mardi 2 décembre 2008

Des nouvelles de Mauricette

Apparemment, notre amie se trouve dans l'autre hémisphère. (Cérébral ?)
FAKED LUNCH
« ARLEQUIN n. Vieilli. Plat composé de divers restes. »
Le Robert
Du jardin montait le parfum exquis des fleurs de frangipaniers. Mauricette plaça sa crème solaire, ses chaussures et ses chaussettes supplémentaires au fond de son duvet. Des gouttelettes de transpiration ruisselaient le long de son dos, et son chemisier lui collait à la peau.
Après un dernier coup d’œil à son miroir, Mauricette se décida à sortir de sa chambre. Des flots de musique lui parvinrent aux oreilles. De la pièce qui servait de vestiaire, s’échappaient des rires joyeux de jeunes femmes et des senteurs parfumées. Des rangées de côtes de bœuf sagement alignées sur des grils cuisaient en dégageant un arôme délicieux. La salle se remplissait peu à peu. Les conversations allaient bon train. La fumée du tabac commençait à rendre l’atmosphère irrespirable.
En entrant dans la cuisine, Mauricette y trouva William Lee. Il buvait une tasse de café avec Alfonsina. Il tira une bouffée de sa cigarette et exhala des volutes de fumée bleue odorante avant de la regarder. William lui offrit une cigarette, l’alluma et fronça le nez. « C’est Alfonsina que tu as choisie, dit-il en écrasant rageusement sa cigarette à demi-fumée dans le cendrier. »
Mauricette sortit. Le vent froid sur son visage lui fit beaucoup de bien. La jeune fille aspirait l’air du large, heureuse d’être là. Une curieuse senteur rance, âcre et sucrée tout à la fois, emplissait ses narines. L’odeur de l’Afrique. Odeur d’humus, de vase. De l’obscurité montait un grouillement de vie indescriptible et mystérieux. Elle ne put retenir un frisson d’angoisse. La température expliquait peut-être cette anxiété mal définie ; l’air était humide et étouffant ; le vent, qui soufflait plus fort que les jours précédents, semblait l’envelopper d’une chaleur presque palpable.
Elle entendit le hurlement angoissé de William Lee au moment où elle s’enfonçait dans une vase épaisse et nauséabonde. William posa les yeux sur elle : le vent avait décoiffé ses cheveux, et, en s’agitant pour s’extraire de la boue, elle avait froissé ses vêtements. Elle se souvint avec nostalgie de l’été enchanteur où ils avaient fait connaissance, quand ils s’enduisaient mutuellement d’huile solaire. Elle se demanda s’il pensait à la même chose, mais il s’activait efficacement, sans plus...
Couverte de boue de la tête aux pieds, elle s’appuyait de tout son corps contre William. Elle ferma les yeux, mais déjà les mains de William lui meurtrissaient les bras. Elle gémit de douleur lorsqu’il la plaqua contre lui brutalement. Elle fut soudain absorbée par la chaleur de son corps et sentit la dureté impitoyable de ses muscles. Elle pouvait respirer l’odeur de sa peau mêlée au parfum de son eau de toilette. Les yeux fermés, elle s’abandonnait à cette flamme intérieure qui la consumait tout entière ; elle ne pouvait plus parler, ni entendre, seulement se laisser aller à cette sensation qui l’enveloppait et l’envahissait. La caresse de ses lèvres sur les siennes la torturait délicieusement. Un goût de sang lui vint à la bouche tant son baiser fut brutal.
« L’animal le plus doux peut devenir méchant si on lui donne le goût du sang, dit Alfonsina d’un ton sec. A votre place, je le garderais enfermé.
- Je te remercie, murmura Mauricette en se levant lentement. Je crois surtout que le whisky m’est monté à la tête...
- Es-tu sûre que c’est le whisky ?
- J’ai ma petite idée là-dessus, murmura Mauricette en baissant le nez sur sa tasse de café. »
Mauricette repartit à la cuisine pour servir la suite du repas. Elle sortit le rôti du four. Heureusement, elle avait résisté à la tentation de vider la salière sur le plat. Il exhalait une délicieuse odeur.
Alfonsina posa la main sur son bras en souriant. Elle portait une longue jupe de velours vert aux tons mordorés et une blouse de jersey moulante qui soulignait les formes généreuses de sa poitrine. Mauricette put sentir l’odeur capiteuse de son parfum lorsqu’elle la frôla. « Les conventions sociales sont bien gênantes », pensait Mauricette en se faisant une tasse de café. Pour occuper ses mains et masquer son trouble, elle prit la bouteille de lait, et en versa dans les tasses. Le café lui parut sans goût mais la réconforta.
Aux premières lueurs du matin, elle se leva pour aller respirer à la fenêtre. La nuit était claire, le ciel illuminé d’étoiles. Mauricette frissonna quand un souffle d’air froid glaça son corps mince et légèrement vêtu.
Du jardin montait le parfum exquis des fleurs de frangipaniers...
Lucien Suel
posted by Lucien Suel at 08:08

2 Comments:

Anonymous Georges F. said...

Je ne sais pas si cela vous intéressera, mais les "arlequins" ont jadis eu une signification plus exacte : dans les bonnes maisons, les domestiques mangeaient les restes des maîtres. Ils revendaient ensuite leurs propres restes (os avec débris de viande, etc.) aux miséreux les plus riches qui passaient. Ceux-ci les revendaient ensuite aux plus pauvres. Il pouvait ainsi y avoir trois générations d'arlequins. Je crois me souvenir que c'est l'historien Olivier Todd qui raconte cela.

11:13  
Blogger Lucien Suel said...

Merci pour les précisions. Avec le cut-up, on peut arlequiner à l'infini...

09:24  

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