jeudi 20 janvier 2011

Le lapin mystique (3)



Le lapin mystique


par Lucien Suel

3





Laure m'aida sans dire un mot. Je suais
comme un terrassier. Le soir tomba avec
lenteur. Je respirais le parfum élyséen
de Laure, accoté au dossier, les genoux
calés au mur chaulé. J'avais l'horreur,
le dégoût des usages du monde. Le bruit
d'un moteur d'automobile traversa notre
méditation. "Votre force sera dans leur
silence." J'étais toujours aussi moulu.

Les morceaux ne s'ajustaient pas. Gorge
sèche, cotonneuse, serrée, nuque raide,
j'aspirais à la pureté, craignant juste
la trahison sensorielle. De fait, toute
l'argumentation de la défense se basait
sur la présence des justes et l'absence
des vierges. Le lapin était convaincant
lorsqu'il me parlait en remuant son bec
sans bruit. J'avais déchiffré le secret
de la novice. No vice ! Je m'appuyai de
ma main valide au bras du fauteuil tout
en soulevant mon arrière-train et ainsi
équilibré, je me levai, muscles mous et
cuisses tremblantes. Oreilles et paumes
tournées vers la porte, un glaive acéré
dans mon cœur douloureux, j'attendais.

Le moteur hoqueta, puis se tut. La clef
tourna dans la serrure. La porte bâilla
lentement sur l'huile pure et douce des
gonds d'acier. Le frais visage de Laure
pâlit. Par la porte de la chapelle, une
main gantée de blanc jeta un paquet sur
le parquet encore maculé du sang versé.

Depuis trois heures, la porte refermée,
dans la nuit obscure, avec Laure assise
à mon côté droit, je captais du paquet,
l'étrange chaleur et luminescence bleue
et orange qui en émanait. Abandonné sur
le parquet, entre le portail et l'autel
désaffecté, le colis avait un parfum de
mort spirituelle. Laure pétrissait sans
cesse ma rotule droite à travers le sac
de jute qui recouvrait mes genoux. Nous
apercevions à travers le plâtre écaillé
du plafond voûté, un mouvement onirique
de nuages gris poussés par un fort vent
d'ouest. Le tout venait au néant. Il me
fallait agir. La ficelle de sisal nouée
en croix m'attirait. Laure arrêta de me
malaxer. J'étais curieux comme un jeune
enfant qui trouve le monde des fourmis,
sous une pierre, dans le jardin sauvage
du bon lapin. Rampant sur le parquet en
écartant de mon passage les agglomérats
plâtreux, je m'approchais humblement du
cadeau rayonnant. De nouveau, je suais.

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posted by Lucien Suel at 08:31

2 Comments:

Blogger Le Seuil said...

Des mots intriguants...
que je suis " à la lettre ".

05:39  
Blogger Lucien Suel said...

Oui, il y a une intrigue... Mais vous verrez, tout cela va s'éclaircir...

13:50  

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