jeudi 6 janvier 2011

Le lapin mystique (1)

Le lapin mystique a d’abord été édité en feuilleton dans la revue Le Grand Hors-Jeu entre 1988 et 1993. C’est devenu un roman publié aux éditions de la Station Underground d’Émerveillement Littéraire en 1996. L’édition originale de 307 exemplaires est aujourd’hui épuisée. Nous vous proposons de nouveau la publication en feuilleton des 19 épisodes. Ce sera à suivre chaque jeudi sur ce blog.
NB : Ce roman est pour la première fois publié dans sa forme originale en vers justifiés.

Le lapin mystique
par Lucien Suel

1.
C'est dans le ruisseau que les matières
s'écoulaient, consacrées par une novice
qui avait fait voeu de chasteté sincère
mais temporaire. Au long de la nuit, le
vacarme héroïque des torturés rugissant
dans leur retraite s'ajoutait à la rude
déclamation des mendiants mystérieux de
l'enfer alcoolique. Une bouteille tomba
de la poche du kangourou ventriloque au
regard fixe. Le liquide tiède s'écoula,
absorbé par le sable rouge du désert et
les forficules assoiffés. J'oserai vous
parler de moi longuement. C'est fictif.

Quand je me suis retourné, elle était à
la fenêtre, debout dans sa nudité, dans
l'éclat de sa pauvre chair mortifiée et
candide. Tantus labor non sit cassus...

Ébloui, c'est avec des paroles de feu à
volonté que je défends le privilège des
conceptions ennemies. Le rouge est mis.

J'ai réellement vu les soupirs, les tas
de corps attendant au bord des chemins,
le passage des chenilles. Dans le soir,
l'auto noire s'éloignait. Laure s'était
agenouillée et baisait la terre, râpant
la croûte siliceuse de sa langue tendue
et vibrante. Ses ongles écarlates limés
par la surface inexorable se courbaient
un à un, puis finissaient par casser et
à l'endroit de la fissure, un liseré de
blancheur apparaissait, déchiqueté fort
inégalement, parfois jusqu'à la racine.

Nos corps et nos âmes étaient raides de
sang séché. Il nous fallait encore lire
dans les magazines, les tribulations de
Laure dont les lèvres avaient sucé sans
frémir la plaie oblique et bleuâtre qui
accentuait l'aspect viril du héros. Nos
actes sont signés. La mâchoire du lapin
est clouée. L'huile a été répandue. Les
dents m'appartiennent, les griffes sont
à elle, les entrailles pour le corbeau.

Le soleil n'était plus qu'une dépouille
sanguinolente sur la crête. Je me levai
douloureusement. Une suavité étrangère,
une lourdeur délicieuse, une allégresse
énergique effacèrent peu à peu la morne
ankylose qui imprégnait ma musculature.

Je remarquai enfin l'état de mes habits
de cérémonie. Les boutons de mon veston
pendaient en déséquilibre à l'extrémité
des fils tels des yeux désorbités, liés
à des restes de fibres optiques. Lacéré
de déchirures, mon pantalon flottait de
tous côtés, ainsi qu'un habit de scène,
pour danseuse de tamouré. Le désir d'un
soudain départ loin de la vie terrestre
envahit mon esprit. J'avais des bleus à
la cuisse. L'une de mes côtes saillait,
comme un long arc violacé. Laure m'aida
à regagner ma cellule. Sur mon matelas,
était épinglé le dernier message du bon
lapin : «Désormais tu dois prendre soin
de mon honneur, de mes intérêts, de mes
oreilles, et je prendrai soin de vous.»

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posted by Lucien Suel at 08:11

2 Comments:

Blogger Le Seuil said...

Merci de nous sortir ce charmant lapin de sa cage/chapeau; c'est avec plaisir que je lirai les 18 autres épisodes.

02:42  
Blogger Lucien Suel said...

Peut-être plus que 18, car ce "roman" a un aspect circulaire...

08:37  

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