mardi 21 décembre 2010

Captain Beefheart in Amougies

J’ai vu Captain Beefheart sur scène le 28 octobre 1969 au festival d’Amougies. Il était en compagnie du Magic Band et c’était la première fois qu’ils jouaient en Europe. Leur set était basé sur l’album « Trout Mask Replica » qui venait de paraître.
Le film tourné à l’époque par Jérôme Laperrousaz n’est malheureusement pas distribué. Le seul document accessible montrant le Magic Band est cette vidéo de 5 minutes. On y entend “She’s Too Much For My Mirror” « et “My Human Gets Me Blues”.
Ci-dessous, un extrait de mon compte-rendu du festival d’Amougies, la version en français, traduction de l’original en picard. Un texte écrit en 2000 et publié sur Silo pour les 65 ans du Captain. Pour lire le texte intégral dans les deux langues, c’est ici.

Amougies
(où j’ai vu Captain Beefheart)

Amougies, vous ne connaissez sans doute pas.
C’est en Belgique, un petit village, proche de Tournai.
Il s’est passé là un événement inhabituel.
C’était il y a pas mal de temps, voyez-vous, à l’automne 1969, au milieu des champs et des prés.
S’est déroulé là durant quatre jours et quatre nuits, un imposant festival de musique avec un grand nombre de groupes et des spectateurs venus en foule.
Pop, rock et free jazz, le tout sous un énorme chapiteau chauffé par des brûleurs au fuel et de la chaleur humaine.

[...]

Selon moi, c’est la dernière journée qui fut la plus réussie.
Nous étions assis sur le sol dans nos sacs de couchage près de deux jeunes Anglais.
Nous avons bavardé un peu avec eux.
Ils nous ont demandé si Captain Beefheart était bien programmé pour ce jour-là.
Ils avaient fait la traversée uniquement pour lui.
J’ai vérifié dans mon programme. Je n’avais jamais entendu parler de ce personnage.
On s’est simplement dit, Léon et moi, qu’à venir de si loin uniquement pour le voir, il fallait que ce soit quelque chose d’étonnant.
Nous avions déjà vu, et entendu des choses exceptionnelles, Nice notamment.
Imaginez Keith Emerson maltraitant son orgue, le soulevant et le laissant retomber de tout son poids dans un bruit effroyable. Ah, on ne pouvait pas dire qu’il respectait son instrument !
On avait aussi vu Soft Machine, et Gong avec Daniel Lalou et son tambour, et David Allen qui grattait les cordes de sa guitare avec un couteau !
Et aussi, tout ce free jazz sauvage !
Et le tout présenté par Frank Zappa, grand escogriffe revêtu d’un ciré jaune, et qui faisait le bœuf avec tous les musiciens.
Et ce soir-là justement, il a joué avec Captain Beefheart.
A ce moment, j’ignorais qu’ils se connaissaient, qu’ils étaient allés en classe ensemble.
Enfin, le voici ! Le fameux capitaine va nous présenter sa musique.
Je me suis levé pour me rapprocher de la scène.
Il me fallait enjamber tous les spectateurs épuisés, endormis sur le sol dans leurs sacs de couchage.
Je me suis installé à droite de la scène, juste à l’endroit d’où j’avais écouté et observé David Allen avec Gong.
Voilà ! Ils arrivent. Ils entrent en scène, Captain Beefheart et son Magic Band.
Une vision saisissante : voici le Mascara Snake affublé d’une sorte de masque à gaz et portant d’étranges vêtements.
Tout juste comme sur la pochette de l’album Trout Mask Replica que je me suis procuré peu de temps après.
Et lui, Captain Beefheart avec son chapeau haut-de-forme, sa redingote marron et ses longues bottes de cuir, tenant à la main une liasse de feuilles, les paroles des chansons.
Ils commencent à jouer.
Je n’ai jamais rien entendu de pareil, une force pure, la poésie qui vous tombe dessus, comme une averse d’orage.
Je le vois, sa liasse de feuilles dans la main gauche, marquant de sa botte le rythme tout en déclamant ses poèmes.
Une voix d’une puissance incroyable, qui fait trembler la peau des haut-parleurs.
En tous les cas, j’en suis encore ébahi.
Quelques mois plus tard, j’avais réussi à me procurer tous ses disques.
Je les ai toujours. Ils craquent tous à force d’avoir été écoutés et réécoutés.
C’était il y a une trentaine d’années. C’est à cause de ça qu’un jour, moi aussi, je suis monté sur une scène, avec mon groupe.
Aujourd’hui, je sais que le Capitaine s’est retiré, qu’il vit dans une caravane, au milieu du désert de Mojave, en Californie.
De fait, d’ailleurs, je suis un peu triste en pensant à lui. On m’a dit qu’il était très malade.
Mais cet homme-là ne peut pas mourir.
Sa musique a donné tant de vie à tant de monde.
Il ne peut pas nous quitter.
Il est dans ma tête, il est dans mes oreilles, il est dans mon ventre.
C’est ça, la musique !
C’est ça, la poésie !

Lucien Suel
Berguette, avril-mai 2000
traduit du picard par l’auteur en mai 2005
En complément (courtesy Julien Delmaire), l'ambiance dans le village d'Amougies pendant le festival : première partie du film, deuxième partie.

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posted by Lucien Suel at 07:25

5 Comments:

Blogger K L I M P E R E I said...

Merci Lucien...

16:13  
Blogger Lucien Suel said...

Xtof, you're Wellcome

16:32  
Blogger Lionel said...

Superbe..Merci !!!!

17:41  
Blogger saihtaM said...

Merci pour le Captain.
L'écoute de "Lick my decals off, baby", acheté en solde par hasard (puis la découverte de ses autres disques) a changé ma vie... pour toujours.
Effectivement, c'est ça la vie, c'est ça la poésie.
Et j'ai toujours pensé que la forme la plus aboutie de la poésie au 20e siècle était le rock !
Mathias (Richard)

12:38  
Blogger Lucien Suel said...

Merci Lionel, merci Mathias. Un tableau de Beefheart s'intitule "Making Love to a Vampire with a Monkey on my Knees", pas très loin des caméras animales, non ?
Un de ces jours je publierai quelques traductions supplémentaires des chansons.

08:43  

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