vendredi 2 août 2013

Un texte et trois images de Piero Cohen-Hadria

Septième participation au projet des vases communicants.
Tous les premiers vendredis de chaque mois, des auteurs se prêtent leurs blogs, écrivant en duo l'un chez l'autre.
Ce premier vendredi d'août, je suis heureux d'accueillir Piero Cohen-Hadria.

Nous avons composé à partir du mot "Rivière".
Un texte illustré pour lui et un poème à contrainte pour moi.
Ma participation apparaît sur Pendant le weekend, le site de Piero Cohen-Hadria
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Il y avait cette chanson qui faisait « Comme une pierre que l’on jette dans l’eau vive d’un ruisseau… »
 
Je n’ai pas la force de continuer. Mais il y avait des mots qui me venaient : Kwaï et David Lean, les sifflotements et le pont, cette chanson, « le soleil brille… » et Otto Preminger, « la rivière sans retour », et Marylin Monroe et les Misfits - oui, Monty Clift, celui de « Soudain l’été dernier », Clark Gable et John Huston, et donc la Baleine Blanche, Moby Dick, et Gregory Peck, tous ces acteurs, ces films de cinéma, la fin des années quarante, puis les années cinquante où je naquis, puis celles où on a attendu le cadre avec les meubles, dans le nord de ce pays-ci - il y avait David Niven (« Lawrence d’Arabie », oui, d’Arabie, et la musique de Maurice Jarre, oui), ou Alec Guiness (celui aussi de « The man with the white suit » - l’homme au complet blanc- mais « suit » vaut beaucoup mieux que « complet ») (pour moi) (je n’ai pas la force de continuer) il y avait Trevor Howard et Georges Sanders et Bette Davies, Eve et Sterling Hayden et Robert Ryan, ou encore d’autres noms et d’autres mots, on a parlé de « rivière » et puis le temps a coulé, passé, il y avait à Tunis un Bey, et un Raïs au Caire, vers Persépolis un Shah, le Commandeur des Croyants à Rabat, Pierre le Grand Tsar de toutes les Russies, il y avait un temps où tout passait si vite, elle eut treize ans à la guerre, elle en avait seize lorsqu’elle cessa de suivre les cours de l’école, elle était la plus petite de la famille, elle et ses trois amies se promenaient, elles étaient trois Jacqueline, trois sur la promenade du Kram, loin de la ville, ou celle de la Goulette, elles se promenaient et pour ne pas aller à l’école, elles allaient au cinéma, puis en quarante cinq, au mois d’août, le jour de la saint Amour, elle avait dix-huit ans (les autres, les deux autres ses amies, je ne sais pas, et je n’ai pas la force, non, vraiment) et cela ne les empêchait pas de se retrouver au cinéma, l’américain des années quarante, Humphrey Bogart et « La Femme à abattre », moi, pour moi, elle restera aussi, surtout celle qui chante, parfois, avec Louis Armstrong ce « Cheek to cheek » (« Joue contre joue »), 
 
Ella, ou celle surtout, oui, surtout, qui crie « Francesco » dans « Rome ville ouverte », le Tibre, qu’on traversait au pont du Trastevere, et plus tard, alors qu’elle atteignait les vingt-cinq ou vingt-six ans, la voilà qui sera devenue mère de quatre enfants, alors je ne sais si la force de continuer a quelque chose à voir avec cette histoire, rivière diamants (« les meilleurs amis des filles… »), la rivière, son lit et ses rives, celles lentes des canaux qui, quelquefois, les suivent, je me souviens du Morvan, je me souviens de cette ville, Saint-Jean-de-la-Rivière ou Châtillon-en-Bazois, je ne sais plus le charcutier louait une maison, un jardin devant qui jouxtait la route nationale, il y avait non loin la Nièvre, et ce premier mai où un type qui n’avait pas le bac s’était donné la mort, le jour de la Fête du Travail, je n’ai pas la force de continuer non plus que celle d’illustrer, mais seulement celle de me souvenir, un peu, s’il te plaît, un petit moment de ce mois de juin en soixante, ce mois de juin, ce n’est pas une rivière non, mais la mer, Carthage, je me souviens mais je ne sais pas si la force de continuer me sera donnée, je ne sais pas exactement si, à ce moment-là Frank Sinatra chantait mais à la radio, Ella Fitzgerald, cette radio, c’était un matin et le feuilleton de la radio, c’était à midi, j’étais alité - c’était une époque où je me sentais parfois un peu mal, quelques maux de ventre ou de tête et elle qui m’absolvait de l’école, « reste » me disait-elle - (et le repos alors m’était si doux, et l’anglais ensuite comme la langue de ces acteurs que, plus tard, je reconnaîtrais plus pour mienne que l’arabe que j’entendais pourtant si fréquemment alors, la langue dans laquelle s’exprimaient les Ava Gardner ou Lauren Bacall, plutôt les brunes, Marylin Monroe et son « River of no return » viendrait plus tard, sans jamais parvenir à la gloire des Ida Lupino ou encore moins – mais ce ne sera que plus tard encore – des Monica Vitti ou Anna Magnani (c’est elle), Audrey ou Katharine Hepburn (et donc Spencer Tracy, et « Furie » celui de Fritz Lang), Delphine Seyrig peut-être évanescente, légère, toute de tulle,ou cette petite femme brune, son nom m’échappe, elle qui écoutait les chanteurs et les chanteuses, c’est Mireille qui vient, mais ce n’est pas elle, Dim Dam Dom, elle est partie, elle n’a pas eu la force de continuer, elle ressemblait je ne sais plus, je n’ai pas vraiment la force de me souvenir, je n’ai pas de photo, je n’ai plus tellement envie de me souvenir de la suite), je me perds un peu mais, en juin soixante voilà, en juin le feuilleton à la radio, « Tintin et le Lotus bleu » et par la poste, j’allais avoir sept ans, cette fois j’en ai eu soixante, par la poste ce colis de mon père et de France (zeugme), ce colis où « L’Île Noire », « Le Sceptre d’Ottokar » et « L’Oreille Cassée » pour mon anniversaire, dans cette avenue du Théâtre Romain, dans cette maison qui fait le coin de la route de Tunis, là, blanchie à la chaux, aux volets bleus, à la chaleur, avec mes maux de ventre et de tête qui par miracle s’éloignent, là, ces trois livres, ces trois bandes dessinées qui dans l’odeur des lauriers roses, sous l’ombre lourde et dure d’un soleil de plomb, je me souviens de ma grand mère et de sa fille, ma mère, elles deux assises en plein soleil dans la Dauphine rouge, buvant du café, parlant en arabe que je ne comprenais pas, une heure de l’après midi, au loin la lagune, au loin la mer, l’eau et les ciels, le mont Boukornine et l’eau non d’une rivière mais qu’importe, l’eau bleue derrière les rochers, le sable blanc, on crie quand on y marche à midi, on y court, et bientôt, dans le lointain, bientôt ce voyage et plus rien d’autre, alors, n’existera plus, plus rien que ces images de cinéma, ces dessins de quelques livres et le héros, avec son chapeau rond qui, dans une barque, descend une rivière (cette brune, qui portait une bague reliée à un bracelet par quelques rangs de diamants, comme un ruisseau, cette brune de télé - et non de cinéma – elle s’appelait Denise Glaser).

La chanson faisait aussi « Comme le chemin de ronde que font sans cesse les heures… »

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posted by Lucien Suel at 06:11

2 Comments:

Anonymous Dominique Hasselmann said...

Cinéma : images dans la barque de l'écran.

07:58  
Anonymous Nane Beauregard said...

Texte magnifique! Je suis tres touchee et sans autres mots pour le dire

08:34  

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