mot route dans leur titre, et celles ayant la route pour sujet ; route et trip ; route et errance ; route et voyage ; routes et réseaux ; déroute ; carrefours ; route droite et forêt obscure ; routes qui se croisent, se séparent, etc.
Michel Brosseau

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posted by Lucien Suel at 07:35

2 Comments:

Anonymous Dominique Hasselmann said...

et (par autre exemple) la route dans le ciel des rêves avec un cauchemar en vrille

07:57  
Blogger Lucien Suel said...

American Dream / Air-conditioned Nightmare

19:20  

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